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Avec Roger Seiter, votre scénariste sur Le Royaume interdit, comment décidez-vous de la thématique de votre futur Alix ?
Depuis le début de mon travail sur Alix, j’essaie toujours de soit trouver des thématiques nouvelles ou qui pourraient être encore plus exploitées comme la gladiature par exemple, soit emmener notre héros dans des contrées où il ne s’était pas encore rendu, comme Britannia, l’Afghanistan avec La Dernière Conquête ou encore l’Helvétie. Et plus précisément concernant cet album du Royaume interdit, je voulais explorer une civilisation qui n’avait jamais été auparavant traitée dans un album de la série, à savoir les Minoens principalement basés en Crète de 2700 à 1200 avant JC.
Un des premiers albums de Jacques Martin traitait également d’une civilisation disparue…
Oui, l’album de L’Île maudite faisait référence aux Carthaginois, une autre civilisation antique bien antérieure à la période historique d’Alix. La comparaison avec Le Royaume interdit s’arrête là, car même si on traite également d’un récit insulaire, nous sommes ici en contact avec une toute autre culture et une autre trame naturellement.
La civilisation minoenne ne vous intéressait pas uniquement pour son caractère antique ?
Non, je voulais que la forme serve le fond, afin d’aborder des thématiques extrêmement contemporaines dans cet album. En traitant cette civilisation presque idyllique qui rappelle un petit peu le mythe de l’Atlantide décrit entre autres par Platon, on provoque des surprises de taille concernant sa gestion.
Vous ne vous limitez pas à proposer un cadre à l’album ?
Non, je donne des indications, des intentions et des envies à mon scénariste, en espérant qu’elles soient partagées bien entendu. Ensuite, une fois que nous nous sommes mis d’accord, ici avec Roger Seiter en l’occurrence, nous nous livrons un jeu de ping-pong pour alimenter la trame.
Pour cet album, je désirais faire référence aux chasses du Comte Zaroff, ce qui me permettait de renouer avec des situations un peu dérangeantes, voire cruelles, dont Jacques Martin pouvait truffer ses propres histoires. Fort de son expérience et son professionnalisme, Roger a alors intégré ce ressort scénaristique au sein de notre histoire.
Comment fonctionne votre collaboration une fois que le cadre de base est installé ?
Le storyboard est aussi une étape que nous travaillons tous les deux. Roger me soumet bien entendu son découpage, case par case et pour chaque planche, que je respecte dans ma première mouture. Sur cette base, nous échangeons tous les deux pour voir comment les éléments s’organisent et ce que nous pouvons améliorer.
Qu’est-ce qui vous a attiré plus spécifiquement dans la civilisation minoenne : l’aspect politico-sociétal ou son impact graphique ?
Les deux ! Doublée d’une forme de légitimité car on se situe tout d’abord dans une forme de mythologie de la ligne claire, comme Jacobs avait pu l’imaginer dans Blake et Mortimer. Puis cette île secrète que rejoignent nos héros, s’aligne aux thématiques chères à Jacques Martin : un endroit caché avec une civilisation qui vit comme des temps anciens, comme l’indique le titre Le Royaume interdit. Or les Minoens ont connu leur âge d’or près de deux mille ans avant JC, donc bien plus loin dans le temps que les Spartiates. Mais pourquoi pas ? Martin lui-même avait bien traité du Cheval de Troie.
Cette civilisation s’est donc révélée une aubaine, car graphiquement, j’avais beaucoup d’éléments référentiels, comme les fresques et de l’architecture pour imaginer les costumes et les décors. Sur le site de Casterman se trouvent des documents explicatifs car je souhaite depuis longtemps que les lecteurs puissent prolonger l’expérience du récit tout en se rendant compte des recherches réalisées. Dans les pages en noir et blanc, on dispose des exemples des différents documents utilisés pour réaliser chaque case de ces pages.
Comme la statue que l’on découvre en page de titre et qui est très connue : elle paraît uniquement décorative et pourtant, elle illustre parfaitement le propos entre le fond et la forme, car dans l’album, on se rend compte que la statue crée un twist et fait basculer le récit dans une atmosphère plus obscure.
Plus globalement, ces informations dispensées sur le site de Casterman, offrent un prolongement à la lecture tout en montrant enfin le travail de recherche. Je me suis effectivement rendu compte qu’à part les initiés, la plupart des lecteurs ne savent pas si j’ai dessiné les éléments d’un album à partir de mon propre imaginaire, d’autres albums d’Alix ou autrement.
Le fond de l’album fait aussi écho à des thématiques très contemporaines ?
Comme je l’ai toujours fait, dans la lignée de Jacques Martin, je voulais des personnages forts, dont des personnages féminins alors qu’on croit à tort qu’il n’y a pas de femmes au sein de la série Alix. Puis on est parfois rattrapé consciemment ou inconsciemment par des thématiques de notre époque, comme l’écologie, les problèmes démographiques, des pays qui choisissent de se replier sur eux-mêmes ou au contraire d’aller chercher de l’aide. Tout cela se déroule dans l’antiquité, mais cela nous ramène à notre époque, y compris par les solutions parfois radicales qui sont évoquées. Notre histoire se déroule dans le passé, mais elle est universelle, car elle évoque l’humanité, à tous points de vue.
Le grand bateau que l’on découvre, reste-t-il néanmoins inspiré de sources authentiques ?
Tout cela est inspiré de faits authentiques, comme ce qui est évoqué dans Les Voyages d’Alix au sein des deux tomes de La Marine antique où l’on voit d’incroyables bateaux, de véritables palais flottants comme celui de Cléopâtre, qui n’ont rien à envier aux super-navires de croisière d’aujourd’hui. Il y a donc toujours une source documentaire pour tout ce que je dessine, mais la documentation me sert surtout à m’immerger dans le récit pour mettre en scène les personnages, et à partir du moment où je crois en ce que je raconte, j’espère que le lecteur y sera sensible. Mais ce qui doit tenir le lecteur en haleine est avant tout la psychologie du personnage !
Outre ces éléments, le lecteur est surtout marqué par l’architecture minoenne…
Mon premier Alix intitulé La Dernière Conquête se déroulait en Afghanistan. Les lecteurs m’ont forcément indiqué le manque de temples. Avec mon second album Britannia, ils en venaient à se demander si je savais dessiner les bâtiments antiques. Ils oubliaient que j’avais longtemps travaillé avec Gilles Chaillet et j’avais vraiment eu l’occasion de travailler les perspectives. Encore fallait-il que le scénario se prête à cette thématique.
Avec l’expérience, je me suis rendu compte que la majorité des lecteurs prenaient essentiellement en compte l’architecture romaine : bref, du marbre et de la colonne. Par ailleurs, j’ai maintenant pris goût à la reconstitution et j’avoue que j’oriente volontiers mes récits dans cette direction. J’entretiens ainsi des contacts avec Jean-Claude Golvin, sans doute le plus grand spécialiste de reconstitution archéologique en dessin. Nous avions travaillé ensemble sur la bibliothèque d’Alexandrie dans mon précédent Alix intitulé Le Bouclier d’Achille et cette fois nous nous inspirons d’Akrotiri, cette cité antique minoenne qui se trouve sur l’île de Santorin. Nous reconstituons donc une ville avec des bâtiments à étage, des baignoires alimentée à l’eau courante, le tout encadré par de magnifiques fresques ; un cadre qui tranche avec les choix posés par les dignitaires du régime.
Je trouvais intéressant de confronter cette civilisation aux regards d’Alix et Enak. Le premier connaît très bien les hautes sphères de Rome, le second est issu de la noblesse égyptienne à savoir une culture et un faste qui continuent d’en imposer encore aujourd’hui. Ils croyaient arriver en terrain conquis et ils rencontrent une civilisation qui les domine à plusieurs points de vue. Se posent alors des questions de rivalités militaires, ce qui nous ramène à Hannibal et au fait que Rome n’est finalement pas aussi infaillible que les Romains veulent bien le croire à l’époque.
Et la suite de votre collaboration avec Roger Seiter ?
On travaille sur notre prochain album qui s’intitule Le Secret de César…
On n’en dira pas plus, c’est un secret !
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Alix T. 44 : Le Royaume interdit – Par Roger Seiter & Marc Jailloux – Ed. Casterman
Concernant ce tome 44 de la série, lire également notre chronique du Royaume interdit.
Du 2 au 25 octobre 2025, la Galerie Champaka présentera les originaux du Royaume interdit ainsi qu’une sélection de planches originales et couvertures issues des albums des précédents albums de Marc Jailloux au sein de la série Alix : Le bouclier d’Achille, Les Helvètes, Le Serment du gladiateur, Par-delà le Styx, Britannia et La dernière conquête. Sans oublier des illustrations inédites réalisées à la sanguine.
Photos de Marc Jailloux : Charles-Louis Detournay.