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François Walthéry ("Natacha") : « Quand on avance un petit peu, on avance quand même »

Par Jean-Sébastien CHABANNES 28 mars 2026 
François Walthéry, l'auteur de la très célèbre "Natacha", vient de fêter ses 80 ans ! Malgré son grand âge et des problèmes de santé importants, il tenait à être présent début mars au festival BD de Saint-Raphaël, dans le sud-est de la France. Le film "Natacha (presque) hôtesse de l'air" étant sorti en salle il y a quelques mois, c'était donc une belle occasion pour venir à sa rencontre et lui poser quelques questions ! Mais c'était sans compter sur la priorité de l'auteur : profiter de ses amis. Comme tout le monde sait, les festivals de BD ont toujours été de belles opportunités pour permettre aux auteurs de se revoir et de s'amuser ensemble. Par conséquent, une interview express de quelques minutes perdait soudain de son intérêt ! Sur une proposition de Grégoire Hacot, président du festival, l'interview a finalement pu se faire sous une forme différente. Et c'est avec l'aide inattendue de Christophe Guillaume (Président de l'association "Les amis de François Walthéry") que l'auteur a alors pu nous accorder beaucoup plus de son temps. Cette collaboration a ainsi permis à François Walthéry de nous apporter des réponses plus posées, tout en conservant ce côté bougon qu'il cultive et son humour belge bien caractéristique.
François Walthéry ("Natacha") : « Quand on avance un petit peu, on avance quand même »
Le film, quelle histoire !

Vous venez de fêter vos 80 ans. Ça a été une véritable fête de village avec plus de cent personnes ?

Oui c’est vrai, il y avait plus de cent personnes invitées... Plus de 101 même ! Ça s’est très bien passé, j’ai été très surpris car j’étais complètement ignorant de la préparation de la fête. J’ai donc été très étonné de découvrir ça, d’autant plus qu’ils s’étaient tous amenés avec des bouteilles de vin. Ils avaient amené aussi des pralines et des chocolats, je ne savais plus où les mettre… moi qui suis au régime, c’était très-très bien !

Quand on a des amis comme ça, on n’a pas besoin d’ennemis, hein ! ( Rires ) Mais dans la vie privée, je ne suis pas tellement une célébrité, je suis juste le papa de Nicolas. On a un petit-fils qui s’appelle Youri et ma vie privée, c’est une vie de famille, comme chez tout le monde. Oui, je suis entouré de beaucoup d’amis que je vois fréquemment. On peut citer notamment parmi eux, Christophe Guillaume le président de l’association Oufti, les amis de François Walthéry et aussi Philippe Piret qui vient me chercher en voiture et qui me ramène chez moi parce que je me déplace difficilement. Ce que je peux vous dire, c’est que j’étais bien content de cette fête pour mes 80 ans, bien sûr ! Ça fait vraiment très plaisir.

Eh oui, il y avait quand même pas mal d’amis dessinateurs, tout de même ! Ils m’ont fait une volée de dessins assez remarquables. Ce sont des dessins que je ne peux pas montrer à tout le monde, évidemment. Il y avait aussi mon ami Hector Leemans qui dessine F.C. de Kampioenen, Football Club des Champions, c’est en néerlandais. Il y avait aussi Philippe Liégeois (alias Turk. NDLR.) et Bruno Di Sano qui fait de ces pin-up, terribles ! Plus encore d’autres dessinateurs comme Georges Van Linthout et son frère Luc. Mais ici, c’est surtout des amis de la Bande Dessinée d’il y a déjà bien longtemps, des fanatiques, si je puis dire. Enfin, fanatiques... faut pas exagérer non plus ! Mais c’était vraiment très bien. Voilà, c’est un petit compliment que je tenais à faire, je profite de votre question.

La Mémoire de métal
© Dupuis

Natacha a été une des première héroïnes de BD. Avec le temps, elle reste encore une icône et un symbole de féminité.

Non, il y en avait quand même d’autres avant. Aujourd’hui, c’est 70 ans de BD pour adultes et donc il y en a eu d’autres que Natacha, il ne faut pas les oublier. Prenez n’importe quel dictionnaire de la bande dessinée et vous les verrez. Mais ceci dit, Natacha a été une des principale pour Le Journal de Spirou en effet. Il existait déjà des héroïnes réalistes dans d’autres journaux mais pour Spirou, oui, c’était vraiment la première dans ce genre.

Juste avant moi, il y avait eu Jidéhem avec son héroïne Sophie. C’était quinze ans avant moi mais c’était une petite fille bien entendu. Natacha était elle, une grande fille ! Franquin avait inventé Seccotine, mais c’était un personnage secondaire. Les petites secrétaires de Gaston Lagaffe étaient aussi des personnes secondaires, pas de véritables héroïnes. Je pourrais aussi citer la maman de Boule et Bill mais cette maman était également un personnage secondaire. J’en profite pour les citer quand même, c’est important !

Cependant, je n’ai jamais pensé à ce que Natacha puisse défendre ou représenter la cause féminine. Non seulement je n’en ai pas conscience mais, personnellement, je vous dirais même que je n’y crois pas. L’essentiel c’est qu’elle plaise à tout un public. Un très large public d’ailleurs ! Mais Natacha c’est une chance pour moi et le hasard a fait que j’ai pu la créer dans les années 1960… 66, 67, 68, c’était la bonne époque.

Vous auriez peut-être mérité un plus grand nombre de prix. Est-ce une forme d’injustice depuis le temps ?

D’une manière générale, je n’ai jamais fait ce métier là en vue d’avoir des prix. J’ai d’ailleurs commencé dans la BD bien avant cette mode-là, les prix pour une BD. C’est un peu scolaire comme état d’esprit, je trouve. Enfin, bon… Moi les prix, je ne cours pas après mais bon, j’en ai quand même reçus quelques-uns. Et parfois en compagnie d’autres dessinateurs. J’en ai reçu à droite, à gauche mais ça reste des petits prix. C’était même parfois des petits diplômes. J’en ai perdu certains d’ailleurs. Celui dont je suis très content, c’est le Prix Saint-Michel. Pour l’ensemble de mon œuvre, paraît-il ? ( Rires ) Celui-ci, oui, j’avoue, je suis content de l’avoir eu car c’est un prix belge important. Et je n’ai jamais eu d’autre véritable prix… à part des petites choses dans des festivals, à droite ou à gauche. Ou des petites nominations ! Mais je ne cours vraiment pas après, je n’ai d’ailleurs jamais eu envie d’avoir des prix.

Je ne vois pas de côté "injuste" à n’avoir jamais eu plus de prix que ça ! Ça n’a guère d’importance à mes yeux. L’essentiel des prix, ce sont les gens qui achètent les albums. C’est le public qui compte et ça, c’est bien ! Si on m’offre un prix, je ne le refuse pas bien entendu. C’est de la politesse, ça ne se refuse pas. C’est gentil quand on fait ça, c’est évident. Mais le Prix Saint-Michel de Belgique, celui-là, je suis vraiment content de l’avoir eu. Et en plus, je ne m’attendais vraiment pas à le recevoir ! J’ai aussi un prix au Centre belge de la Bande Dessinée. Pour l’ensemble de mon œuvre, là aussi ! C’est amusant, c’est toujours "pour l’ensemble de mon œuvre" d’ailleurs, ce n’est jamais pour une BD spécialement. C’est pour tout ! ( Rires ) Mais je le redis, franchement non, je ne cours pas après les prix !

Spirou n° 2347
© Dupuis

Au-delà de sa silhouette, la coupe de cheveux de Natacha est une caractéristique forte de son personnage.

Sa coupe au carré, c’était la coupe "plus" de l’époque. Mais je n’ai jamais eu de problèmes en changeant un peu la coupe de cheveux de Natacha et notamment dans l’album L’île d’Outre-monde. Elle y a de très-très longs cheveux mais ce n’est pas un problème. Quand j’ai commencé à dessiner Natacha, sa coupe de cheveux était celle à la mode à cette époque. Du genre de Mireille Darc dont je me suis très certainement inspiré. Il y a un bouquin où on la cite justement. Il y en a une qui était très typée aussi à cette époque, elle faisait du cinéma et c’était la femme de Michel Drucker : Dany Saval (quand elle était beaucoup plus jeune). Vous pourrez vous amuser à essayer de regarder sa coupe de cheveux. Je ne la connais pas personnellement mais je me souviens des photos. Il y avait aussi l’actrice Dany Carrel, qui aimait bien le genre primesautier d’ailleurs.

Mais pour moi, mon personnage de Natacha était au point dès le départ avec sa coupe de cheveux même si aujourd’hui, je ne dessine plus ses cheveux de la même manière. Ce changement est venu comme ça, au fur et à mesure. Le temps passe. Vous connaissez peut-être cette vieille blague : quand la femme dit « Je vais me changer » et que l’homme pense « Pourvu qu’elle ne change pas ». ( Rires ) Alors évidemment, maintenant Natacha a 52 ou 53 ans (je pense) et il me semble que malgré son âge, on la reconnaît toujours du début jusqu’au présent. Ses coupes de cheveux pour moi n’ont guère changé. Il y a eu des petites essais mais c’est très peu de choses en fait. Il y a des auteurs qui ont eu à faire des changements avec leurs personnages de BD mais pour moi, je le redis, Natacha était un personne qui était au point dès le départ, des pieds à la tête !

Walter - Dessin original

Pour la petite histoire, la même année que moi, il y a eu les débuts de l’héroïne Yoko Tsuno de Roger Leloup. Natacha est apparue le 26 février 1970 et Yoko Tsuno, c’était en octobre ou novembre de la même année. Un jour, j’ai dit à Roger : « Tu sais pourquoi Natacha est blonde et Yoko est noire de cheveux ? ». Il me répond non et je lui dis : « C’est simple, c’est parce que moi j’ai pu choisir parce que moi, j’étais le premier, voilà !  ». ( Rires ) Et même, ce n’est que beaucoup plus tard qu’il y a eu enfin d’autres héroïnes blondes. C’est venu avec les amis du Docteur Poche ou même Jeannette Pointu de mon ami Marc Wasterlain. D’ailleurs, pour moi, Jeannette Pointu est toujours un fleuron de la bande dessinée en tant que femme. Et j’ai envie de parler aussi bien entendu de la célèbre Schtroumpfette de Peyo. C’est une femme un peu différente mais j’ai quand même envie de la citer pour répondre à votre question.

N’avez-vous jamais envisagé de lui inventer une relation amoureuse ? Natacha n’a jamais eu de mari, ni d’enfants, ni de parents...

Vous savez, c’est un peu comme pour Tintin et Milou. Tintin n’a jamais eu de copine non plus. Bien entendu, Natacha a bien son copain Walter mais même moi, je ne sais pas ce qui se passe entre eux, entre les images. Ou quand ils ne sont pas dans mon encrier... Mais tout ça, c’est voulu ! Les aventures de Natacha ne sont pas faites pour être des histoires d’amour. Je sais que d’autres auteurs vont sur ce terrain-là, mais moi, ça ne m’intéresse pas. Il y a des personnages qui peuvent lui courir derrière éventuellement mais ça s’arrête là. Natacha est faite pour vivre de vraies aventures, donc lui inventer des aventures amoureuses, même éphémères, non ! Son passé, les lecteurs n’ont qu’à l’imaginer eux-mêmes ; la BD, c’est fait pour ça ! Ceci dit, Natacha a certainement des parents, on ne les connaît pas mais on lui connaît au moins une grand-mère. Donc elle a bien une famille ! Quoi qu’il en soit, Natacha reste à l’image des personnages du Journal de Spirou : ils n’ont pas de contacts, pas de petits amis. Tout ça est à peine effleuré, sans plus !

Vignette inédite...
© Dupuis

En ce qui concerne la grand-mère de Natacha, j’ai conservé la même tête et le même prénom ! Ce qui est normal car c’est une manière de continuer à faire Natacha mais dans le passé. Cela me permet de dessiner Natacha en d’autres temps, mais c’est toujours elle, bien évidemment. Et elle garde le même prénom, elle n’aurait pas pu s’appeler Josette. Et en plus avec une autre tête, non, ça n’irait pas. C’est une aventure de Natacha, il faut que ça lui ressemble quand même ! Ce n’est donc pas Natacha qui retourne dans le passé, mais c’est la même famille et pour moi, c’est bien Natacha : ça reste elle ! Choisir un autre prénom pour la grand-mère, la question ne se pose même pas et je n’ai jamais eu de réflexion à ce sujet. Enfin, bon… pour moi, Natacha devait rester la même, tout comme Walter. De cette manière, j’ai pu les faire aller dans le passé sans avoir à construire stupidement une quelconque machine à remonter le temps. C’était un scénario de Sirius. L’histoire tenait bien la route à cette époque plutôt que de chercher à en faire une aventure actuelle. Et pour moi, raconter la grand-mère de Natacha était aussi un excellent prétexte pour faire autre chose. C’était bien plus amusant ! Faire une histoire avec des smartphones et des portables, ça, ça me fait chier ! Voilà ! ( Rires )

Dès le départ, vous n’avez pas hésité à révéler les charmes de Natacha. Il y a les dédicaces faites aux lecteurs et aussi une fameuse vignette diffusée dans le magazine Ran Tan Plan.

Cette vignette rajoutée en fin de planche, c’était une blague faite avec Raoul Cauvin. J’avais fait des photocopies de toute la planche normale pour la livrer à la rédaction de Spirou. Mais j’avais changé le dessin de la dernière vignette, sans même avoir à changer le texte du scénariste : ça nous faisait beaucoup rire !

Je me souviens que Charles Dupuis avait vu notre planche (modifiée), il était d’accord, il aimait bien. Et puis arrivé à la toute dernière vignette quand Natacha montre ses seins, il nous avait dit soudain, en rigolant : « Oui, c’est bien… mais je ne sais pas si ça pourra paraître dans Spirou  » ( Rires ). Forcément, c’était une blague. En réalité on avait juste collé une image par-dessus le dernier dessin de la planche photocopiée. Sauf que ce petit dessin de Natacha a eu une fuite et il s’est en effet retrouvé dans des magazines comme Ran Tan Plan (ou même d’autres revues). Mais ce n’était au départ qu’une blague entre nous. Une "private joke" comme on dit... mais qui a été beaucoup moins "private" par la suite puisque tout le monde a pu voir ce petit dessin de Natacha.

Mais ce n’est pas du tout un dessin officiel, loin de là ! Et ce n’est pas une question d’une quelconque censure, c’est moi qui veille à ne pas dépasser les bornes. Mais voilà, quoi qu’il en soit, c’était une blague qui avait bien faire rire tout le monde à l’époque ! Je me souviens que Franquin m’avait même dit : « Ça, c’est une bonne publicité ! » ( Rires )

Il y a eu une aventure courte mais mythique de Natacha dans l’album "Parodies". Etait-ce pour franchir un cap et faire plaisir aux lecteurs plus adultes ?

Oui, nous avions été plusieurs à faire une parodie de nos propres personnages. Chacun faisait une blague avec son personnage et moi j’avais eu l’idée de ces quelques planches, qui venaient en effet plus ou moins de l’album de Natacha L’île d’Outre-monde. Mais sans être une suite des aventures, c’est juste un épisode qui s’appelait La Dure Lutte et c’est un rêve que Walter fait. Ce n’est qu’un rêve fait dans un avion, rien de plus, hein ? ( Rires ) Bien entendu, cet épisode n’a pas été édité par les éditions Dupuis. C’est une édition à part qu’il est peut-être difficile de trouver aujourd’hui. À cette époque, on pouvait se permettre de faire nos propres parodies, ce qui n’était pas plus mal car les parodies faites par d’autres..., elles n’étaient pas toujours très bien foutues. Si vous avez aimé mes quelques planches de Natacha dénudée en rêve et bien tant mieux ! Car moi quand je l’ai fait, j’ai bien rigolé aussi. Et puis c’est beau ! Par contre, trois ou quatre pages comme celles-ci ça va, je ne peux pas en faire un album entier. Donc voilà, nous étions ainsi plusieurs auteurs à avoir eu l’occasion de faire nos petites parodies avec nos propres personnages et nous l’avons fait ! C’est fait et on s’est bien amusés à le faire. Comme des potaches… ( Rires )

Photo : Christophe Guillaume

Il existe un autre album de parodie mais dessiné par d’autres : "Nathalie la petite hôtesse". Quelle avait été votre réaction ?

Oui et c’est relativement assez bien dessiné. Je connais bien maintenant ceux qui ont fait cet album, ils sont devenus des copains d’ailleurs (depuis longtemps). Ce sont des gens des Arts & Métiers qui avaient commencé à faire les deux premières planches de Nathalie la petite hôtesse. Je les avais vus une fois à Paris et je ne leur avais dit qu’une seule chose : « Puisque ça se passe à Paris, mettez une tour Eiffel dans le fond, dans vos décors. Comme ça, on sait que c’est Paris et ce n’est pas la peine de le marquer ». C’est tout. Et puis, ces deux planches ont été oubliées dans la nuit des temps. Mais quatre ou cinq ans plus tard, le travail a été repris par d’autres. Ce sont des gens que je n’ai pu rencontrer que longtemps plus tard. Cet album de Nathalie est tout simplement une parodie du tout premier album de Natacha et je peux vous dire qu’en effet, ils n’y sont pas allés par quatre chemins. Tout en gardant le côté potache !

J’ai appris l’existence de cet album par surprise. Ma mère m’a dit «  Et ben voilà, si tu avais dessiné les aventures d’une locomotive, ça ne serait pas arrivé !  ». Oui.. hé bien voilà, c’est fait ! Maintenant cet album parodique est perdu dans la nuit des temps… Ou dans la poubelle des temps, c’est comme vous voulez. Je sais que des gens ont beaucoup apprécié les petites aventures de Nathalie et tout ce qu’on peut en retenir, c’est que cet album a finalement été assez bien fait ! Comparé à d’autres parodies qui avaient été faites à l’époque, comme Magali la petite infirmière... Mais tout ça en effet, c’est lié au succès du personnage de Natacha ! C’est sûr.

Chanson d’avril
© Dupuis

Je crois qu’à cette époque, c’était un peu la mode de faire des parodies. Aujourd’hui, ça ne se fait plus du tout, les gens s’interdisent des tas de choses. Je trouve ça un peu ridicule d’ailleurs, mais c’est comme ça de nos jours. Donc voilà, cet album parodique de Natacha appelé Nathalie, ça a existé mais ce n’est pas moi ! Ça ressemble très fort à mon dessin mais j’ai un style de dessin qui se copie facilement. Il suffit de savoir bien dessiner et il y en a qui savent bien dessiner !

À quel rythme dessinez-vous encore aujourd’hui ? Est-ce que votre technique de travail a changé avec le temps ?

Bah… je dessine au rythme que je peux. C’est deux ou trois heures par jour maximum. Sans plus… et ça dépend des jours en plus ! Ça dépend de mes problèmes de santé, mes jambes me portent mal. On ne dessine pas avec ses jambes bien entendu mais malgré tout, c’est un peu embêtant. Car ça fatigue énormément, c’est surtout ça que je veux dire. ( Rires ) La force et la motivation viennent quand je me mets sur ma page, automatiquement. J’oublie alors un peu mes maux, comme on dit et je continue ainsi à avancer dans mes planches, dans mes dessins. Ma méthode de travail a certainement évolué avec le temps mais je ne m’en aperçois pas. J’utilise toujours la même encre de chine, ça ne change pas. Mais par contre, j’ai surtout parfois du mal à trouver une plume qui convient. Il arrive qu’elle éclate et ça envoie alors de l’encre dans la figure d’un petit personnage que j’avais réussi. Je suis alors obligé de tout recommencer.

Le format des planches sur lesquelles je dessine, c’est 40 centimètres de haut sur 30 centimètres de large. Le matériel avec lequel je travaille, c’est mine de plomb, porte-mine, gomme, porte-plume et encre de chine. C’est tout ce dont j’ai besoin ! Je ne m’occupe pas des couleurs, mais je discute avec la coloriste de toutes façons. Je discute toujours avec elle parce que parfois, ils mettent des couleurs un peu trop fortes. Ils font ça avec des ordinateurs maintenant et moi, j’aime bien savoir avant ce que ça va donner.

Le P’tit bout d’Chique
© Dupuis

Quel est votre album préféré de Natacha ? Est-ce qu’il y a des couvertures d’album que vous trouvez plus réussies également ?

Oui, il y en a toujours forcément un ou deux albums. Je dirais surtout un et c’est le numéro six, Le Treizième Apôtre. J’étais au scénario avec Maurice Tillieux, c’était formidable et donc forcément, c’est pour cet album que j’ai le plus d’affection. Et puis, je suis quand même allé passer deux mois en Turquie pour faire le livre ! Pour faire des photos de bateaux, des photos de camions et des photos du coin. Il y a d’ailleurs une très grand image dans cet album avec des bateaux et qui correspond à un petit patelin qui s’appelle Bodrum. Bodrum est devenu aujourd’hui un lieu touristique très "affect", un peu comme la Costa Brava mais ça n’était pas le cas à l’époque. C’était juste un petit village de pêcheurs quand moi j’y étais. La couverture du Treizième Apôtre est d’ailleurs une des couvertures de Natacha que je préfère. J’aime aussi beaucoup les couvertures des albums 8 et 9 que j’ai faits avec Jidéhem : Instantanés pour Caltech et Les Machines incertaines. J’aime bien aussi la couverture que j’ai faite pour l’album L’Ange blond avec Maurice Tillieux à nouveau. Il y a aussi une histoire que j’ai faite avec Peyo, La Mer des rochers et là aussi, j’aime bien cette couverture.

Parmi tous les héros de BD que vous avez eu à dessiner (Natacha, Benoît Brisefer, Rubine etc.), quels sont les personnages pour lesquels vous avez le plus d’affection ?

Les personnages pour lesquels j’ai le plus d’affection, c’est forcément Natacha et Walter ! J’aime beaucoup Le P’tit Bout d’chique aussi. Benoît Brisefer, c’était aussi un personnage que j’aimais bien mais ça reste surtout un personnage de Peyo, tout de même ! Moi je l’animais. J’aime bien Rubine aussi mais vraiment, mes préférés, ce sont surtout Natacha et Walter. Évidemment ! Ha, il y a aussi Le Vieux Bleu, il ne faut pas oublier. C’est une série que je faisais avec Raoul Cauvin. J’ai beaucoup d’affection pour ces personnages. Le Vieux Bleu, c’est le pigeon et son propriétaire, c’est Jules. J’avais d’ailleurs fait le portrait de mon arrière grand-père. Il était bougon comme lui et je l’aimais bien pour ça.

Concernant tous les personnages secondaires que j’ai eu à dessiner, je n’ai pas de préférences particulières. Mais il y en a beaucoup qui sont connus dans l’histoire Natacha et les petits miquets. Il y a tous les dessinateurs qui y sont caricaturés, on les reconnaît tous (les lecteurs peuvent retourner voir) : Maurice Tillieux, Jijé, Will, Lambil, Devos, Hubinon… il y en a des tas. J’ai même représenté le dessinateur américain Sergio Aragonès de Mad Magazine dans l’album Instantanés pour Caltech. C’est le grand moustachu, un flic qui est aussi présent dans Les machines incertaines. Ce sont souvent des confrères que j’ai caricaturés. Beaucoup, beaucoup !

Et puis il y a aussi pas mal de personnages secondaires qui sont issus de mon entourage mais vous ne les connaissez pas, ce sont mes amis. Il y a par exemple mon ami Louis Lieutenant (Lieutenant, c’est son nom de famille). Il a une longue barbe et de longs cheveux, on le retrouve dans plusieurs albums. Dans Le Treizième Apôtre, il y a le gros Justin qui est mon ami Justin Baert de Bruxelles et que j’ai caricaturé. Dans le premier album de Natacha, il y a aussi un ami Borgers que j’ai dessiné et qui correspond au gangster très maigre qu’on voit. Bon, par la suite, Borgers n’a plus été très maigre… ( Rires ) J’ai déjà caricaturé Jidéhem aussi. Par contre, le Commandant Turbo ne correspond à personne de connu. Lui et son expression « J’ai déjà vu ça », c’est une invention trouvée avec Wasterlain depuis le tome trois. Mais je ne me suis pas inspiré de quelqu’un pour créer le personnage. Son expression est restée, ce qui agace d’ailleurs toujours le steward Walter.

Le vieux bleu - Extrait

Certains disent que Walter a de vagues ressemblances avec moi, mais je dirais « Oui et non », mis à part ses goûts pour le Jazz. En tous cas, des caricatures d’amis, il y en a, en effet ! Je pense aussi à un ami Christian qui fait partie de la bande de crapules qu’on retrouve dans les trois derniers albums de Natacha. Il y a aussi le libraire et éditeur Bruno Graff dans le tout dernier Chanson d’avril. C’est le commandant qui a un grand képi et un grand nez mais je crois qu’on le reconnaît à peine, finalement. Mais pour ces personnages secondaires, je n’en fais pas tout un plat : c’est juste quand ça m’arrive d’avoir envie que je vais représenter des gens que je connais. Par contre, ce sont toujours des hommes, des femmes il n’y en a pas. Les hommes que je caricature, c’est aussi pour me foutre de leur gueule et d’ailleurs, je me suis caricaturé moi-même dans le dernier Natacha ! Vers les dernières pages...

Est-ce que vous relisez vos propres albums de BD une fois publiés ? Lisez-vous ceux de vos collègues ?

Bien entendu, je ne relis pas forcément mes albums. S’il y en a un que j’ai relu, c’est bien le premier Natacha ! Pour voir mes erreurs et éclater de rire quand il fallait. Les autres je les relis comme ci comme ça, un peu au hasard mais je les reparcours quand même souvent. Cependant, je n’en fais pas une habitude car une fois que c’est fait, c’est fait. En réalité, si je regarde dans mes albums, c’est surtout pour ne pas refaire la même chose. Quand on doit réaliser un gag, je veux vérifier qu’il n’a pas déjà été fait dans un album précédent. Il peut arriver qu’on oublie parfois ce qui a déjà été fait.

Photo : Christophe Guillaume

Et bien entendu, je lis aussi beaucoup les albums des collègues. Ce sont les albums classiques. J’aime beaucoup les BD que Derib fait par exemple. J’aime beaucoup aussi Cédric de Laudec et tous les livres un peu dans le même genre. Je lis aussi des albums de BD quand ils me tombent sous la main. Un nouvel album de Lucky Luke, je vais le regarder. C’est une question très-très vaste car je lis le Journal de Spirou chaque semaine et je parcours un peu tout à chaque fois. Sinon, je ne pourrais pas le critiquer ! ( Rires )

Dans le monde du neuvième art, vous avez connu de grands noms ? Sont-ils tous devenus vos amis ? Quels sont ceux que vous regrettez ?

Oui, j’ai connu énormément de monde. On peut dire que j’ai connu à peu près tous les gens qui font de la bande dessinée et même les plus anciens. Peyo bien sûr et j’ai aussi serré la main un jour à Hergé. Il a d’ailleurs failli me casser les doigts, il avait une forte poignée. J’ai bien connu Jijé (Joseph Gillain) qui était peut-être le plus marrant de tous. J’ai aussi très bien connu Maurice Tillieux, un type formidable qui savait rigoler en dehors du métier. Et Will, qui avait été mon témoin de mariage ! Je n’ai jamais oublié personne et je ne les oublierai jamais. Je pourrais à chaque fois raconter des anecdotes avec l’un ou l’autre.

Avec Tillieux et Sirius, je partais en vacances en Espagne, c’était très drôle. Sirius était un type formidable. Des bons souvenirs, il y en a eu des tas. Ce serait trop dur de tout vous raconter ici, pour l’interview. J’en aurais pour vingt-quatre heures, voire quarante heures. Bon, un exemple... je me souviens de Maurice Tillieux qui avait un genre de casquette de marin. Et un jour, alors qu’on se trouvait à manger pendant un festival à proximité d’un petit étang où on voyait des canards, Tillieux s’est soudain mis devant l’étang, en saluant les canards, et leur a demandé : « Bonjour, vous êtes du coin ?  ». S’adressant à des canards, j’avais trouvé ça très drôle. Je pense alors aussi à Jijé qui n’habitait pas très loin du fleuve, la Seine et qui avait construit un bateau dans son garage. Mais il n’avait pas pu le sortir parce qu’il était trop grand. Il avait fallu qu’on enlève les portes et une partie du plafond. C’était très gênant évidemment. ( Rires ) Il y en a eu des tas comme ça de souvenirs très drôles mais en parler plus longuement pour une interview, c’est un peu difficile. Mais enfin voilà, quand même...

Quand Natacha rencontre le P’tit Bout d’Chique
© Dupuis

Quand vous prenez l’avion, le personnel de bord sait à qui il a affaire ou vous voyagez incognito ?

Oui, je voyage incognito, je préfère. Et il est évident que tout le personnel de bord ne connaît pas forcément Natacha. Mais certains connaissent ! J’ai déjà eu le coup, surtout de la part des hôtesses. Mais bon, je n’en fais pas un plat quand je prends l’avion. Je ne dis pas ce que je fais mais en effet, je constate que certains connaissent mes albums (quand on en parle incidemment, un peu comme ça). Je n’ai d’ailleurs pas tellement d’anecdotes à raconter en rapport avec mes trajets en avion. Il y a juste une petite anecdote qui est reprise d’ailleurs dans Natacha et les petits miquets, c’est la seconde histoire du septième album. Amusez-vous à relire L’hôtesse et Monna Lisa.

Pour la vraie histoire, un jour, Maurice Tillieux s’était interposé sur le passage d’une hôtesse, il lui avait montré une photo de lui avec une mitraillette et il avait dit « Comme maintenant il est impossible de passer des armes dans les aéroports, nous les avons photographiées. Ceci est un détournement, allez montrer ça au commandant ! ». J’avais trouvé ça terriblement marrant. Voilà ! Mais contrairement à Natacha, je n’ai pas été aux quatre coins du monde. J’ai juste été un peu aux Etats-Unis... et surtout donc en Turquie pour Le Treizième Apôtre. D’une manière générale, quand je prends l’avion, je ne me fais jamais remarquer. Je ne dis pas ce que je fais, je reste très discret à ce sujet là. Et je le redis : tout le monde ne connaît pas Natacha, bien entendu !

L’affiche du film sorti en 2025

Avez-vous vu et qu’avez-vous pensé du film « Natacha (presque) hôtesse de l’air » ? Avez-vous eu votre mot à dire ?

Oui, oui, je l’ai vu trois fois. Ça me suffit amplement ! ( Rires ) C’est un bon film familial. Comme on dit toujours, un film familial, c’est un bon film à regarder à Noël quand il neige dehors. ( Rires ) C’est-à-dire un film très-très bon à regarder à la télé quand les gens restent chez eux et donc pour ne pas s’emmerder. Le film est fait sans vulgarité, et c’est surtout une transcription de mes personnages. Ce n’est pas vraiment eux bien entendu ! Et ce n’est pas plus mal car si on cherche à reproduire les personnages d’une bande dessinée, c’est forcément un ratage complet. Donc c’est bien que ce ne soit pas le cas ici.

Oui, on m’a demandé mon avis bien entendu, on m’avait fait lire le scénario. D’ailleurs, lire un scénario de bande dessinée, c’est déjà très compliqué mais alors, lire un scénario de film, c’est encore beaucoup plus compliqué… ça je peux vous le dire ! Je n’ai pas participé au film car ce n’est pas du tout mon métier mais ça me fait quand même bien plaisir qu’on ait fait un film sur Natacha. Voir ses propres personnages adaptés au cinéma, oui, ça fait plaisir ! Quel dessinateur serait furieux de voir ça ? Ce serait un peu indécent de ne pas être content d’un événement pareil. Il est évident que ça me fait bien plaisir qu’on ait pensé à Natacha pour faire un film, bien entendu ! Ça fait même une certaine pub pour mes personnages, c’est sûr. Je retiens du film que c’est surtout une adaptation et qui se passe en plus dans les années soixante. C’est donc bien avant la vraie Natacha. (Rires ) La vraie Natacha qu’on verra peut-être un jour au cinéma… voilà, voilà.

© Walthéry

Quels sont vos références cinématographiques, vos lectures . Avez-vous des dessinateurs de référence ?

Je n’ai pas tellement de références cinématographiques. Ou alors j’en ai beaucoup, ça dépend comment on voit les choses. D’une manière générale, j’aime bien le cinéma d’action. Un bon film d’aventures, j’aime beaucoup aussi. En général, j’aime bien par exemple Pirates des Caraïbes avec le personnage de Jack Sparrow. Oui, c’est le genre de truc que j’aime bien. ( Rires ) Et sinon, j’aime beaucoup-beaucoup-beaucoup les films de Sam Peckinpah. C’est un réalisateur terrible, il a fait énormément de films d’actions et avec des tas de comédiens très connus. Il y a aussi un film que je trouve formidable et qui s’appelle Dodes’kaden d’Akira Kurosawa,. "Dodes’kaden", c’est le bruit que fait un tram sur les voies et ça se passe à Tokyo. C’est pour moi un film parfait même si ce n’est pas très optimiste. J’avais trouvé ça excellent. Pour en revenir à Sam Peckinpah, ce sont essentiellement des films d’action, ils sont souvent formidables comme par exemple La Horde sauvage. The Wild Bunch ! C’est tout-à-fait le genre de truc que j’aime vraiment bien.

Et j’aime bien aussi tout ce que fait Clint Eastwood en général. Je peux dire que j’aime beaucoup même. Et j’adore aussi tout particulièrement des films comme Retour vers le futur. J’aime beaucoup ce genre de film car ça ne prend pas trop la tête et on se marre bien. Parce que ce sont en réalité des films comiques, de bons films comiques ! Les Visiteurs, c’est aussi le genre de films qui m’ont bien fait rire. Bref : Action, aventure et marrant ! Pour moi, faut pas que ça prenne trop la tête. Par contre, les films porteurs de messages… oui, éventuellement, un peu mais j’aime pas trop me casser la tête là-dessus. On est déjà assez emmerdés avec les actualités, donc bon...

Côté lecture, je ne lis pas tellement ou alors des choses assez classiques. J’aime bien les livres de science-fiction du genre Isaac Asimov, ça oui ! Côté roman, je préfère les biopics, c’est-à-dire les histoires de personnages existants.

Et mes dessinateurs de référence, on les connaît ! Ce sont Maurice Tillieux, Hergé bien sûr et Albert Uderzo. Et toute l’École de Marcinelle, ce sont ceux-là ! Will et Jijé bien entendu ! Voilà, vous savez presque tout. ( Rires )

Vous êtes un auteur-phare des éditions Dupuis et du Journal de Spirou ? Comment voyez vous l’évolution du magazine ?

Un auteur-phare ? Ça m’a toujours fait rire ça. On dirait que j’ai un phare au milieu du front... Bon, oui, bien entendu, je dessine pour Dupuis depuis longtemps. Grâce à Natacha mais j’ai aussi pas mal aidé Peyo pour Les Schtroumpfs, les lecteurs le savent bien. Mais je me rends compte surtout que le temps passe à une vitesse folle et puis voilà !

Quand on me demande comment je vois l’évolution du magazine Spirou, depuis tout ce temps, je réponds toujours dans un sens humoristique. Comme je le reçois chaque semaine, on me pose souvent cette même question : « Que pensez-vous du dernier numéro de Spirou ? » : « Ha ben, il est bien imprimé ! ». Voilà, c’est ma réponse à chaque fois. Bien évidemment, c’est une boutade mais ceci dit, c’est vrai qu’il est bien imprimé ! ( Rires ) Mais comme je le dis un peu partout, je parcours surtout Le Journal de Spirou et je ne lis que certaines BD dedans, celles qui m’intéressent. J’aime bien un auteur comme Dav par exemple. Ou forcément Cédric de Laudec. Mais je lis un peu tout quand même, je parcours tout. Il y a énormément de choses qui passent en BD, énormément ! Ce qui veut dire qu’il y a un choix épouvantable. Tout acheter, ce n’est pas possible. Il y a des choses qui se sont beaucoup vendues et d’autres beaucoup moins. Le portefeuille des gens n’est pas extensible, non plus ! Pour ma part, oui, il est très probable que j’ai participé à l’âge d’or du magazine Spirou. En tous cas, sur la fin je pense car l’âge d’or de la BD a commencé bien avant moi. Natacha est née le 26 février 1970, donc oui, elle fait partie de la fin de l’âge d’or et chez un éditeur mythique qui s’appelle Dupuis... et que j’aime vraiment bien !

Comment vous décririez-vous, pour ceux qui n’ont jamais eu la chance de vous rencontrer ?

Comment je me décrirais ? Bon… houlala… Je suis souvent mal rasé ( Rires ). Ceux qui ne m’ont jamais rencontrés, c’est une chance en fait. Je suis venu au Festival de Bande Dessinée à Saint-Raphaël début mars et certains lecteurs m’ont dit en effet que c’était une chance de me rencontrer. Je leur répondais : « Malheureux, ils ne disent pas tous ça ! ». Comme je dessine depuis très longtemps, forcément les lecteurs profitent des festivals pour venir me voir et j’essaye de discuter un peu avec eux, pendant que je leur fais une petite dédicace de Natacha dans leur livre. Concernant les traits de ma personnalité, ils faut savoir que j’ai les mêmes goûts que son acolyte Walter. Dans les albums, on voit par exemple que Walter aime la musique de Jazz, comme moi. Sauf que lui, il n’est pas dessinateur, il est steward. Mais je ne ressemble pas forcément à Walter. Lui, il est plus élancé et plus élégant que moi (ce qui n’est pas très difficile d’ailleurs). Je crois surtout que si les gens aiment bien venir me rencontrer dans les festivals c’est parce que je fais le "show" dans ces moments là. Et en même temps que je dessine dans le livre, je parle aux enfants. Ils sont accompagnés par leurs parents et les enfants aiment bien quand je leur parle. Voilà, je ne peux pas dire grand chose de plus sur moi, c’est surtout aux autres de le dire, je crois…

Natacharmes
© Dupuis

Pourquoi n’avoir jamais travaillé qu’avec un seul scénariste ? Vous avez publié des aventures de Natacha écrites par Gos, Martens, Wasterlain, Mittéi, Peyo... Comment choisissez vous alors les histoires ?

C’est un peu un hasard. Quand Gos et moi avons commencé Natacha, j’étais tellement lent pour rentrer des planches... Or le scénariste, lui, n’était payé uniquement que quand les planches rentraient ! Donc évidemment, Gos attendait ça pour vivre. Du coup, il a fait ses personnages lui-même et il a bien eu raison d’ailleurs. Il a très bien fait en créant son Scrameustache. J’ai alors pu travailler avec d’autres scénaristes, ce qui me plaisait bien finalement. J’avais un scénariste différent à chaque histoire. Ça renouvelle le genre et on ne risquait pas de se répéter trop. J’ai eu Martens, Peyo, Wasterlain, Mythic, Sirius récemment et même Mittéï, faut pas l’oublier. Mais attention, j’adapte et je participe toujours aux scénarios.

J’ai fait aussi un Natacha avec Cauvin, Les Nomades du ciel et avec Raoul, il était évident qu’on ferait un jour un Natacha ensemble. C’était un vrai plaisir pour moi de faire cet album numéro treize, Raoul Cauvin est un ami. Il avait quelques idées, on s’était déjà bien amusés avec Le Vieux Bleu et même si le pigeon vole lui aussi (Natacha, elle vole), ce n’est quand même pas la même chose.

Natacha - Extraits
© Dupuis

Notre association a été un peu tardive car il a fallu que l’occasion se présente, vu que je travaillais déjà avec d’aures scénaristes. Mais je me souviens très bien que le travail avec Cauvin était chouette et qu’en plus, cela m’avait permis de faire travailler Laudec à l’époque. Ce devait être pour les décors qu’il m’avait aidé (si je me souviens bien) pour cet album. En tous cas, ce travail avec Cauvin sur Natacha était surtout un hasard, notre véritable collaboration pour moi, c’était Le Vieux Bleu. Cauvin aurait très bien pu avoir des idées pour continuer la série sur Natacha mais moi, je préfère travailler avec des scénaristes différents à chaque fois. C’est une autre ambiance et j’aime bien !

Il est arrivé aussi que je reçoive d’autres propositions de scénarios mais c’était de petites choses écrites comme ça, probablement par des gens qui ne savaient pas comment on écrivait un scénario de BD. C’est quelque chose de très difficile en réalité. Le choix des scénarios c’est le fond de l’histoire mais le critère à respecter, c’est que Natacha est hôtesse de l’air et qu’elle ne doit pas quitter son métier, malgré tout. Ses aventures commencent toujours quand on la voit en avion au début. Natacha a un métier et je déteste les personnages qui n’ont pas de métier, comme Tarzan par exemple. Voyez-vous, je me suis toujours demandé comment Tarzan se rasait ? Voilà, vous savez à peu près tout : pour moi c’est bien de travailler avec plusieurs scénaristes, comme ça on risque moins de se répéter. Mes scénaristes préférés ayant été Maurice Tillieux, Sirius et Peyo bien entendu. Et je n’oublie pas Mittéï non plus, avec qui je me suis bien amusé !

Parlez-nous du prochain album de Natacha sur lequel vous travaillez actuellement ? Où trouvez vous l’inspiration et la force de continuer à dessiner ?

Le prochain album de Natacha, si j’arrive à le terminer, il s’appellera African Express. C’est un titre un peu bizarre mais c’est une poursuite qui se passe en Afrique. Ça se passe au Cameroun et Natacha a affaire avec un petit garçon qu’elle doit suivre de A à Z. Ce dernier a embarqué à Bruxelles et Natacha doit le conduire dans une ville du Cameroun, c’est le boulot de l’hôtesse de faire ça. Il s’appelle Thomas et il adore les gros animaux, ainsi que les petits. Donc ça suscite déjà un tas de gags idiots sur lesquels je travaille actuellement.

Mon quotidien c’est ça, continuer à dessiner de temps en temps. Quand on avance un petit peu, on avance quand même, mais je n’ai pas le même feu sacré qu’avant. J’ai tellement été encombré avec mes problèmes de dos, j’ai été opéré trois fois du dos. Je travaille d’ailleurs beaucoup la nuit et je ne vais me coucher que vers trois heures du matin. La journée, j’essaye surtout d’aller me promener un peu. Aller aussi boire un café au café du coin, c’est important. Le contact social, c’est très important. Parce que tout le temps que je passe à dessiner, on peut devenir fou. Mais l’inspiration et la force de dessiner, c’est quelque chose de naturel. Il n’y a pas de problèmes pour moi, je suis content quand je vois que j’ai dessiné des planches pour le nouvel album. Je me dis que ça avance quand même un peu.

La compagnie Bardaf
© Dupuis

Est-ce que vous aimeriez que d’autres dessinateurs dessinent des aventures de Natacha en parallèle ? Est-ce qu’après vous, vous envisagez que d’autres auteurs puissent poursuivre les aventures de Natacha ? Si oui, acceptez-vous dans un style différent du votre ?

Il est bien évident que je suis le propriétaire unique et total de Natacha. C’est moi qui en ai tous les droits. Mon personnage m’appartient et c’est tout. Et d’ailleurs, c’est bien simple, des contrats ont été signés avec tous ceux qui ont collaboré avec moi. Même que ce soit des coloristes ou des simples participations aux décors, il n’y a aucun souci de ce côté-là. Ça a même fait l’objet de discussions avec des avocats et ça s’est très-très bien passé entre eux pour prouver que Natacha m’appartient bien, avant de vouloir en faire un film. Il y avait tellement de choses à signer qu’il fallait bien mettre les points sur i.

À part ça, je n’aimerais pas que d’autres dessinent Natacha avec leur propre style. Natacha est au point, ce n’est pas la peine de la changer. Je n’aime pas, par exemple, qu’un personnage comme Spirou ait été matraqué à ce point. On a voulu faire Spirou "à la manière de l’un... " et "à la manière de l’autre... ". Certains l’ont bien fait, je veux bien, mais pour moi, Spirou a été mis au point par Franquin, ce n’était pas la peine de vouloir faire autre chose. Selon moi, on n’aurait pas dû faire les choses comme ça par la suite, mais bon… c’est fait.

Le fameux Commandant Turbo
© Dupuis

Je pense d’ailleurs à la reprise des Tuniques Bleues au dessin, je pense que Willy n’a pas été très content de voir ses personnages dessinés par quelqu’un d’autre que lui (même si ça a été bien dessiné), par Munuera, je crois. Ça a été bien fait mais ce ne sont pas des choses à faire ! Donc, je ne veux pas qu’on fasse des albums de Natacha en parallèle de mon travail. Pourquoi faire ? Je ne suis pas une entreprise comme Walt Disney, ça n’a rien à voir. Je le redis : mes personnages sont au point, il est hors de question d’en faire autre chose. Ce n’est pas la peine de les changer. Si quelqu’un avait le souhait de dessiner Natacha dans son propre style, il n’a qu’à se chercher son propre personnage, s’il veut que ça marche. Mais de toutes façons, les personnages m’appartiennent, on ne fait pas ce qu’on veut avec !

Et si après moi, quelqu’un veut reprendre Natacha, je ne serai plus là et ce sera à mon fils d’en décider. Ou d’autres à venir de ma famille... mais ce sera surtout mon fils principalement. Ceci dit, je ne veux pas qu’on fasse des aventures de Natacha en parallèle, ni une Natacha qui ressemblerait un peu "à la manière de…". Natacha est au point, ce n’est pas la peine de changer le moindre poil qui a été dessiné ! ( Rires )

Le succès de Natacha pourrait faire oublier d’autres séries comme Rubine ou Le P’tit Bout d’chique. Il existe aussi "Betty Strip" dans votre bibliographie ?

Rubine continue à se faire à part, avec d’autres dessinateurs et ça ne me dérange pas. C’était un peu une création collective avec Dragan De Lazare et Mythic. Benoît Brisefer, ça appartient à Studio Peyo, ce sont les personnages de Peyo bien entendu. Moi j’ai fait quatre albums et c’est bon comme ça. Le P’tit bout d’chique j’aime bien, car c’est aussi une série que j’ai réalisée pratiquement tout seul. En grande partie… même si parfois j’ai pu être aidé par l’un ou l’autre ! Ils sont nommés d’ailleurs, il suffit de regarder bien les livres. Et on peut dire en effet que Le P’tit Bout d’chique me ressemblait un peu. J’avais une coupe de cheveux pas possible moi aussi, j’étais un peu comme lui. On m’appelait "Pops" à l’époque ou bien "Papou" mais ça n’est pas resté. Quant à Betty Strip, ça n’est pas la peine d’en parler parce que je regrette presque de l’avoir fait. C’était juste des blagues pour faire plaisir à un petit "canard", un vieux magazine qui s’appelait Le Canard Sauvage. (NDLR : Dany y a participé). Mais ce n’est pas vraiment la peine d’en parler plus que ça car Betty, ce n’est pas un vrai personnage pour moi.

Betty Strip
© Walthéry

Pour terminer, quel sujet aimeriez-vous aborder ?

J’aimerais bien qu’on parle de La Carte Blanche que maintient mon fils Nicolas sur le site Internet officiel de Walthéry. Beaucoup de fans y sont abonnés. La dernière fois que je suis venu en France, énormément de gens m’ont parlé de La Carte Blanche. C’est posté aussi sur les réseaux sociaux, Facebook et tout le reste, au rythme d’une fois par mois. Peut-être même un peu plus qu’une fois par mois, je pense. Or, ça marche vraiment bien et d’autres auteurs comme Batem vont s’y mettre aussi avec son Marsupilami. Chaque auteur y raconte ses petites anecdotes à sa manière et ce qu’il fait dans sa vie. Ce sont plein de petite choses mais qu’on ne peut trouver que dans ce format là. Je conseille vraiment aux lecteurs de regarder ça, et ça marche aussi avec Instagram. Je suis vraiment content d’y participer alors que je n’y croyais pas trop au départ. Mais personnellement, j’ai vu ensuite à la tête des gens qui venaient m’en parler, ils aimaient vraiment suivre ça sur les réseaux sociaux.

C’est mon fils Nicolas qui gère ça parce que moi, les réseaux sociaux, ça se limite à un petit GSM et c’est bon, quoi ! Moi, je n’ai pas d’ordinateur chez moi, donc c’est avec mon fils qu’il faut correspondre. Mais je vous recommande vraiment de le faire. Faites-en même de la publicité autour de vous, ce sera bien pour lui ! Et si vous voulez tout savoir même, il y a d’ailleurs dans le dernier album de Natacha, Chanson d’Avril, au tout début du livre, un QR Code... que vous pouvez "QR Coder" ! Et alors vous aurez toutes les explications sur la manière dont fonctionne la fameuse Carte Blanche par Nicolas Walthéry (au sujet de son père et son père c’est moi). Donc je profite de cette interview pour en parler et pour terminer sur ce sujet : Allez voir les premières pages du 24e et dernier album de Natacha ! Je le redis, La Carte Blanche, c’est une réussite. C’est important d’en parler pour que les lecteurs aillent voir. Voilà, vous savez tout, merci !

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

Dessins de l’auteur réalisés pendant l’interview
François Walthéry, après avoir fêté ses 80 ans

Voir en ligne : La Carte Blanche

Par Jean-Sébastien CHABANNES

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791034749119

En médaillon - Photo : Christophe Guillaume

Natacha Rubine Dupuis Le Lombard Marsu-Productions ✏️ François Walthéry Paris Bruxelles Tokyo Marché de la BD : Faits & chiffres
 
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5 Messages :
  • Franchement, vous auriez pu faire un effort en retranscrivant l’interview, c’est très laborieux à lire, il y a plein de redites, d’oralisations et de lourdeurs.

    Et l’icono... vous étiez pas obligé de mettre autant de fan-service, un ou deux de ces dessins pour montrer qu’il y en a, ok, mais on est pas dans un Bo-doï des années 90 là.

    Répondre à ce message

    • Répondu par D. GAROT le 29 mars à  08:51 :

      Bien au contraire, merci infiniment pour avoir conservé et respecté l’authenticité de cet interview ; en le lisant, on a l’impression d’y assister. Au diable les résumés et les suppressions qui changent la nature du contenu en le façonnant sur des critères douteux, on connaît trop bien cela hélas.
      Merci pour l’honnêteté de retranscription !
      Respect pour François Walthery,
      Cordialement.

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      • Répondu par JSC le 29 mars à  10:52 :

        Merci M ; Garot pour ce commentaire très agréable à lire. C’est exactement ça l’idée, en effet ! Vous avez bien compris ce choix volontaire, bravo.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Norbert le 31 mars à  07:55 :

          Je trouve moi aussi que la retranscription de l’interview est parfaite et correspond bien à François Walthéry, qui est un auteur que j’affectionne depuis longtemps.
          Et que ceux qui trouvent ça laborieux à lire aillent lire autre chose, ils n’ont rien compris.

          Répondre à ce message

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