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Favori de la rédaction
14 mars 2026
On vous a déjà parlé en long, en large et en travers de Sophie Bédard, l’une des grandes bédéistes québécoises contemporaines. Elle comptait parmi les premières à publier sous la bannière des éditions Pow Pow, avec sa série Glorieux Printemps en 2012, et a depuis toujours gravité autour de la scène BD québécoise. Elle s’est notamment fait une place sur les réseaux sociaux en entretenant une rivalité humoristique avec la bédéiste Cathon, autre figure clé de la BD québécoise. Les deux autrices en ont même joué lors d’une série de strips pour célébrer les 15 ans de la maison d’édition Pow Pow. On vous conseille d’y jeter un œil !
Mais si on vous parle de Sophie Bédard aujourd’hui, c’est pour son livre Maya contre la malédiction du centre d’achat, paru en 2024. Soyons transparents, ça fait plusieurs mois que votre serviteur cherche à chroniquer cet album, mais ce dernier est tellement riche qu’il était difficile de trouver le bon angle. Mais aujourd’hui est le grand jour ! Histoire d’horreur psychologique, humour typiquement Sophie Bédard, et style graphique à la frontière du mignon et du terrifiant, Maya contre la malédiction du centre d’achat est un gros morceau !
L’intrigue du livre est assez simple au premier abord. Alors que l’héroïne Maya finit son CEGEP (une école post-lycée propre au système québécois), elle reçoit une étrange lettre de la part de son ex Samuel. Ce dernier semble vouloir se faire pardonner son comportement durant leur relation, en indiquant à Maya de n’ouvrir la lettre qu’une fois qu’elle sera chez elle. La jeune fille hésite, mais accepte finalement la lettre. Mais sur le chemin du retour, elle est appelée en renfort à son travail étudiant au bureau de poste du centre commercial le plus proche. Résignée, Maya se rend à son travail au lieu de fêter sa fin d’année. Mais lors de sa pause, elle décide d’ouvrir la lettre de Samuel. Une étrange fumée noire s’échappe alors et couvre le ciel. Le temps s’arrête, et des monstres informes envahissent le centre commercial. Aux côtés de ses collègues, Maya se retrouve enfermée sur son lieu de travail. Les personnages réussiront-ils à s’échapper et à briser la malédiction ?
Au premier abord, Maya contre la malédiction du centre d’achat paraît une simple histoire de monstres menaçants. Mais on se rend bien vite compte qu’il y a un deuxième niveau d’horreur, bien plus glaçant. Sophie Bédard maîtrise parfaitement l’horreur psychologique, qui est bien plus terrifiante et insidieuse que n’importe quel zombie. Les monstres sont bien entendu terrifiants car immortels et dangereux, mais ce n’est pas d’eux que Maya a peur. La jeune fille se rend très vite compte que c’est la lettre de son ex qui a causé cette situation, et c’est ce qui lui fait le plus peur. C’est après leur rupture que Maya découvre qui est réellement le garçon qu’elle a autrefois aimé et ce dont il est capable. On est vraiment dans l’horreur psychologique, mais sans tomber dans le Lovecraftien. Sophie Bédard adapte l’horreur à un registre contemporain, où la peur n’est pas causée par des monstres mystiques hors de notre compréhension, mais par des éléments bien plus ordinaires : les sonneries de smartphones, les tire-bouchons, les caisses enregistreuses du bureau de poste. On n’imagine pas en ouvrant le livre à quel point on va angoisser.
L’horreur psychologique est également portée par les personnages hauts en couleur du livre. Maya elle-même, malgré une personnalité marquée, agit surtout en avatar du lecteur pour rencontrer le reste du casting. Parmi les personnages les plus marquants, nous pouvons citer sa meilleure amie Laurence, une lesbienne complètement assumée et qui joue de son style caricatural, la vieille employée Francine, qui a tellement vu de crasses dans sa vie que plus rien ne la surprend, ou encore Ezekiel, l’employé fayot obsédé par le fait de fermer boutique à l’heure (et pas une minute avant !). Ce casting varié et aux personnalités fortes est parfait pour affronter les horreurs monstrueuses et psychologiques du centre commercial. Chaque personnage a son moment de gloire, ses quelques cases qui justifient son existence dans le récit. Ezekiel, par exemple, est une poule mouillée pendant la première moitié du livre, jusqu’à ce qu’il trouve un vieux katana dans une vitrine d’antiquaire. À partir de là, il devient un vrai geek « weeb » complètement déjanté qui se voit découper des démons à la pelle. Les personnages sont vraiment drôles et attachants, et se complètent bien. Aucun doute, Sophie Bédard a du talent pour écrire des personnages flamboyants !
Mais les personnages sont aussi d’un réalisme glaçant. Ils ont des problèmes concrets, des problèmes de la vie quotidienne qui ne seront pas réglés après la fin de la malédiction. C’est peut-être ça, le plus terrifiant : le fait de savoir que, même après la dernière page, les personnages n’ont pas réglé tous les problèmes, que la fin heureuse n’est jamais prise pour acquis. L’exemple parfait est Samuel, l’ex de Maya. Nous n’en dirons pas trop, mais soyez certains que tout le monde a déjà rencontré une personne profondément détestable dans son genre. Et c’est ça qui fait peur : le fait que tous ces personnages, qu’ils soient alliés ou ennemis, pourraient tous exister et que nous pourrions les croiser dans la rue.
Lorsqu’on mélange ainsi un récit sombre à un casting haut en couleurs, le tout saupoudré de l’humour corrosif de Sophie Bédard, on a ainsi un ouvrage qui trouve un équilibre délicat entre horreur psychologique et franche rigolade. Malgré le style graphique presque enfantin, avec des personnages presque cartoon aux traits simples, le récit est glaçant. La sensation est étrange de lire un livre qui pourrait s’adresser aux adolescents, et qui pourtant a des thématiques très adultes et horrifiques. À la manière d’un Coraline, Maya contre la malédiction du centre d’achat est un livre d’horreur pour enfants. Avec autant de qualités, autant dire que l’on n’a pas été surpris de voir l’ouvrage en lice pour le Grand Prix Bédéis Causa du festival Québec BD en 2025.
Entre horreur psychologique et humour corrosif, Maya contre la malédiction du centre d’achat est un excellent album. Sophie Bédard et Pow Pow proposent un récit fort aux personnages hauts en couleurs, et qui laissera certainement une marque sur l’industrie BD québécoise. Gardez l’œil sur les talents de l’autre côté de l’Atlantique !
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Maya contre la malédiction du centre d’achat, par Sophie Bédard, éditions Pow Pow. Parution le 7 mai 2025. 27,00 €.