Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Bof
12 janvier 2026
La Vie rangée de Théodore est la nouveauté jeunesse de ce début 2026 aux éditions La Pastèque. On y trouve Guillaume Corbeil au scénario, qui a déjà fait ses preuves dans le milieu du roman (L’Art de la fugue, éditions L’Instant même), du théâtre (Cinq visages pour Camille Brunelle) et du cinéma (À tous ceux qui ne me lisent pas), ainsi que Cécile Gariépy au dessin.
Pour un livre à destination de la jeunesse, La Vie rangée de Théodore est tout de même un épais ouvrage de presque 150 pages couleur qui saura occuper les lecteurs. Tout au long de ces pages, on suit l’histoire de Théodore, un enfant passionné par la collection et l’organisation. Il collectionne les insectes, les pièces de monnaie, les cailloux, même les chocolats qu’il garde précieusement dans un coin du frigo. Jusqu’à récemment, Théodore vivait dans l’allégresse la plus innocente, avec son père et sa mère, ses amis d’école et ses collections. Mais lorsque ses parents divorcent et que son père entame une relation avec une nouvelle femme, Flavie, c’est la douche froide pour le jeune garçon. La nouvelle venue et sa fille Fanette sont bien trop incontrôlables et chaotiques pour Théodore, qui supporte très mal cette intrusion. Sa nouvelle belle-mère n’hésite pas à jeter ses précieuses collections d’insectes à la poubelle, ce qui fait bien entendu d’elle l’ennemie jurée du garçon. Théodore se sent maussade et devient de plus en plus maniaque et obsessif, refusant toute forme de changement au point de s’éloigner de ses amis. Va-t-il comprendre que tout ne se range pas dans des boîtes bien nettes ?
Le message du livre est en soi admirable et fait partie de la vie : apprendre la patience et faire de son mieux avec ce qu’on a. Cependant, l’exécution laisse un peu dubitatif. L’histoire est racontée du point de vue de Théodore, ce qui exagère bien entendu les traits des personnages et la dichotomie qu’il dessine entre les gentils et les méchants. Flavie, sa nouvelle belle-mère, et Fanette, sa nouvelle demi-sœur, sont toujours montrées de manière plutôt négative, par exemple en accentuant leurs côtés excentriques et très virevoltants. Un fil rouge de l’histoire montre Fanette en train de jouer à faire semblant d’être un nuage, une marmotte ou un chapeau, et ce de manière complètement excessive. Ce qui est un simple jeu d’enfant devient, à travers les yeux de Théodore, une agression personnelle. À l’inverse, il voit sa mère biologique comme une sainte irréprochable, alors que les faits indiquent que c’est elle qui a demandé le divorce pour des raisons plutôt égoïstes et ses envies de voyager à travers le monde. Bien entendu, il est impossible pour un enfant de voir toutes les nuances autour de sujets très complexes que même beaucoup d’adultes ont du mal à comprendre. Sur ce point, le livre réussit à bien retranscrire le point de vue d’un enfant qui grandit dans un environnement qui change trop vite pour lui.
Mais là où ça coince, c’est que le livre semble faire l’amalgame entre « accepter les autres » et « n’avoir aucune limite envers sa famille ». Théodore est très clairement montré comme un personnage obsessionnel qui cherche l’ordre avant tout. Il s’assied toujours à la même place en cours, il a trois amis et refuse de les laisser partager d’autres amitiés, et se compare même au jardinier, un oiseau qui collectionne tout ce qui lui passe sous la patte pour agrémenter son nid. Les psychanalystes de bas étage vous diront que Théodore cherche à rétablir l’ordre qu’il a perdu avec le divorce de sa mère, mais nous n’allons pas aller sur ce terrain. Beaucoup d’enfants ont leurs petites collections et boîtes à secrets (vous souvenez-vous des Polly Pocket ?) et accumuler des petits colifichets est un comportement tout à fait ordinaire, surtout à cet âge.
Le problème intervient lorsque les autres personnages, principalement Flavie et Fanette, ignorent complètement les limites du garçon pour imposer leur vision. La belle-mère jette la collection d’insectes de Théodore à la poubelle sans la moindre hésitation, sans même chercher à comprendre que c’est quelque chose qui le réconforte. Certes, la collection d’insectes, c’est cruel, et garder des sauterelles au frigo pour les laisser mourir ne respecte aucune règle d’hygiène, mais Flavie n’explique rien de tout cela à Théodore. Et ce n’est pas le père de Théodore qui va pouvoir l’aider, car ce dernier semble lui-même obsédé par le fait de garder sa nouvelle famille intacte, quitte à toujours se ranger du côté de sa nouvelle compagne.
Tout au long du livre, le garçon sombre de plus en plus dans son obsession, au point de le rendre détestable aux yeux des autres, mais rien n’est jamais proposé pour qu’il comprenne que c’est mal. Les personnages n’essaient jamais de le comprendre ou de lui expliquer en douceur, et sont plutôt bruts de décoffrage. Bien sûr, comme il s’agit d’un livre pour les petits, l’histoire se termine bien, mais de manière artificielle. Dans les dernières pages, Théodore voit sa collection détruite, ce qui le brise intérieurement. Mais la situation se règle presque trop simplement avec un câlin. Théodore a sûrement beaucoup surréagi tout au long du livre – c’est normal, il a moins de dix ans – mais le problème est plus profond que le simple non-respect de sa collection et ne peut pas être réglé en une scène. On a du mal à croire qu’il change complètement sa personnalité pour justement s’adapter aux autres et effacer une partie de ce qui faisait de lui Théodore.
La phrase qui met le plus mal à l’aise intervient à la toute fin du livre, lorsque le père dit « Depuis que je suis un adulte, c’est ce que je veux : fonder une famille. » Lorsqu’on y réfléchit, la motivation semble profondément égoïste. Le père a visiblement voulu recréer une famille dans l’urgence avec sa nouvelle conjointe, sans préparer son fils, qui est donc pris dans la tourmente. L’histoire commence après l’arrivée de Flavie et Fanette, impossible donc de savoir depuis combien de temps Théodore cohabite avec elles, mais ça ne doit pas être plus de quelques mois, surtout étant donné que le garçon compte les mois, ces derniers devenant les chapitres du livre. Comment attendre d’un si jeune enfant de s’adapter si vite à une nouvelle vie qui brise tout ce qu’il a connu ?
La morale est donc assez grise et complexe, mais dans le mauvais sens du terme, surtout pour un livre destiné aux 8 ans et plus. L’intention est louable, car il est nécessaire de raconter des histoires aux enfants qui dépassent la dichotomie « les méchants contre les gentils », mais l’exécution de La Vie rangée de Théodore est un peu maladroite sur ce point. Les thèmes sont forts et ont du potentiel, surtout que le personnage principal est finalement assez intéressant à explorer du point de vue psychologique. Un personnage d’enfant obsédé par l’ordre et l’organisation est un concept original, d’autant plus qu’il a de vrais défauts qu’il pourrait confronter tout au long de son parcours. Cependant, le résultat est mi-figue mi-raisin. Il semblerait que le scénariste ait tenté de faire rentrer une histoire un peu trop adulte dans un livre jeunesse.
Car c’est sûrement là le point dont découlent les problèmes cités ci-dessus. La BD est un livre jeunesse et vendu comme tel. La patte graphique de Cécile Gariépy est très clairement enfantine, avec des visages et des corps très arrondis et des couleurs vives. Mais d’un autre côté, le livre est tout de même long pour un album jeunesse, et s’approche presque du roman graphique dans son format. Le livre paraît ainsi coincé entre deux aspects : celui du livre jeunesse à morale qui apprend une leçon importante, et les faits de l’intrigue qui demandent une vision d’adulte pour comprendre les nuances et interpréter les messages en filigrane.
Si les auteurs avaient complètement embrassé l’un ou l’autre, soit en faisant un livre 100 % jeunesse, où Théodore apprend, par une pédagogie plus bienveillante, que ses envies d’ordre ne doivent pas déborder sur la vie réelle et faire du mal à ses proches, soit en faisant un livre à destination d’un lectorat plus âgé, capable de comprendre les messages en sous-texte. Ce dernier exemple pourrait justement être plus adulte dans sa narration et vraiment explicite sur les dérives de l’obsession de Théodore. Tsunami de Ned Wenlock (éditions Pow Pow) avait très bien réussi le pari de proposer une vision de l’enfance beaucoup plus sombre malgré un style graphique enfantin. Sans aller aussi loin, La Vie rangée de Théodore aurait pu explorer ces questions d’un point de vue plus adulte, mais il aurait fallu que le livre ait été pensé comme tel dès le début.
Petite mention cependant sur le style graphique de Cécile Gariépy, qui a été un peu mise de côté dans notre analyse jusqu’ici. L’illustratrice propose de belles illustrations en vectoriel, qui rappellent les projets qu’elle avait faits pour Décathlon, le réseau de transports public REM, ou encore des journaux comme Le Devoir. Une belle originalité graphique est de représenter le monde vu par Théodore de manière très scientifique. En effet, le garçon adore la science, citant même régulièrement le magazine Le Petit Scientifique. C’est dans ces revues qu’il apprend notamment l’existence des atomes, des protons et des bosons. Dans un parallèle très élégant, Théodore compare le monde à un ensemble de petites collections : les atomes sont des collections de protons, de neutrons et d’électrons, eux-mêmes composés de collections d’éléments encore plus petits. L’illustratrice a donc interprété ce thème en intégrant régulièrement des double-pages représentant uniquement les collections de Théodore. Lorsque le garçon s’effondre de chagrin à la fin du livre, il se sent lui-même brisé en plein de petits morceaux, il perd la collection d’éléments qui le constituent. Le parallèle est très beau et Cécile Gariépy arrive à bien amener ce thème à l’image.
La Vie rangée de Théodore échoue malheureusement à cerner son public et à proposer un récit vraiment adapté aux petits. Les personnages sont un peu trop gris pour que les jeunes lecteurs puissent vraiment se rattacher à l’un ou l’autre, et la morale de l’histoire tombe un peu à plat. Il s’agit en réalité d’un roman graphique à destination des petits (à presque 20 euros !), mais qui ne pourra pas forcément être compris sans un peu de contexte et d’explications supplémentaires. Le livre déploiera sûrement son plein potentiel s’il est lu par un parent à son enfant. Si vous êtes un parent cherchant une lecture à partager avec son enfant, La Vie rangée de Théodore n’est pas un mauvais choix. Pour un jeune lecteur en autonomie, il y a mieux.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
La Vie rangée de Théodore, par Guillaume Corbeil (scénario) et Cécile Gariépy (dessin), éditions La Pastèque. Paru le 30 janvier 2026. 19,00 €.