Favori de la rédaction
17 décembre 2025
C’est une lecture idéale si vous avez quelques heures d’avion pour aller visiter Hollywood (le temple du cinéma), Washington (le temple du pouvoir), New York (le temple de la finance) ou Dallas (le lieu du crime !), qui sont évoqués au fil de ce récit tentaculaire. Car ce pavé fait plus de 500 pages, toutes en noir et blanc, et pèse exactement 2 214 grammes ! Il vous passionnera pendant les longues heures de vol… mais vous vaudra peut-être un surcoût du prix de votre billet.
Les deux auteurs ont déjà pas mal d’albums publiés au compteur, mais ils signent là leur chef d’œuvre. Ils auraient pu se contenter de raconter la vie de John Fitzgerald Kennedy, le jeune et très charismatique président des Etats-Unis assassiné à Dallas en 1963 dans des circonstances que certains considèrent encore comme non élucidées. Cet homme à la personnalité lumineuse, cachant de nombreuses zones d’ombre, méritait à lui seul une biographie très riche. Mais en creusant son sujet, le scénariste a découvert une mine d’informations et un faisceau d’indices éclairants dans le passé de la famille Kennedy. Il a donc décidé de déployer une vraie saga, brassant des décennies, parcourant les Etats-Unis en tous sens, révélant les arcanes de la finance, du pouvoir et du sexe, avec le couperet de la mort qui frappe aveuglément…
Le modèle qu’il voulait égaler : La Bombe, une imposante BD historique paru en 2020 chez le même éditeur (Glénat). Le titre en est donc Kennedy(s) et la couverture, magnifique, au graphisme très warholien, présente les principales figures du clan Kennedy : John bien sûr, Joseph (le père, à l’ambition démesurée), et d’autres membres importants de la fratrie. Le livre est divisé en trois grandes parties : Acte I : Au nom du père (centré autour de Joseph) ; Acte II : Au nom des fils (d’où se détache petit à petit la figure de John) ; Acte III : Au nom des autres (qui décortique les innombrables imbroglios de l’enquête après l’assassinat de JFK à Dallas — œuvre d’un tueur solitaire ou complot de la mafia ? — et revient sur les mille jours qu’ont duré sa présidence).
L’histoire démarre au XIXe siècle avec le débarquement de familles d’irlandais catholiques pauvres venant tenter leur chance en Amérique. Puis elle se focalise, au début du XXe siècle, sur Joseph Kennedy, un descendant de ses émigrants, qui fait fortune dans l’industrie naissante du cinéma à Hollywood et dans la finance et fut un temps l’amant de la grande actrice Gloria Swanson. Il devient le père de neuf enfants, qu’il élève dans le culte de l’ambition (viser toujours le sommet), la maîtrise absolue de ses émotions (Un Kennedy ne pleure jamais), et, pour ses garçons, l’injonction de coucher avec le plus de femmes possibles.
Au fil d’un récit à la construction complexe, richement documenté mais parfaitement limpide et maîtrisé, nous suivons tous ces protagonistes grandir et trouver leur place avec plus ou moins de difficultés autour de la figure omniprésente et omnipotente du père. Nous découvrons ainsi le jeune John (alias Jack), à la santé fragile (il a des problèmes digestifs et un mal de dos continuel), maladroit et modeste, mais au « sourire contagieux » et dont le rêve est de devenir journaliste.
Nous suivons sa lente et irrésistible ascension vers le pouvoir qui le mènera, après plusieurs épisodes héroïques de sa vie, à être élu président des Etats-Unis à seulement 43 ans ! Mais tout cela s’arrêtera brutalement à Dallas, où il sera assassiné….
Saluons le formidable travail du scénariste Philippe Pelaez qui s’est nourri pendant plusieurs années d’une documentation pléthorique dans laquelle il aurait pu se noyer… et noyer son lecteur ! Il n’en est rien : la narration est parfaitement fluide et claire malgré la multiplicité des personnes, des lieux et des dates. L’éditeur a même eu la bonne idée de mettre un signet en tissu pour permettre de faire des pauses dans une lecture extrêmement riche d’informations et de rebondissements.
Et saluons, bien sûr, l’extraordinaire réalisation du dessinateur Bernard Khattou, dont le graphisme, d’un réalisme très classique, convient parfaitement à cette grande fresque historique. Il est aussi talentueux pour dessiner avec sensualité le visage de Gloria Swanson, que pour dérouler en plusieurs pages, avec force détails techniques, les déflagrations et les explosions de batailles navales meurtrières…
Cette virtuosité graphique se renouvelle à chaque page (malgré parfois quelques faiblesses de dessin et des rigidités chez certains personnages) ! Et je ne veux pas spoiler la toute dernière page, qui est d’une grande force visuelle et émotionnelle…
Enfin, pour ceux qui veulent en savoir encore plus, un dossier final d’une quarantaine de pages offre une mine d’informations supplémentaires (postface du scénariste, dictionnaire des personnes évoquées dans la BD, bibliographie de plusieurs centaines de titres, filmographie, etc.).
En bref, un vrai tour de force et une grande réussite !
Par Benoit MARCHON
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Kennedy(s) - Par Bernard Khattou & Philippe Pelaez - Ed. Glénat