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Comment expliquez-vous votre style de dessin à la fois très séduisant et presque unique ?
Je vais avoir du mal à répondre à cette question. Il y a des auteurs que j’aime beaucoup. Forcément ils m’ont influencé. Ce sont d’ailleurs certainement les mêmes auteurs que pour beaucoup de mes collègues. Avec ceux de ma génération, je pense que nous avons lu les mêmes choses. Vous parlez d’un dessin séduisant mais avant tout, je voulais un dessin qui me plaise à moi, qui soit dans un certain état d’esprit. Mon dessin, tel qu’il est, vient pourtant aussi de toutes ces grammaires que sont la Ligne claire, l’école de Franquin ou l’école de Giraud. Plusieurs fois, on m’a dit que j’avais un style de dessin "reconnaissable", mais c’est la première fois qu’on me dit qu’il est unique. Ceci étant dit... il est vrai qu’il n’y a que moi qui ai tendance à dessiner de cette manière. Je pense que j’ai dû faire ma petite cuisine à partir de tous les auteurs que j’aime. Mais probablement qu’un œil affûté arriverait à identifier quelles sont ces influences dans mon style de dessin.
Comme vous le savez, je viens de participer à un album collectif sur Blueberry. J’adore Blueberry mais je ne dessine absolument pas dans la veine de Giraud. Et pourtant, Giraud a été une grande claque pour moi sur le plan graphique ! Malgré celà, vous ne trouverez rien dans mon trait qui se rapproche du dessin de Giraud. Mais je peux vous affirmer que Giraud a été d’une grande influence sur moi. Ses planches de BD étaient plus grande que les cases ! Je ne suis donc pas capable de faire du Blueberry, je ne suis pas capable d’imiter Giraud mais pas contre, je suis fan ! Après, est-ce que ça se voit dans mon dessin ? Je ne suis pas sûr… ( Rires )
Votre question est vraiment difficile car moi-même, je n’ai pas analysé les choses comme ça. Je ne fais pas du dessin réaliste, je suis entre les deux. Donc je peux me permettre des petites choses caricaturales, si je veux. Je peux plus naviguer, jouer sur des petites choses dans mon dessin. Je me souviens du scénariste Yann qui un jour m’avait proposé de faire des essais pour la reprise du Major Jones. Je lui avais répondu « Mais moi, ce n’est pas mon truc du tout ». J’avais quand même fait quelques essais sur le personnage de Jones mais dès qu’il faut faire des hélicoptères, je ne le sens pas du tout. Il y a plein d’autres auteurs qui vont être capable naturellement de dessiner de la mécanique. Olivier (TaDuc) le fait à merveille. Une voiture, un camion, je peux comprendre et le dessiner mais quelque chose qui vole, non ! Je ne comprends pas graphiquement. ( Rires )
Il y a un gros écart graphique entre les deux premiers tomes de « Double M » ?
C’est normal, ce sont mes premières planches de BD. J’avais 30 ans et je voulais faire de la Bande Dessinée. Je me souviens d’ailleurs avoir rencontré André Juillard lors d’une séance de dédicaces. C’était la fin des année 80 et je lui avais demandé si on pouvait encore faire de la BD. Il m’avait répondu que oui et m’avait gentiment laissé son adresse avec son numéro de téléphone : « Si vous passez à Paris, passez me voir, venez me montrer ce que vous faites ». C’est ce que j’ai fait et ça a été un moment très important pour moi parce qu’à cette époque, j’étais totalement débutant. Je lui ai montré mes premières planches, c’était déjà Double M mais il m’a fallu les redessiner trois ou quatre fois. Le fait de rencontrer un auteur professionnel (en plus, Juillard était un grand nom de la BD que j’admirais beaucoup), ça m’a beaucoup touché. Il était bienveillant et avait un regard de pro sur mon dessin. Ça m’a beaucoup motivé. Suite à ça, j’étais prêt à affronter le monde de la BD.
Je l’ai revu quelques années après (il ne faisait plus Les 7 vies de l’Epervier chez Glénat mais Plume aux Vents chez Dargaud) et je suis allé le remercier. J’ai évoqué ce moment où il m’avait accueilli chez lui, dans sa famille, avec mon épouse. Et là, Juillard me dit : « - C’est super mais je ne m’en souviens pas ». J’ai alors pris conscience qu’on pouvait apporter beaucoup à quelqu’un sans forcément s’en rendre compte. Quand quelqu’un vient vous parler, c’est que c’est important pour lui. Donc quand je suis en festival, quand quelqu’un vient me voir avec un de mes albums à la main, j’essaye de ne pas les traiter par-dessus la jambe. Même si je les ai déjà vus dix fois, ce n’est pas grave. Je reste toujours très touché du fait qu’on s’intéresse à mon travail. Juillard a été le premier à regarder mon travail, maintenant ce sont les lecteurs. Et je pense que je suis très respectueux de ce fait.
Pour revenir à la question, je pense que chaque dessinateur tend vers quelque chose. Là, ça se voit dès le second tome de Double M mais pas sur le premier puisque ce sont mes débuts. Ce sont mes toutes premières planches. Je ne sais pas si vous le savez, mais il y a justement enfin une réédition de la série. J’en ai justement profité pour redessiner quelques cases. J’ai même redessiné des pages entières. J’ai refait les couleurs aussi, parce que ça me faisait vraiment mal aux yeux. Certes, je n’ai pas redessiné le premier tome en entier mais j’ai voulu en faire un album qui tienne un peu mieux la route. Un peu plus que quand il est sorti la première fois...
Le personnage de Fanfoué n’apparaît qu’avec le tome quatre, c’est une pure création à vous ?
Fanfoué vient du fait que, quand j’étais moniteur de ski en station, un copain avait ouvert un restaurant sur les pistes qu’il avait appelé Le Vieux Savoyard. Et il m’avait demandé si j’accepterais de créer un personnage, de lui faire des dessins pour son restaurant. Je l’ai créé... et il ressemblait déjà furieusement à Fanfoué. C’était en effet une espèce de grand-père assez vif, qui faisait du ski. Moi-même je le trouvais assez sympa comme personnage et je me suis dit que j’allais le garder pour en faire un personnage de BD. Mais d’abord, il a commencé à apparaître dans les pages du journal de ma région. Il y a ensuite eu plusieurs autres journaux qui l’ont publié car ils n’avaient pas de BD dans leur pages. À cette époque, il n’y avait pas grand-chose qui pouvait s’apparenter à de la BD dans la presse locale. Ça a été pour moi une première expérience dans le monde de la presse et qui a bien marché, dans le sens où les lecteurs écrivaient directement pour dire qu’ils trouvaient ça bien. En plus, Fanfoué ça veut dire "François" en savoyard, ce qui fait que dans ma région, il a été adopté quasiment tout de suite, en à peine trois ou quatre mois.
Quand j’allais à la boulangerie de mon village, les gens me disaient « Haaa, on a lu Fanfoué, c’est bien, hein ! » ou parfois c’était plutôt « Ha, tu ne t’es pas trop foulé là... » ( Rires ) Je me souviens, je faisais le "strip" le mardi, le jeudi il y avait la publication dans le journal. J’avais donc le retour des lecteurs immédiatement. Alors que pour un album de BD, c’est très différent car il faut plusieurs mois pour le construire. La rencontre avec le public prend du temps et souvent, on a déjà la tête dans le projet suivant quand les lecteurs nous en parlent. Aux débuts de Fanfoué, il y avait une proximité. Ce qui m’a permis de baigner encore plus dans un univers qui finalement était réellement proche de moi.
Fanfoué est un personnage qui me tient à cœur car même si j’ai grandi à Paris (en étant savoyard), quand je venais en vacances, j’en voyais des grand-pères comme lui, de partout. Je les trouvais super-vieux. Mais malgré leur air un peu rustique, ils avaient une subtilité et je trouvais déjà que c’était des personnages intéressants. Même gamin, je me questionnais déjà sur ces vieux. Ils n’étaient ni criards, ni vulgaires et ils arrivaient à établir des connivences avec les touristes. Et les dames ! On avait l’impression que tout le monde était complice, les petits vieux racontaient des blagues et tout le monde se marrait. Ça m’intriguait vraiment. Et en lisant Astérix justement, je voyais aussi Agécanonix avec son épouse magnifique. J’ai donc fini par me dire qu’il y avait peut-être une piste à creuser. J’ai repensé à tout ça quand il m’a fallu créer Fanfoué : un grand-père, célibataire et qui n’affirme pas que c’était mieux avant. Fanfoué est fasciné par tout ce qui se passe autour de lui actuellement. Et c’est ainsi qu’il est toujours entouré de randonneuses...
C’est moi qui ai alors intégré Fanfoué dans Double M car il faisait partie du même univers, ça se passe chez moi. D’ailleurs, pour le premier tome, la vallée et la montagne qu’on voit sur la couverture, c’est la montagne que je vois depuis ma fenêtre. Il faut savoir que le premier album de Double M, en réalité je l’ai fait en solo. Le scénariste est arrivé après et a fait des aménagements. Par la suite, on a continué à travailler de la même manière. Le seul album de Double M qui est entièrement du fait du scénariste, c’est Meurtre autour d’une tasse de thé. Pascal Roman l’avait construit comme un véritable polar à la Agatha Christie. Pour les autres albums, on partait à chaque fois de mes propres envies. Un album comme Le Chamois blanc par exemple est un album très personnel.
Double M est une réelle collaboration en ce qui concerne l’écriture des histoires. Mais cela n’apparaît pas dans les pages des livres puisque c’est le scénariste qui faisait toute la mise en forme. En revanche, on travaillait ensemble sur le découpage, sur la mise en scène et aussi sur l’apparition des personnages. D’où Fanfoué à partir du tome quatre…
Il y a donc enfin une réédition des albums de « Double M » ?
Il y en a trois qui sont sortis mais il faut aller chez un libraire Canal BD pour les trouver. En plus de certaines pages inédites que j’ai dessinées et rajoutées à l’histoire, j’ai aussi refait les couvertures. Et à chaque fois, il y a aussi en supplément, un petit dossier graphique à la fin du livre. Cela a permis par exemple d’inclure la genèse de la série. Je me suis amusé aussi à faire un dossier sous forme de journal à scandale pour l’album où j’avais mis en scène Enrico Marini (appelé Martini dans l’histoire). Parfois, le lecteur pourra trouver aussi un épilogue qui n’est pas dans l’album original et que j’ai rajouté après la dernière planche.
Et cette fameuse planche inédite qui correspond à l’album « Faux témoin », vous l’avez intégrée aussi dans la réédition ?
Haaa… ça c’est la fameuse "planche honteuse", faite pour le libraire Raspoutine. J’ai travaillé avec lui pendant des années. Enrico Marini a travaillé avec lui également. Zep aussi ! À cette époque, le libraire nous avait suggéré de faire chacun une planche coquine, uniquement pour les clients de sa librairie. Ça prenait la forme d’un film noir transparent et dessous, il y avait la mise en couleur. On pouvait ainsi s’amuser à voir à l’époque, dans sa librairie, comment se faisait la mise en couleur pour une planche de BD. C’est ainsi que j’ai été amené à faire cette planche coquine où les deux personnages principaux de Double M ont enfin une relation (une "vraie relation", on va dire). ( Rires ) Mais non, c’est "too much", je ne peux pas intégrer cette scène dans la réédition de l’album. Cette planche est une espèce de clin d’oeil et uniquement pour les collectionneurs qui aiment vraiment les deux héros ! C’est pour ceux qui me posent toujours la question de savoir s’il va se passer quelque chose entre Melchior et Mirabelle. Donc voilà, la réponse est dans cette planche mais... est-ce que c’est vrai finalement ? Est-ce qu’il n’a pas rêvé notre ami Mel ? ( Rires )
Depuis le temps, est-ce qu’il y a des lecteurs qui vous réclament encore un nouvel album de « Double M » ?
Oui, toujours. Et j’en fais un justement ! Je travaille déjà dessus en ce moment. Ce nouvel album sera un préquel de la série. D’une manière générale, les deux personnages principaux vont se rencontrer dans plusieurs circonstances et en se posant la question à chaque fois : « - Mais on ne se serait pas déjà croisés quelque part ? ». L’histoire va se passer pendant le contexte de la guerre d’Algérie (pendant les "événements" comme on disait à cette époque) mais la publication de ce tome sept n’est programmée pour le moment que pour l’année 2027. Pas avant !
« Tatiana K. » était un projet prometteur en 1998, un peu dans la lignée de "Lara Croft" ?
Entièrement d’accord ! On était totalement dans cet état d’esprit ! Sauf que j’ai rencontré des problèmes assez vite avec le scénariste...
On avait défini ensemble une histoire, un personnage, un contexte… Or, par la suite, je ne recevais le scénario qu’à coup de trois ou quatre pages. Arrivé à la moitié de l’album, j’ai alors demandé : « - Mais… ce qu’on avait convenu, ça arrive quand ? ». Le scénariste me répondait « - Fais-moi confiance, ça va arriver ». Sauf qu’à la place, moi je me retrouve à dessiner des personnages, dans des bureaux et qui ne font que discuter. Au bout de dix pages de scène de bureau, je lui redemande : « - Ce sera quand ? ». « Ha ben, ça sera dans le tome deux ! ». Haaa mince. Donc on a fini le premier tome comme ça et pour le tome deux, je lui redemande : « Là c’est bon, on va avoir ce qu’on a dit ? - Oui oui, t’inquiète, fais moi confiance ». Et puis le tome deux terminé, il n’y avait toujours pas ce qu’on s’était dit. Je lui ai alors retourné : « Non mais moi je ne peux pas continuer à travailler comme ça, il faut me livrer le scénario en entier ». Corteggiani a alors accepté de me livrer son scénario en entier et là, je lui ai dit non ! Je ne pouvais pas : son scénario, ce n’était pas du tout ce qu’on avait défini. Ça ne me convenait pas.
On a alors eu une réunion avec l’éditeur. Dargaud m’a demandé pourquoi je ne voulais pas continuer à faire la série alors que cela marchait bien : « - La série est prometteuse, pourquoi tu ne veux pas le faire ? ». Mais parce que ce n’est pas du tout ce qu’on avait dit ! Moi, je ne vais pas m’embarquer sur un truc pendant dix ans si ça ne me convient pas. On m’a reproché de faire la "fine bouche" alors que les deux premiers albums marchaient bien. On m’a expliqué que je me devais d’avoir enfin une série qui marche. « Oui, ok mais pffff… » Et j’ai jeté l’éponge quand même ! Et c’est un autre dessinateur italien qui a fini le triptyque.
L’idée de départ était super, on était partis pour longtemps avec Tatiana K. On avait mis au point des choses ensemble pour le premier album mais on ne les a pas vues. Ni dans le premier, ni dans le second tome ! Je crois même que ce n’est pas dans le troisième (je ne l’ai pas lu, je l’ai juste feuilleté rapidement). Je me souviens leur avoir répondu à l’époque que si pour eux l’histoire était bonne, peu importe le dessinateur finalement : l’histoire marcherait pareil. Et le manque de documentation, ce n’était pas le pire. C’est vrai que Corteggiani me demandait de dessiner des trucs qui me prenaient beaucoup de temps, il fallait que je cherche. Mais le vrai noeud du problème, c’est que quand moi je mets huit ou neuf mois à faire une BD (plus les couleurs que je faisais moi-même), je veux qu’il se passe des trucs ! Je n’ai pas envie de dessiner des personnages dans un bureau qui font des blagues. Dans le tome deux, il y a d’ailleurs comme ça toute une scène qui est mise en place, uniquement pour faire plaisir à un copain de Corteggiani. Ça ne fait pas avancer l’histoire. Et quand je lui avais fait remarquer que la scène ne servait à rien, il m’avait répondu : « - Oui mais... (machin) il va rigoler, là. Il va être content ». Mais moi je ne suis pas là pour faire plaisir à ses potes en fait ! Alors Corteggiani, paix à son âme.. mais pour moi, ça n’a pas été une bonne expérience.
Du coup, changement de scénariste pour « Sauvage » et « Les Eternels »...
Avec Yann, j’ai rencontré un vrai scénariste, avec qui j’ai pu discuter plusieurs fois avant de démarrer le moindre projet. Il a commencé par me demander ce que moi j’aimais bien faire. Et dès qu’on s’est lancés à travailler ensemble, j’avais un synopsis auquel il s’est tenu. Et avec un découpage pour chaque scène ! Quand je lui posais des question sur une scène, Yann avait même anticipé ma réaction et me proposait alors une scène alternative. Yann bossait toujours pour me donner envie d’avancer. Avec Yann, ça a toujours été très bien. Il me servait sur un plateau ce que j’aimais, c’est pour moi le scénariste idéal. Il a une super carrière, je le lisais déjà quand j’étais ado. Je l’appréciais déjà beaucoup avant même qu’il ne me contacte. J’étais aux anges quand il m’a proposé de travailler ensemble. Un véritable "nom" dans ce métier me voyait, voyait enfin mon travail !
Alors qu’avant ça, je me souviens très bien quand Corteggiani m’avait proposé de travailler avec lui. Il m’avait alors dit : « - On va faire un truc ensemble, tu verras, ce ne sera pas Sylvain et Sylvette, comme dans Double M. Ce sera autre chose... ». OK, mais c’était un peu rude à entendre quand même : comparer ma série Double M avec Sylvain et Sylvette, ce n’était pas très gentil, pas très élégant. Et ce n’était même pas vis-à-vis du scénariste de Double M que Corteggiani avait dit ça, c’était bien vis-à-vis de mon travail. C’était limite méprisant. Alors que Yann n’a jamais été méprisant avec personne, je ne l’ai jamais entendu râler après qui que ce soit, non plus. Des griefs avec Corteggiani, j’en ai eu plein. On ne va pas tous les évoquer mais c’est vrai qu’au bout d’un moment, je n’avais plus du tout envie !
Et il se trouve que justement, Yann avait vu mon premier tome de Tatiana K. Il avait réussi à se procurer mon numéro de téléphone par un libraire. Un jour, il m’a téléphoné et m’a dit qu’en voyant mon personnage de Tatiana, il y avait pour lui un vrai potentiel. Suite à ce premier contact avec Yann, tout en voyant mon scénariste du moment se désintéresser de ce qu’on avait convenu, j’ai profité du second album fini pour tout arrêter là. Moi, je passe beaucoup de temps à dessiner un album, donc il faut savoir me donner envie, il faut m’emmener ailleurs. Ce n’est pas Yann qui m’a débauché mais les circonstance ont fait que je voulais arrêter et heureusement que Yann est arrivé à ce moment-là.
Yann est quelqu’un de très cultivé. Et il utilise cette culture pour imaginer des contextes, des histoires et être à l’écoute d’un dessinateur. Il prend aussi en compte l’univers graphique du dessinateur pour proposer des idées. Par exemple, après Tatiana K, faire Les Eternels me permettait d’être dans le contemporain tout en gardant le côté "Lara Croft" de Tatiana K. J’étais ravi des idées qu’il me proposait quand il a fallu démarrer Les Eternels. Ce qu’il me proposait était construit, ça s’étayait à chaque fois qu’il m’en parlait. Yann me proposait du solide et même si le lecteur ne le ressent peut-être pas forcément, moi je le ressentais quand je dessinais. L’univers des diamants c’était original. Au départ, Yann m’avait proposé plusieurs idées de projets et je lui ai dit OK pour les diamants. Je trouvais ça sympa. Je n’y connaissais rien au début mais on est allés ensemble à Anvers et j’ai découvert plein de choses. Et lui pour le coup, la doc, il la fournissait ! ( Rires )
Au démarrage des « Eternels », il y avait eu une petite polémique dans la revue BoDoï concernant le personnage de Mehdi.
Oui c’était par rapport à un auteur de Marseille. Pour mon personnage de Mehdi, il s’est dit à l’époque que je m’étais inspiré d’un libraire que je connaissais et qui était bodybuildé (mais pas du tout kabyle, ni homo). Je trouvais en effet qu’il avait un vrai physique, avec sa boucle d’oreille et donc je m’étais inspiré de lui. Et puis, je croise un jour le dessinateur de Marseille. Il n’était pas content de la ressemblance avec son héros. Je me suis excusé, je lui ai expliqué que je n’avais pas fait exprès. Ça a fait un peu des histoires mais franchement, c’était le hasard.
Quand je crée un personnage, je ne vois pas tout. On ne peut pas voir tout ce qui sort en BD. Et puis on ne pense pas aux autres, on pense d’abord à créer son propre personnage pour qu’il convienne à l’histoire. Et en plus, pour bien faire vivre un personnage, il faut être à l’aise avec lui. Mehdi c’est un personnage que j’aimais bien, j’étais vraiment à l’aise pour le dessiner. Il est décontracté, très puissant, charismatique, très sûr de lui (contrairement à Uma). Au final, je ne peux pas avoir été influencé par quelque chose que je n’ai pas vu. Mais je comprends que ça heurte. Je me souviens, certains avaient même avancé que, comme Yann avait ses entrées un peu partout… Sauf que non ! Le personnage de Mehdi, c’est moi qui l’ai dessiné, ce n’est pas Yann.
Aujourd’hui, je ne pense plus à cette histoire quand je dois créer un personnage mais pendant un moment, il a fallu que je fasse gaffe. Je demandais aux autres dessinateurs si ça leur faisait penser à quelque chose. Mais dans tous les cas, je ne peux pas consulter l’intégralité de la profession à chaque fois que je dois créer quelque chose. Et je ne suis pas assez fort non plus en "ressemblances" dans mon dessin pour prendre mon inspiration sur des acteurs de cinéma ! ( Rires ) Il est vrai que certains font ça en BD.
Dessiner des femmes systématiquement très agréables à regarder, est-ce un risque qu’elles soient parfois identiques ?
Oui, j’aime bien dessiner de jolies femmes et oui, s’il est nécessaire de bien les distinguer, je m’en soucie.
Mais l’idée, c’est qu’on a tous des archétypes quand on fait de la BD. Le genre de BD que je fais, ce sont des aventures assez classiques donc ce sont là aussi des archétypes. Et de temps en temps, on peut arriver à sortir un personnage qui soit un peu exceptionnel (qu’il soit féminin ou masculin d’ailleurs). Il arrive que tout d’un coup, on sente qu’on tient quelque chose, qu’on a dessiné un personnage qui se différencie bien des autres. Mais sinon, d’une manière générale, quand je dessine des mecs, je suis un peu dans la caricature. Et pour les femmes, oui j’ai un archétype de personnage féminin. Et il est peut-être influencé par mon épouse d’ailleurs. Vous savez, j’ai aussi trois filles à la maison, donc je baigne dans un environnement féminin. Mais ma manière de dessiner les femmes ne veut pas dire que je suis sexiste. Et je n’ai pas du tout envie que ce le soit, d’ailleurs ! Cependant, je conçois que cela puisse être vu comme tel, chacun a sa perception des choses. Certes, il y a un côté "pin-up" mais moi je veille surtout à ce que ce soit élégant en réalité.
Un personnage comme Uma par exemple, on voit bien qu’elle est très différente. Elle a des origines indiennes, elle est dépressive et n’a pas du tout le même caractère que Mirabelle. Son métier consiste à reconstituer des cadavres pour la police judiciaire donc je ne peux pas jouer sur la même connotation graphique. Mais, vu que c’est moi qui les dessine, il y a forcément une ressemblance aux yeux des lecteurs.
Mais, honnêtement, je m’en soucie sans plus. Je laisse faire car au fond de moi, je me dis : « - Est-ce que réellement j’ai besoin de me justifier sur le fait que j’aime dessiner les femmes comme ça ? ». Tiens, par exemple, sur ce collectif de Blueberry qui vient de sortir (Sur la piste de Blueberry), je suis parti des deux personnages féminins de Giraud et très vite, je les ai dessinés à ma manière à moi. D’autant plus que Giraud avait une caractéristique très précise quand il dessinait ses personnages : c’est qu’on les reconnaissait toujours alors qu’il ne les dessinait jamais pareil d’une case à l’autre. Si vous regardez bien, Giraud ne dessinait jamais vraiment deux fois le même personnage et malgré tout, on le reconnaissait toujours. Que ce soit son héros Blueberry ou d’autres personnages à côté. Il y avait toujours des petites choses qui faisaient qu’on arrivait à les reconnaître d’une vignette à l’autre.
Donc moi, j’ai pris l’album Angel Face, j’ai bien regardé les deux personnages féminins qui m’intéressaient (la jeune Janet et Rosa, la patronne de la maison close qui sauve Blueberry), j’ai fait des études graphiques et puis... je me suis mis à dessiner à ma façon, assez vite. Sinon, ça devient "too much" comme travail. Donc on les reconnaît bien sur la première planche et après, c’est parti tranquillement dans mon sens.
Concernant cette Janet (qui vit avec sa mamie et dont le mari qui est shérif vient de se faire abattre), je trouvais intéressant de me poser la question : mais quelle est son histoire à elle ? En me basant uniquement sur la manière dont Giraud l’avait représentée, je voulais essayer de savoir quelle pouvait être sa vie, à cette fille. J’ai eu envie de l’imaginer.
Vous dessinez beaucoup de pin-ups, que pensez-vous du procès fait à Dany ? Y pensez-vous quand vous dessinez aujourd’hui ?
Oui oui bien sûr. Mais si quelqu’un a envie de nous prêter de mauvaises intentions, c’est un peu comme le sparadrap du capitaine Haddock, on ne peut plus s’en défaire après. Et si cela devait m’arriver un jour, j’aurai beau me justifier, ça ne marcherait pas. Par contre, si j’assume « Oui, je l’ai fait, oui j’ai dessiné ainsi... » mais par contre, c’est vous qui me prêtez des intentions que je n’ai pas ! C’est différent.
Je ne vais pas faire des jolies filles juste pour faire des jolies filles. Je vais dessiner une belle femme si c’est nécessaire (et pas juste pour me marrer bêtement). Il faut que ce soit justifié. Vous savez, un auteur ne va pas s’auto-censurer, il va juste se demander si ça vaut la peine. Et si ça peut heurter quelqu’un ou blesser quelqu’un et que ce n’est pas nécessaire à l’histoire, on ne le fait pas. Peut-être qu’avant on pouvait faire des choses gratuitement, juste pour le fun dans une scène ou pour une situation, mais c’était lié à une époque aussi. Les temps ont changé, donc OK, on ne raconte plus les histoires de la même manière. Mais on est toujours libres de raconter des histoires quand même !
Ceci dit, il est clair que je ne vais plus dessiner comme il y a trente ans et que je ne vais plus réaliser la fameuse planche coquine de Double M dont on a parlé, simplement parce qu’un libraire me le suggère. Côté illustrations, je continue à faire ce que je veux et comme je le veux. Mais aujourd’hui, quand je dessine une histoire, je vais m’atteler à rester plus subtil et à faire attention à ne pas mettre les deux pieds dans le plat sous prétexte que c’est rigolo. Sauf si c’est justifié par l’histoire…
Bosser avec Yann par exemple permet d’avoir justement des personnages qui prennent de l’ampleur. Il a toujours taillé ses personnages sur mesure pour moi et pour servir l’histoire. Ce qui fait qu’en plus, on s’investit vraiment dans les personnages qu’on va avoir à dessiner. Pour moi, Yann est un grand auteur, donc on se doit d’être à la hauteur de ce qu’il nous propose. En terme d’affect, quand je travaille avec Yann, je mets beaucoup de moi car j’ai envie que ce soit "top". Et je le redis, si je dessine des personnages féminins qui peuvent sembler identiques au premier abord, au niveau du comportement, elles seront en réalité très différentes.
Il y a donc une vraie interaction avec votre scénariste ?
Oui, on a beaucoup d’échanges avec Yann, on développe ensemble tous les aspects des personnages. En ce qui concerne les histoires, comme je disais tout à l’heure, il a toujours des scènes alternatives à proposer si ça ne convient pas. Par exemple, dans le premier tome des Eternels qui avait été publié dans BoDoï (si je me souviens bien, Casemate n’existait pas), la scène d’ouverture, c’est un type qui mate la télévision. Uma apparaît alors à l’écran et puis la TV explose...
Au départ, c’est un film porno qu’il mate, le mec. Mais Dargaud nous a fait remarquer qu’on démarrait une nouvelle série, dans un format un peu plus prestigieux (donc un peu plus cher) et que ce serait bien de trouver une alternative pour cette toute première scène. Le film porno, c’était un peu "too much" !
Yann leur a répondu « - Pas de problème, vous pensez que c’est tordu mais je peux vous proposer un truc encore plus tordu. Le type sera à poil sur son lit, en train de regarder Blanche-Neige et les sept nains. Et en plus, ça correspondra très bien puisqu’on prendra la scène du retour de la mine quand Simplet se pose les diamants sur les yeux ». Et Yann rajoute « - Un mec sur son lit qui regarde des nains, c’est encore plus tordu, mais moi ça me va ! ». ( Rires ) Et je crois bien que si vous retrouvez la prépublication, le type est en effet à poil sur le lit en train de regarder les sept nains à la télé. Ce qui n’est pas le cas dans l’album publié par Dargaud où là, il est en caleçon sur son lit.
Yann aime vraiment bien développer chaque phase d’un personnage. Il y a aussi par exemple les héros des Eternel qui récupèrent à un moment cette petite gamine qui est une peste et une pyromane. Je trouve ça génial, ça permet d’apporter plein de choses. Il y a aussi Mehdi qui, étant kabyle, doit cacher son homosexualité à sa maman. Tous ces petits à-côtés sont très drôles, très fins et s’intègrent très bien dans une histoire un peu "bourrin" quand il nous faut de l’action et que ça bastonne.
Mais parfois aussi on a pris un peu des risques avec Yann... en ce qui concerne par exemple le contexte du second diptyque qui se passe en Israël. Pour une scène comme celle de l’attentat, Dargaud nous avait fait remarquer que c’était du fait de l’avocate palestinienne. Certes, le bus explose mais nous, on n’a jamais dit que c’était la faute de l’avocate. Le lecteur est libre de penser ce qu’il veut quand il lit. Mais bon, là quand même, on a pris conscience avec Yann qu’on pouvait jouer sur certains éléments de l’Histoire mais qu’il fallait quand même faire attention au climat ambiant.
Avant de démarrer « Sauvage », vous aviez eu un problème à la main. Certains lecteurs ont cru à la fin de votre carrière de dessinateur.
Oui, j’ai eu super peur. Ce qui s’est passé, c’est que je faisais la couleur des Eternels sur la tablette graphique. J’ai alors eu une inflammation qui ne s’est pas résorbée, pendant plusieurs mois. Et au bout d’un moment, l’articulation de l’épaule s’est verrouillée. Ça s’appelle une capsulite rétractile. Je ne pouvais plus rien faire. Ça a duré dix-huit mois. Pendant dix-huit mois, les médecins m’ont dit que je ne devais plus dessiner. Et que ça allait finir par revenir mais pas avant un an et demi ! Un an et demi, c’est long ! Mais bon, quand c’est verrouillé, c’est vrai qu’on ne peut plus rien faire. Si ce n’est attendre que le corps somatise et que l’inflammation se résorbe... Et à partir du moment où ça a commencé à revenir, on m’a alors conseillé de changer de format pour dessiner et de changer aussi de technique de mise en couleur. Si c’était bien ça qui avait provoqué mon problème ?
Et en effet, ce sont très certainement les micro-gestes faits sur la tablette qui étaient en cause. Car sur tablette, on répète des petits gestes, encore des petits gestes et toujours des petits gestes (en agrandissant systématiquement la case). Il me fallait donc bien dessiner plus grand et faire la couleur autrement. J’ai réfléchi et je me suis mis en effet à dessiner sur un format beaucoup plus grand. Je me suis mis à faire également la couleur directement sur mes planches. Et là, ce n’est plus du tout les mêmes gestes en effet ! J’ai ainsi maintenant un trait beaucoup plus enlevé, beaucoup moins tatillon. Et également, je dessine debout depuis, ce qui évite d’avoir une attitude trop crispée.
Ce changement de technique en plus se prêtait bien avec mon nouveau travail sur Sauvage. C’est le Mexique, il y a de la poussière, c’était très bien. J’ai d’ailleurs dû annoncer à Yann que je ne pouvais plus continuer Les Eternels comme ça. J’avais commencé le tome sept mais je n’ai pas pu le mener à bien. Le projet est resté en rade. On en a discuté, je lui ai dit que je voulais faire de la couleur directe. Moi j’étais tenté par faire quelque chose sur le 1er Empire mais il m’a dit non, on va aller au Mexique. Au lieu de prendre Napoléon 1er, on va prendre Napoléon III et comme ça, on aura un western ! Et en plus, pour l’éditeur et pour les lecteurs, ce sera plus facile à appréhender. Mais être au Mexique ne signifie pas faire du Blueberry, je connais mes limites à moi ! ( Rires )
Ça ne vous a pas fait peur de devoir dessiner des chevaux, ça change des alpages et des décors urbains ?
Mais si, ça fait peur ! Mais c’est aussi le but, on se dit qu’on va sortir de sa zone de confort. Et on va en profiter pour essayer de progresser aussi. C’est l’occasion d’apprendre des choses dans le dessin, d’expérimenter. Mais il est vrai que ça fait peur parce qu’on n’a pas envie que ce soit moche, on n’a pas envie que ça rate. Ça m’a fait peur mais j’ai tenté et au final, j’ai pris beaucoup de plaisir à faire les cinq bouquins de Sauvage.
Et en plus, il y a eu la couleur directe qui m’a généré beaucoup de travail. Ça prend du temps mais en même temps, ça permet d’être beaucoup plus libre dans son dessin. On peut faire certains effets avec la couleur directe qu’on ne peut pas réaliser quand on fait les couleurs après et sur tablette. Par exemple, c’est bien la couleur directe et ce contexte "western" des albums de Sauvage au Mexique qui m’a permis de mettre de la poussière (sur les bottes, les pantalons). Ce qui me rappelait mon tout premier album de Blueberry : L’homme qui valait 500 000 $. Blueberry est prisonnier, mal habillé, c’était pas flamboyant du tout pour un héros. Et donc j’ai fait pareil avec mes uniformes napoléoniens dès que j’ai démarré le tout premier album de la série. En plus, ces uniformes c’était de la laine alors qu’ils marchaient dans le désert ! Ça devait être horrible pour les soldats français ! Et forcément, ce genre de tenue, ça se gâte vite en plus, ça se salit vite. Il faut en tenir compte...
Tiens, à propos, vous m’y faites penser : il y aura une intégrale de Sauvage l’année prochaine. Avec là aussi des pages en plus… et de la poussière en plus. ( Rires )
Est-ce qu’il y a vraiment eu un projet « Seccotine » ?
Oui, j’avais commencé à bosser avec Yves Sente et Yann sur le projet Seccotine en effet. J’avais fait l’étude des personnages que certains ont pu voir passer d’ailleurs sur les réseaux. J’ai dessiné une première page en entier, j’ai "storyboardé" les autres et ça a été abandonné.
Et puis, suite à un article dans ActuaBD en 2024, le projet est revenu. Yann m’a alors recontacté en me disant que Dupuis était intéressé. Et puis, plus de nouvelles ! Et quand j’ai eu un jour le Directeur de Dupuis, il m’a dit que non, finalement, ils n’allaient pas faire le projet de Yann et partir plutôt sur des enquêtes de Seccotine un peu classiques, à l’ancienne. Entretemps, j’avais fait une histoire de quatre pages dans le Journal de Spirou où on voit Seccotine qui découvre le Marsupilami dans la forêt vierge. Et donc voilà, c’est un projet qui ne se fera jamais.
Par contre, on va sortir avec Dupuis et la librairie Pulps à Paris, un recueil de toutes les illustrations que j’ai faites : les pages dans Spirou, la planche avec Yann et Sente, les storyboards, les croquis des personnages etc. Tout cela sera publié dans un album à tirage limité pour les amateurs. Il faudra juste les contacter à l’avance. Récemment, j’ai posté d’ailleurs sur les réseaux un autre dessin de Seccotine qui sera utilisé pour la page de garde du livre qui sera publié par Pulps.
En gros, ce que Yann et Yves Sente voulaient faire, c’était dévoiler comment Seccotine était devenue journaliste. Ce n’était pas un reboot mais ils voulaient montrer comment elle était arrivée en Belgique et comment elle était entrée dans ce métier. Sauf que l’éditeur ne voulait pas figer Seccotine dans le temps. Ils ne voulaient pas lui donner une origine en quelque sorte (en tous cas, c’est la raison qu’ils m’ont donné). Et donc oui, je suis déçu. Forcément. ( Rires ) Après ils m’ont demandé si un autre personnage de l’univers de Spirou m’intéressait. Mais non ! Moi celui que je voulais, c’était celui-là, c’était Seccotine. Je suis déçu mais bon, on rebondit.
Il y a beaucoup de clins d’œil dans vos albums, vous êtes auteur mais aussi collectionneur de BD ?
Oui. J’aime tout ce qui est… Journal de Spirou et Journal de Tintin. J’aime tout l’univers BD des années 1950, 60 et 70. Vous me parliez de Dany justement et pour moi, c’est un auteur que j’ai découvert à dix ou onze ans. Mon premier Olivier Rameau, c’était Le Grand Voyage en Absurdie. Mais c’est surtout son album L’Oiseau de par-ci, par-là où son graphisme a commencé à basculer vers un style un peu plus réaliste. Je me souviens, j’étais fasciné par son encrage, son dessin. Et je recopiais, je recopiais… parce que j’étais vraiment très touché. J’avais douze ans.
A cette époque, j’habitais en montagne et je n’avais pas souvent l’occasion d’aller en ville, à Thonon-les-Bains pour trouver au moins un magazine à m’acheter. Un jour, je me souviens avoir acheté un Journal de Tintin (2 francs 50) et avoir recopié à l’intérieur plein de dessins. Des pages entières ! Quand un jour j’ai pu rencontrer Dany, je lui ai demandé s’il avait toujours cette fameuse planche originale que je recopiais... mais il ne l’avait plus. C’est alors qu’il m’a très gentiment redessiné Colombe, fait deux magnifiques dessins comme sur la planche et me les a offerts. Entretemps, j’avais retrouvé la trace de cette fameuse planche et j’ai même pu la racheter aux enchères. Ma collection de BD est donc à l’image de cette planche originale de Dany, elle a un rapport direct à moi. Elle me rappelle ma manière de voir le monde au travers de la Bande Dessinée quand j’étais gamin. Donc oui, j’aime bien collectionner la BD mais ce n’est pas qu’un rapport avec l’enfance, c’est pour moi un univers qui se complète au fur et à mesure (à chaque fois qu’on découvre des albums qui nous intéressent).
Il faut donc que ça ait un réel rapport avec le regard que moi je portais quand j’ai commencé à faire mes premières BD. Ce regard, c’est la manière dont la BD racontait le monde et ça rejoint alors cette période des années 1950 à 70.
J’ai grandi à Paris et mon père travaillait à l’hôtel des ventes Drouot. C’était des savoyards qui travaillaient avec des commissaires-priseurs, une sorte de privilège qui leur avait été accordé lors de l’annexion de la Savoie par l’Empire français. C’est ainsi que mon père me ramenait parfois de Drouot des malles de magazines dans lesquels il y avait des bouquins mais aussi des bandes dessinées. C’est là que je découvrais parfois des magazines de Tintin ou de Spirou, je trouvais ça trop bien. Je me retrouvais alors plongé dans des univers que je ne connaissais pas, ça devenait mon regard sur le monde.
Je me souviens très bien aussi quand j’ai découvert le personnage de Zorglub la première fois. Et comme c’était des recueils, c’est-à-dire des histoires à suivre, je n’avais jamais ni le début, ni la fin. Et ça, ça fertilise l’imagination ! ( Rires ) Il nous manque plein de choses entre les histoires et on se dit que ça doit être "vachement" bien. En revanche, ça crée aussi une frustration et donc après, en grandissant, on n’a qu’une envie, c’est d’avoir la fin des histoires qu’on a aimées et qu’on a imaginées un millier de fois. Mais bon, à la fin, les auteurs sont quand même plus malins que nous… ( Rires )
Puisque vous avez participé à ce collectif « Sur la Piste de Blueberry », c’est un héros qui faisait aussi partie de vos lectures ?
Oui, à partir de douze ans là-aussi. C’est un copain qui m’avait fait découvrir ça en retournant en Haute-Savoie. Je n’avais plus rien à me mettre sous la dent, pour le coup. Autant à Paris, j’avais de quoi lire mais là… En plus tous mes copains, jouaient au foot, ils faisaient du ski, ils grimpaient aux arbres, ils faisaient de l’escalade. Mais personne ne bouquinait en vérité ! On ne pouvait donc pas échanger des trucs. J’avais juste amené avec moi trois ou quatre bouquins mais je ne faisais que les lire en boucle. Jusqu’à ce que je fasse connaissance d’un gars de mon âge qui venait dans la région régulièrement le week-end, avec ses parents, dans un chalet d’alpage. Et chez lui, il y avait tout : Pif, Pilote, Tintin, Spirou, plus des albums ! À chaque fois que je le voyais, il me filait un sac avec divers trucs. Bon, là c’était pareil, ça ne se suivait pas non plus, mais bon… (Rires) Et c’est là qu’aussi, de temps en temps, il me prêtait un de ses albums de Blueberry. Parfois c’était Barbe-Rouge, Tanguy et Laverdure mais c’est comme ça que j’ai découvert en vrac Les aventures de Blueberry.
Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait un mystère chez Giraud. Il y a eu chez lui, à un moment donné de sa vie, une sorte de grâce. Giraud a eu ses débuts en tant qu’artiste (on note une progression très rapide) mais on sentait déjà une personnalité et une richesse dans son dessin et tout ce que ça apportait au scénario. Très vite, on s’attache alors à son personnage. Et puis, à un moment donné, Giraud a eu un état de grâce vers 35 ou 40 ans (et alors qu’il était encore jeune). C’est là qu’il a fait les plus beaux albums de sa carrière. Moi, en tant qu’auteur, je me demande si un jour je pourrai moi aussi arriver à ce même état pour me sentir aussi bien que lui quand il dessinait. Non pas pour arriver à dessiner aussi bien que lui mais parce qu’on sent que le dessin était pour lui un refuge. C’est ce qu’il raconte dans sa biographie d’ailleurs. Même quand tout va mal autour de lui dans la vie, quand il dessinait, il était hors du temps et se sentait bien. Et ça n’avait rien à voir avec ce qu’il fumait ou pas. Juste il était bien quand il dessinait.
Vous avez fait partie de ces dessinateurs sollicités par Tiburce Oger pour ses albums « Go West » ?
Oui et je pense que c’est grâce à cela que je me suis retrouvé à participer à cet album collectif en hommage à Blueberry. Go West c’est du western et donc pour fêter Blueberry, je pense que Dargaud s’est dit qu’il y avait la possibilité de faire un album dans le même genre que ce que propose actuellement Tiburce Oger. Puisque c’est une idée qui marche très bien chez Grand Angle-Bamboo. Et ça risque de continuer à marcher, je ne suis pas très inquiet. ( Rires) Je crois donc que Dargaud a fait appel quasiment aux mêmes auteurs que ceux qui sont dans la premier album collectif de Go West. Il n’y a que Ralph Meyer qui n’a pas pu participer entièrement, à cause des aléas de la vie. Mais je trouve normal que Dargaud ait cherché finalement à réunir les mêmes auteurs, car ça veut dire que ce sont des auteurs qui avaient déjà adhéré à ce type de projet et qui en plus, aimaient le western.
Dans Go West, je me souviens avoir fait six pages et franchement, c’est un chouette concept. Et contrairement à l’album Sur la Piste de Blueberry, c’est un seul et même scénariste sur l’ensemble des histoires. Il y a donc une continuité, une vraie cohérence. Et moi, ça m’a fait très-très plaisir d’y participer. Dans les deux cas, ce n’est pas mon album à moi, mais je suis quand même très fier d’y avoir participé. C’est vrai qu’il n’y a pas Michel Rouge mais il y a son fils. L’absence de Rossi est un peu dommage aussi, mais je crois qu’il est en conflit avec la famille Giraud. J’ai vu Colin Wilson récemment à Buc, je pense qu’il n’avait pas vraiment envie de participer. À l’inverse, Blanc-Dumont était super partant.
Vous êtes un ancien de la BD mais avec finalement assez peu de séries ou albums de BD, pourquoi ?
C’est que... j’aime bien vivre aussi ! ( Rires ) Vous savez, j’ai quand même fait six Double M, deux Tatiana K., six albums des Eternels, plus encore les albums de Sauvage... Et puis, il y a aussi quatre polars de Fanfoué, plus encore sept ou huit autres albums avec ce même personnage. Ça fait plus d’un album par an, il me semble ?
Certes, les histoires de Fanfoué sont un peu à part mais ce sont des albums que j’ai fait quand même. En plus, ce sont des histoires qui me tiennent à cœur. Et il y a également les collectifs dont on vient de parler. Je fais aussi beaucoup d’illustrations, des ex-libris, des collectors. En tous cas, il est vrai que j’essaye (et si c’est possible) de faire des choses qui me plaisent à moi. Un peu comme un enfant gâté. ( Rires ) Et si j’ai la chance d’avoir des lecteurs qui aiment ce que je fais, tant mieux ! Ça fait maintenant 30 ans que je fais de la BD et je dois pouvoir arriver à compter une quarantaine de bouquins finalement. Je pense que c’est plus une impression si vous avez surtout suivi mes séries principales. Par contre en effet, je ne suis pas comme Enrico qui lui fait son album de BD tous les ans. Moi je ne fonctionne pas forcément sur ce rythme là à chaque fois.
Vous êtes sollicités par d’autres scénaristes ?
Oui mais pour l’instant, je ne reste qu’avec Yann. Je suis souvent sollicité mais pour l’instant, je ne me sens pas de m’embarquer sur quelques chose qui va durer plusieurs années. Car moi, j’ai envie de faire des choses qui restent un peu, qui ne soient pas juste des livres consommés ou pilonnés. Quand je fais un album, ça me prend des mois et je ne fais pas ça juste pour toucher des sous. Je veux que ça reste, que ça plaise aux lecteurs.
Comme je vous l’ai dit, je suis collectionneur, je n’ai pas énormément d’albums de BD mais ce que je collectionne, je veux que ça me fasse battre le cœur. Et quand je fais un album de BD, j’ai un tel respect pour ce métier, pour cette profession, que j’essaye de mettre le meilleur de moi-même. Bon, le meilleur de moi-même, ça dépend aussi des moments de la vie… Mais quand même, j’essaye de faire au mieux à chaque fois. En tous cas, au moment où je l’ai fait, c’est ce que je pouvais faire de mieux. Et si ensuite il y a des choses à assumer, j’assumerai ce que j’ai fait. Car je sais qu’au moins je l’avais fait comme j’avais envie de le faire, à ce moment là.
Vous n’êtes pas tenté par faire votre propre scénario ?
Si ! Là, je viens justement de présenter un projet à un éditeur qui semble intéressé. J’ai déjà fait des pages mais ça ne sortira qu’après le prochain album de Double M. Vous savez, j’ai déjà eu l’occasion de faire plusieurs histoires tout seul avec Fanfoué, ce qui m’a permis de faire comme une sorte de rodage. Si on sent bien l’histoire, si on pense au lecteur et que ça correspond à une histoire qu’on a envie de lire soi-même, si on est content aussi de chaque scène que l’on met en place et que l’on ne se moque pas des gens, c’est un travail complet et assez agréable à faire. Au final, on fait ce qu’on aime en essayant de le faire au mieux. Il n’y a peut-être pas mieux pour un auteur…
Par ailleurs, en ce moment je fais aussi deux autres bouquins avec Yann, sans rapport avec Les Eternels. Le premier tome se passe pendant la retraite de Russie en 1812, entre les Français et les Russes. Et d’ailleurs, on se rend compte qu’avec les événements actuels, les dialogues des officiers russes qu’on a dessinés ne passent pas du tout. Nos officiers russes qui parlent en 1812 seront lus par des lecteurs de 2026. Et les lecteurs de 2026 vont lire ça à la lumière de la guerre en Ukraine... On ne sait pas du tout comment les événements actuels vont tourner. Des lecteurs pourraient lire ça au premier degré et nous reprocher d’être "pro-Poutine"...
On aura beau dire : « - Mais non, c’était en 1812, ce sont des officiers russes », ça n’ira pas. Donc on est obligés de prendre en compte là aussi l’actualité du moment pour éviter toute ambigüité. On veille surtout aux dialogues, à ne pas "prêter le flan" pour se faire accuser ensuite.
Ces deux albums sortiront chez Dupuis. C’est l’histoire d’une gamine qui est sauvée par des soldats de Napoléon mais pour qu’elle survive (c’est une anecdote réelle), les soldats se saignaient à tour de rôle pour qu’elle puisse boire leur sang, avoir quelque chose de chaud et de nourrissant. Dans le second album, on retrouve ensuite cette gamine quelques années après, dans le Paris des Misérables et avec ce goût du sang qui lui sera resté. Ce sera assez dramatique, avec un peu de fantastique et tout ça raconté par Yann avec encore beaucoup d’acuité et d’efficacité. Le premier album est fini, je suis en train de faire les couleurs. Dupuis prévoit la publication des deux tomes en fin d’année prochaine quand le second sera bien avancé.
Je suis projeté sur les quatre prochaines années là : ces deux albums chez Dupuis, le tome sept de Double M et ensuite, mon projet personnel qui sera aussi sur deux albums.
Le prochain « Double M » se fera sans le scénariste Pascal Roman ?
À une époque, Dargaud voulait faire des intégrales de Double M. N’ayant plus de contacts avec Pascal Roman, ils avaient alors provisionné ses droits. Sauf que juridiquement parlant, ils n’ont finalement pu faire ces intégrales.
Je leur ai redemandé par la suite ce qu’on faisait au niveau des droits. Dargaud a alors accepté de rendre les droits mais d’une manière ou d’une autre, pour continuer la série, il fallait quand même l’accord du scénariste. Or, cela ne s’était pas très bien passé entre nous quand on a arrêté Double M mais on devait l’informer quand même. Et donc par l’intermédiaire de quelqu’un qui connaissait quelqu’un, et par le biais d’une association, ils ont fini par avoir l’accord de Pascal Roman.
Je sais juste qu’il a complètement changé de vie. Il n’a d’ailleurs plus jamais fait de scénario BD après moi. Enfin, on a réussi à récupérer les droits et on a pu commencer à rééditer les premiers albums de la série. C’est important de continuer à lui donner de la visibilité. J’en ai même profité pour "relooker" un peu les albums et donner aussi un peu plus de place au personnage de Fanfoué.
Je n’ai rien à lui reprocher vraiment : notre collaboration était totale au début quand je travaillais avec lui. J’intervenais d’ailleurs beaucoup dans les scénarios car l’univers de la montagne, c’était le mien, j’y tenais beaucoup à cette époque. Mais à la fin, j’avais l’impression d’apporter beaucoup à chacune des histoires mais qu’en retour, je ne recevais rien de très consistant. Donc il y a forcément un moment où on s’est dit qu’on n’allait pas pouvoir aller plus loin…
Pourtant, j’aimais vraiment beaucoup faire cette série, et c’est pour ça que j’ai envie d’en faire un tout seul maintenant. Je ne sais pas si ce sera le dernier album de la série mais ça fait longtemps que j’ai envie de boucler la fin, d’une manière un peu plus propre.
Pour moi, la série en l’état n’est pas réellement finie. Je me souviens, pendant que je travaillais sur le second tome de Tatiana K, de temps en temps je demandais à Pascal Roman pour le prochain Double M ? Mais il ne se passait plus rien en fait. Aujourd’hui ses droits sont provisionnés en ce qui concerne les albums réédités et quand il se manifestera, il touchera ses droits. Le message lui a été passé.
Mais pour le nouvel album de Double M qui arrivera, en revanche, c’est moi qui ai inventé l’histoire, seul. En plus, c’est une histoire à laquelle je tenais depuis longtemps. L’important dans tout ça, c’était que je ne sois pas empêché de pouvoir continuer la série si j’en ai envie.
Est-ce qu’il y a un message que vous aimeriez faire passer ?
Je n’ai pas de message particulier, j’ai juste envie de passer le plus clair de mon temps à inventer des histoires, inventer des personnages et à les mettre en scène dans des univers que j’aime bien, comme la montagne. Ou même dans d’autres univers, que je ne connais pas encore… J’ai l’impression que c’est un peu "bateau" de dire ça mais pourtant, ce que je recherche est à la fois simple et compliqué : c’est continuer à progresser tout en continuant à me faire plaisir. Sans oublier le lecteur qui attend qu’on lui apporte quelque chose !
Dans le monde de la BD, il y a de la place pour tout le monde, je trouve que c’est très bien. La Bande Dessinée n’est pas morte, je crois même qu’elle n’a jamais été en aussi bonne santé. Il n’y a jamais eu une telle production, ce qui veut dire qu’il y a plein de jeunes auteurs actuellement. Ils sortent des albums, même s’ils arrêteront peut-être après le deuxième mais ça veut dire qu’ils ont des choses à dire, qu’ils ont des choses à apporter. Et s’il y a vraiment de la qualité, ça va rester, ça va faire date, ça aura servi à quelque chose.
Dernièrement à Chambéry, c’est un jeune auteur qui a reçu le prix de l’humour avec son album. J’ai pu discuter avec lui, je lui ai demandé ce qui l’avait inspiré. Et quand je lui ai parlé de Franquin et de Gaston Lagaffe, il m’a répondu : « - Mais ça, je ne connais pas ». C’est bizarre mais en fait c’est normal ! C’est super vieux Gaston Lagaffe, quand on y pense. C’est une autre époque, les gens vivent les choses différemment aujourd’hui et donc ils ont des choses nouvelles à raconter.
De nos jours, ce qui me semble important, c’est qu’il y ait toujours des lecteurs, quel que soit leur âge et la génération. Moi je ne vais pas chercher à séduire un nouveau lectorat mais quand je vois par contre, ma fille Sibylline qui dessine aussi (elle fait des illustrations, elle a déjà fait de la BD), je vois bien qu’on ne parle pas de la même chose. Elle a 34 ans et je suis très admiratif de ce qu’elle fait. Je suis fier aussi. Dargaud a sorti un bouquin d’elle, elle était contente mais je vois qu’elle n’est pas du tout attachée au nom de l’éditeur. Dargaud ce n’est pas le Graal pour elle alors que pour nous, quand on était jeune, on rêvait de pouvoir être édité chez Dupuis ou d’autres comme Le Lombard ou encore Casterman. Quand j’étais môme, les noms de maisons d’édition, ça avait de l’importance. Mais aujourd’hui, je comprends aussi que ça n’ait plus trop d’importance pour ma fille et les jeunes auteurs. On est dans un autre monde...
Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM
Voir en ligne : Planche Faux Témoin : la planche "honteuse"
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