Romain Renard, Olivier Tollet & Patrice Réglat-Vizzavona (OFF) : « Combien de temps une société tient elle, une fois qu’on débranche la prise ? »

Par Charles-Louis DETOURNAY Excellent 14 février 2026 
Off est un imposant ouvrage de 350 pages paru chez Daniel Maghen. Il raconte une apocalypse des plus crédibles : une éruption solaire bouleverse tout le circuit électrique mondial et notre société s'effondre comme un château de cartes. Derrière cet ambitieux pari narratif, on retrouve une étonnante équipe ! Et pour cause : à la base, Off devait être une série TV !

Pas besoin d’être belge (l’histoire se passe en Belgique) pour se passionner pour cette incroyable descente aux enfers. Dès les premiers pages, Off nous happe par la force de ses personnages et de leurs destins brisés. Faut-il tout abandonner ou au contraire s’accrocher ? Mais à qui peut-on encore faire confiance ?

Ce récit aux résonnances universelles révèle la virtuosité du dessinateur Patrice Réglat-Vizzavona. qui, déjà, nous avait subjugués, avec son précédent ouvrage Djemnah. On est maintenant scotchés par le dynamisme, le réalisme et les émotions qu’il place dans ce bouleversant one-shot. Surtout qu’il a dessiné plus de cent pages par an pour tenir ce rythme impressionnant.

Pour mieux comprendre les arcanes de ce qui s’apparente comme l’une des sorties marquantes de ce début d’année. Nous avons été les rencontrer... à Bruxelles bien entendu !

Romain Renard, Olivier Tollet & Patrice Réglat-Vizzavona (OFF) : « Combien de temps une société tient elle, une fois qu'on débranche la prise ? »
Une double-page extraite de Off

Vous n’aviez pas initialement imaginé l’histoire de Off pour la bande dessinée ?

Romain Renard : Non. À la base, je n’avais pas pensé à faire une bande dessinée avec Off. Nous avions travaillé avec Olivier Tollet au développement d’une série TV, destinée à la chaîne publique belge. C’est un projet qu’on a porté pendant deux ans et demi, puis qui s’est arrêté — comme souvent dans l’audiovisuel — pour des raisons budgétaires et de production. Mais nous restions très attachés à cette histoire. Et l’idée n’a pas été de simplement transformer un scénario en BD, mais de réadapter complètement l’écriture sérielle en se réappropriant les codes de la bande dessinée.

Comment adapte-t-on l’écriture sérielle à la BD ?

Romain Renard : Il n’est pas vraiment question de « retirer » ou « ajouter » des choses. Même si on a tout de même retiré des personnages. La série était un récit choral prévu sur six à huit épisodes. Or, la BD se présentait comme une trilogie, trois tomes d’environ 150 pages. Finalement, on a décidé d’en faire un seul gros volume, plus efficace. Nous avons donc recentré le récit sur les personnages qui allaient servir le mieux notre propos. Ensuite, il y a la notion de découpage, qui n’existe pas dans la télévision. La BD fonctionne par double page et donc avec des effets de surprise et de rythme liés au passage recto verso. C’est toute une autre grammaire que la série.

Patrice, lorsque les scénaristes vous ont contacté, vous ont-ils vraiment indiqué que vous partiez pour un seul volume de 350 pages ?

Patrice Réglat-Vizzavona : Au départ, nous évoquions trois tomes de 150 pages, ce qui est finalement plus lourd en terme de travail qu’un gros one-shot de 350. Ce genre de défi peut sembler extravagant, mais j’apprécie l’idée de travailler à un rythme soutenu. Afin de gagner un peu de temps, je leur ai tout de même demandé un découpage plus précis. Au début, c’était trop succinct, et les cliffhangers n’étaient pas placés comme je l’aurais fait. Comme l’objectif était de publier un tome de 150 pages par an, je leur ai demandé un découpage en pages, puis en cases, pour que je puisse me concentrer davantage sur le dessin. Pour finir, nous avons maintenu cette approche, ce qui était une bonne chose car lorsqu’on commence ce genre de travail, il faut prendre le temps pour comprendre la construction du scénario, et éviter de placer des longueurs là où c’est inutile.

Olivier Tollet : De notre côté, en tant que scénaristes, nous devions affronter un changement total de grammaire narrative. Une série TV fonctionne avec des scènes courtes — 4, 5, 6 minutes maximum — avec une polarité dramatique précise. Pour la bande dessinée, il nous a fallu recomposer tout le rythme et cette dramaturgie interne, tout en l’adaptant à la double page. Nous avons donc recherché l’ADN de chaque séquence pour le reciseler au format graphique : un exercice vraiment excitant !

Patrice Réglat-Vizzavona : En bande dessinée, le lecteur choisit son rythme. Il y a même un contrat tacite passé avec le lecteur : il peut se spoiler en regardant directement la fin de la page ou de la double page, mais il décide de ne pas le faire. En cinéma, on impose le tempo au spectateur. En bande dessinée, le lecteur est presque acteur du récit. Ce qui induit sans doute une autre manière de scénariser.

Olivier Tollet : Oui, le lecteur crée sa propre temporalité. En cinéma, tout est imposé. Ici, la musicalité est différente. Heureusement, Romain m’a rapidement briefé en m’expliquant comment fonctionne une pagination, bref comment comprendre les spécificités de la bande dessinée et y intégrer les composants originels de notre série.

Patrice Réglat-Vizzavona, Olivier Tollet & Romain Renard (de G. à D.)
Photo : CL Detournay.

On sent que vous avez beaucoup travaillé ensemble. Comment votre trio s’est-il forgé ?

Patrice Réglat-Vizzavona : Romain et moi, nous nous étions déjà croisés à Bruxelles via des amis communs. J’y ai vécu pendant dix ans, j’ai d’ailleurs fait mes études à l’Institut Saint Luc. Puis on s’est revus lors d’une exposition liée à la revue 64 pages au Musée de la BD, ce qui nous a permis de vraiment échanger concernant la bande dessinée, les propres techniques qu’il utilisait dans ses livres, etc. Puis des années plus tard, Romain m’a proposé ce projet.

Nous avions découvert votre travail avec Djemnah, mais nous n’aurions jamais cru que vous pourriez tenir un tel rythme de 150 pages par an avec votre technique réaliste, c’est proprement hallucinant !

Romain Renard : Patrice a réalisé un travail véritablement incroyable. Je le précise et je le salue à chaque fois que c’est possible

Et heureusement que vous connaissiez Bruxelles ! Parce que même si vous trichez parfois en retirant quelques maisons pour agrandir le champ visuel, impossible de dessiner autant d’éléments à ce rythme sans en connaître le cadre.

Patrice Réglat-Vizzavona : Je me documente énormément. L’expérience sur Djemnah, qui était également très réaliste, m’a permis d’acquérir des réflexes de documentation et des techniques qui m’ont sans doute fait gagner du temps. Certains lieux nécessitent d’aller prendre les photos soi-même, comme le palais de justice qui est flouté sur Google. Puis j’utilise effectivement des lieux que je connais bien, comme la rue d’Olivier et celle de Romain.

L’ancrage belge est très fort. C’était voulu ?

Romain Renard : Oui, afin d’être universel. Plus on localise l’action, plus on maîtrise l’environnement, plus on touche le public. Tout le monde ne connaît pas Bruxelles, mais tout le monde peut comprendre ce qu’est un supermarché vide, un système politique qui s’effondre, une crise énergétique, etc. Et puis la royauté belge offre aussi un outil fictionnel formidable : un symbole puissant.

Certaines images royales vont parfois parler au lecteur, comme l’arrivée de Louise sur le sol belge, sans que cela perturbe la compréhension du récit si on ne dispose pas de cette référence. Mais avant tout, votre fable est profondément politique...

Olivier Tollet : À partir du moment où nous voulions ancrer un grand récit d’aventure dans une Belgique réaliste (ce qui n’est pas si courant), on ne pouvait pas éviter la question de l’État, de ceux qui l’incarnent, et de son effondrement. On devait raconter ces personnages-là, avec toute la sincérité qu’on voulait y mettre, et avec leurs faiblesses. Tous nos politiciens — sauf l’ultra-droite, volontairement sans nuance — ont des failles personnelles et des dynamiques internes qui restent très humaines.

Vos personnages ne sont effectivement jamais manichéens. L’identification des lecteurs passe également la force des émotions ressenties par vos protagonistes. Patrice, comment avez vous travaillé cette dimension émotionnelle, avec des situations très fortes qui vont de la naissance d’un enfant au décès d’un proche ?

Patrice Réglat-Vizzavona : J’ai puisé dans mon propre vécu, tout simplement. Je dessinais la scène de naissance d’Eva au moment où je devenais père. J’ai même pris des photos en salle d’accouchement pour m’aider. Devenir père m’a également permis de comprendre la peur que l’on ressent à perdre son enfant. Puis toujours durant la réalisation de l’album, j’ai perdu ma mère, décédée d’un cancer comme l’une des héroïnes du récit. J’ai donc vécu ces émotions… elles étaient là, je les ressentais et j’ai tenté de les mettre au mieux dans les pages, sans doute également pour des raisons cathartiques.

Patrice Réglat-Vizzavona ne ménage pas sa peine

La famille joue effectivement un rôle central dans le récit…

Romain Renard : Tout le monde se projette dans une famille, que la nôtre soit grande ou petite, on comprend les relations tissées entre ses membres. Nous présentons ici une famille assez éclatée : l’une se trouve à la tête de l’État, l’autre monte une ferme biologique en province, un autre est policier, etc. En coupant l’électricité, on revient rapidement à une certaine forme de féodalité. Donc se recentrer autour de la famille, le clan, nous semblait assez logique.

Olivier Tollet : Et en période de crise, les choix peuvent être : soit rationnels et analytiques, soit liés à l’affectif, ce qui est parfaitement représenté par nos proches. La famille peut être à la fois un dernier refuge… ou une très mauvaise conseillère ! Nous avons voulu jouer sur cette ambiguïté humaine, entre l’affect et la raison.

Finalement, vous confrontez notre société, ce colosse aux pieds d’argile énergétiques, à la famille nucléaire, base de l’humanité depuis que l’homme est Sapiens et même avant…

Romain Renard : Notre histoire pose surtout une question simple : « Combien de temps une société tient-elle, une fois qu’on débranche la prise ? »

Olivier Tollet : La sous-thématique du livre traite de la résilience, notre capacité à rebondir ou pas lorsque tout s’effondre. Au moment du choc, il y a l’instant de sidération, et ensuite, à partir de quand les individus (ou les systèmes) prennent en considération le fait que rien ne reviendra comme avant. C’est ce processus d’acceptation que tout le monde peut vivre au niveau personnel lors de deuils, de ruptures ou de choses difficiles de la vie : à un moment donné, nous devons accepter ce qui nous arrive et puis alors nous pouvons avancer. Humainement parlant, on est tous rétifs parfois à accepter notre condition : « Ce n’est pas possible, ça ne peut pas nous arriver ! ». Nous nous intéressons beaucoup à ces questions.

Patrice Réglat-Vizzavona : Et ce qui est beau dans ce projet comme dans tous les récits catastrophes : c’est qu’ils parlent de ceux qui restent. Qu’est-ce qu’il reste de l’humanité ? Qu’est-ce qui émerge ? Parfois ce sont des éléments basiques, mais aussi on peut découvrir des tendances à contre-courant qu’on attendait.

Romain Renard : Sapiens reste Sapiens et le propre de l’homme, c’est de se raconter des histoires. Ce qu’on retrouve ici dans Off, car tous nos protagonistes se racontent une histoire : le principal antagoniste qui invente des fausses nouvelles, notre personnage politique qui se sert de la royauté pour créer une nouvelle fiction, etc. Quand on se rappelle nos années de Covid, on a inventé de nouvelles choses aussi, de nouveaux rendez-vous et on a surtout beaucoup espéré du monde « d’après. » Même si finalement, le monde d’après, ce sera vraiment pour après.

Un mot sur la princesse Louise de Belgique : son arc est très touchant, et très bien mis en scène. Vous avez beaucoup discuté des cadrages pour jouer sur les émotions ?

Patrice Réglat-Vizzavona : Certaines scènes étaient très décrites, oui. Globalement, moi qui vient de l’illustration, j’essaie de faire moins de cases si c’est possible : pour condenser l’information et laisser respirer le lecteur. Puis je pense que le lecteur est maintenant capable de collecter plusieurs informations au sein d’une même case. Par rapport à cette étape du découpage et du storyboard, j’envoyais beaucoup de crayonnés au début de l’album. Puis on s’est apprivoisés, chacun a donné le meilleur de lui afin de faire grandir le récit. Finalement les retours se sont faits plus rares et on a pu avancer plus rapidement qu’on ne le pensait.

Vous êtes aussi parvenus à éviter le piège du gaufrier qui devient rapidement hypnotique sur une telle succession de pages. Vos mises en pages ont rendu le récit très dynamique.

Patrice Réglat-Vizzavona : Quand je prenais des cours à Saint-Luc, j’avais tendance à surdécouper mes récits et à employer parfois des cases aux formes spécifiques, certainement en hommage à Andreas que j’appréciais particulièrement. Je me rappelle que mon professeur Thierry Van Hassel m’avait dit un truc très juste : « Essaie de te concentrer plutôt sur ce que contient ta case plutôt qu’à sa forme. » J’ai suivi son conseil pour progresser, mais finalement dans cet album, j’ai pu réaliser les deux, en m’amusant également avec des cadrages très dynamiques lorsque l’action s’y prêtait.

Après Off, avez-vous envie de remettre le couvert avec un autre one-shot imposant ?

Romain Renard : Rien de prévu pour l’instant, mais si c’est le cas, on tient déjà le titre : On ! (Rires)

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Par Charles-Louis DETOURNAY

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Code EAN : 9782356742162
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