« Que fais-tu à ce visionnage de presse ? », me glisse avec humour dans l’oreille Hugues Dayez, célèbre critique belge de cinéma et journaliste spécialisé en bande dessinée (on lui doit entre autres une excellente biographie consacrée à Peyo). « Ce film n’est pas l’adaptation d’une bande dessinée ! », continue-t-il avec un clin d’œil entendu !
Même si nous pénétrions alors dans la salle obscure qui devait enfin révéler la teneur du film dont on parlait depuis des années, nous n’étions effectivement pas dupes. Les précédentes adaptations de Spirou et Fantasio, de Gaston Lagaffe, du Petit Spirou, de Boule et Bill, des Profs et bien d’autres ont cantonné les bandes dessinées à des transpositions en comédies françaises assez potaches. « J’ai déjà vu ça ! », aurait pu dire le commandant Turbo, célèbre personnage secondaire de la bande dessinée Natacha.
Mais on s’en doutait, aucune chance que cette fameuse réplique apparaisse dans le film, car l’objectif n’était pas tant de plaire aux fans déjà existants, mais bien d’en séduire un public plus large qui n’a sans doute jamais ouvert un album de Natacha... voire une bande dessinée tout simplement !
De quoi ça parle ?
Nous avions déjà eu l’occasion d’en débattre, mais pour rappel, ce long métrage se base néanmoins sur L’hôtesse et Monna Lisa, une histoire de 22 pages réalisée par Mittéï, Séron & Walthéry et publiée d’un seul tenant dans le Journal de Spirou, numéro spécial Noël 2069 du 8 décembre 1977.
Dans cette bande dessinée, parue ensuite dans le septième album de la série publié en juillet 1979, on faisait la connaissance pour la première fois des grands-parents de Natacha et Walter, qui s’appellent... Natacha et Walter ! (C’est tout de même plus pratique.)
Cette idée, que l’on doit à Mittéï, a souvent été réutilisée par la suite (c’est encore le cas pour la nouveauté publiée la semaine dernière) et permet aux auteurs de plonger leurs personnages dans le passé.
Ici, en l’occurrence, Natacha (qui n’est pas encore hôtesse de l’air) et Walter, le pilote, sont confrontés à la fameuse Joconde, que tente de détourner un scélérat en col blanc. Il arrive de nombreuses péripéties à nos personnages, dont un séjour en pleine mer lors duquel ils se rendent compte que le chef-d’œuvre convoyé est un faux !
Le synopsis du film ne s’éloigne pas tant que cela de l’esprit de la bande dessinée. Certes, nous sommes dans les années 1960 et non vers 1930, et si Natacha n’est pas encore hôtesse de l’air, elle rêve de le devenir : c’est d’ailleurs le running gag et le moteur principal du film.
Pour le reste, le démarrage colle à l’atmosphère de la série BD en général, au point que la première grande scène du film (le vol de la Joconde sur le tarmac de l’aéroport) fait écho aux premières pages de la série parues dans le Journal de Spirou en 1970 (voir ci-dessous).
Sans tout vous révéler, la succession des cadres et des péripéties du film s’inscrit dans la droite ligne de l’esprit de l’histoire de Mittéï, Seron et Walthéry : le vol de la Joconde, des poursuites, des personnages rocambolesques et hauts en couleur, ainsi que de l’action et surtout de l’humour.
Tout cela tient beaucoup à la maîtrise de la bande dessinée qu’a la réalisatrice Noémie Saglio, ainsi qu’à l’interprétation du rôle principal par Camille Lou, qui avait déjà incarné le rôle principal dans Cat’s Eyes, diffusé fin 2024 sur TF1.
Si l’actrice n’avait jamais lu un album de Walthéry avant d’endosser le costume (si, si !), elle campe une Natacha plus que convaincante : extravertie, toujours prête pour l’aventure, mais surtout capable de tenir tête à des bandits grâce à son caractère bien trempé, tel qu’elle se présentait dès le début de la série imaginée par Gos & Walthéry.
It’s a woman’s world
Ces éléments nous étaient bien connus avant d’entrer dans cette salle obscure, mais ce qui provoquait la réflexion d’Hugues Dayez était plutôt lié à la vocation féministe du long métrage.
La réalisatrice ne souhaitait pas se limiter à une simple transposition des aventures de Natacha, elle voulait aussi traiter de la place des femmes dans la société. Et comment mieux provoquer une réflexion qu’en jetant un regard en arrière, à une époque où les femmes ne pouvaient ni faire des études supérieures ni ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari ou de leur père ?
Sans tomber dans le piège de l’attaque frontale, Noémie Saglio alterne entre caricature et parodie à travers les différents archétypes féminins qui ponctuent le film : certaines se sont pliées au système patriarcal, d’autres cherchent à s’en affranchir, une troisième est émancipée mais vit dans le regret d’un amour perdu, tandis qu’une autre s’est imposée en matrone.
Sous couvert de comédie, le film met en lumière l’évolution des droits des femmes et, surtout, du regard porté sur elles, tout en suggérant qu’il reste encore du chemin à parcourir.
Nous ne sommes pas si éloignés de la bande dessinée. Rappelons si besoin que Natacha ruait déjà dans les brancards à son époque. Les lecteurs de 1970 n’avaient pas l’habitude de voir non seulement une héroïne au premier plan, mais surtout une femme qui sortait du carcan traditionnel du second rôle pour frapper les bandits ou prendre des initiatives, devenant ainsi le moteur de l’intrigue principale sans la subir. Cet esprit volontaire (et un brin révolutionnaire) de la BD se retrouve parfaitement dans le long-métrage.
Puis tout le film se déroule dans le cadre coloré des années 1960. Le décor, les personnages, les ambiances et les postures forment un ensemble très typé qui ne s’éloigne au final pas vraiment d’un cadre tiré de la bande dessinée. Les clichés sont plus que perceptibles, ils sont revendiqués ! Et le fait de les assumer, des costumes aux réflexions sarcastiques, donne finalement un ton homogène et mordant à l’ensemble qui fonctionne plutôt bien.
Là où le bât blesse…
« Bon, si l’intrigue respecte l’esprit de la série, que l’actrice principale est dans le rôle et qu’une réflexion sociétale sous-tend l’ensemble, alors le film est réussi ? » Bah, ce n’est pas si simple… La complexité d’une recette ne tient pas tant à rassembler les éléments, c’est de pouvoir doser le bon moment pour les intégrer et en quelles quantités. Et c’est d’autant plus compliqué lorsqu’on s’aventure dans la comédie : il faut mélanger les types d’humour et les références pour brasser le plus large public possible. Une ambition multiculturelle et multigénérationnelle souvent casse-gueule !
L’un des plus gros risques pris par la réalisatrice demeure l’intégration de références actuelles dans son film se déroulant dans des années 1960. Là où Mission Cléopâtre (certainement la meilleure adaptation cinématographique française de bande dessinée) avait su glisser quelques éléments avec soin et parcimonie, comme Itinéris qu’on ne captait plus par exemple, Noémie Saglio rajoute des couches et des couches tels ce complotiste surnommé BFM qui imagine une maladie hyper contagieuse véhiculée initialement par des pangolins. Comme elle nous l’a expliqué (l’interview suivra dans quelques jours), ces références forcées n’avaient pas sa préférence, mais cela aurait provoqué les plus gros éclats de rire lors des projections tests, au point que la production a voulu laisser la globalité de ces séquences… Quitte à déstructurer le film car il perd alors en cohérence lorsqu’il mêle cet ensemble de clichés déjà déconnectés d’une certaine réalité, à une autre confrontation parodique pas trop insistante.
Rajoutons à cela le discours entre Natacha et la voix off de Fabrice Luchini. La diction de l’acteur français est toujours aussi savoureuse et les quelques joutes verbales avec Natacha/Camille Lou rajoutent un élément complémentaire au film. Le souci provient de cet ajout artificiel apposé sur le reste : est-ce un hommage aux récitatifs de bande dessinée ? Peut-être… mais alors pourquoi cette conclusion en queue de poisson ? Mystère… Sans oublier quelques gags qui tombent à plat, et même le personnage de Natacha qui semblait presque toujours au premier degré, s’imposant comme la référence du tempo pour le lecteur, mais qui passe souvent au second degré. Bref, beaucoup d’éléments qui émanent sans doute de bonnes idées initiales, mais qui mélangées ensemble déstabilisent quelque peu la structure narrative du film.
Fô aller le voir ou pas ?
Ce n’est pas la question ! En réalité, il faut se demander avec quel esprit vous allez le voir ? Si vous cherchez à retrouver tous les détails de l’univers de votre héroïne favorite, rien que le rouge de son uniforme (destiné à accrocher le regard de la caméra comme nous l’a confirmé la réalisatrice) devrait vous inciter à passer votre chemin. Si vous y allez avec un esprit ouvert en cherchant à passer un bon moment avec une comédie française que vous pourriez apprécier, tout en vous disant que vous n’êtes certainement pas le cœur de cible du public visé, tentez le coup avec bonne humeur.
Au final, le plus simple n’est-il pas de demander l’avis de François Waltéry lui-même ? Voici ce qu’il a déclaré hier à notre micro : « Il s’agit avant tout d’un film familial, une comédie à ne pas prendre trop au sérieux. Je l’ai vu aux côtés de Camille Lou, qui rigolait encore en le regardant, ce qui m’étonnait parce qu’elle le connaît par cœur ! Lui demandant pourquoi, elle m’a glissé dans l’oreille qu’ils s’étaient tellement amusés à faire ce film que c’est pour cela qu’ils en rigolent encore. Et cela se ressent en le regardant : une bonne humeur communicative s’en dégage ! »
Et de continuer : « Bien entendu, il ne s’agit pas d’un copier-coller d’un album, loin de là. Même les personnages ne se ressemblent pas physiquement, ce qui est normal car il s’agit ici d’une adaptation, pas une imitation. J’ai apprécié le caractère primesautier de la Natacha du film, puis il y a beaucoup d’action tout au long de l’intrigue. Le récit est bien entendu volontairement anachronique, montrant une réalité des années 1960 tout en le truffant de blagues féministes qui n’avaient pas cours à ce moment-là. J’avoue franchement que j’ai bien ri à certains moments. Puis entre nous, quel dessinateur ne serait content de voir un film réalisé avec les personnages qu’il a créés ? »
Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.
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« Natacha (presque) hôtesse de l’air », un film de Noémie Saglio avec au casting : Camille Lou, Vincent Dedienne, Fabrice Luchini, Didier Bourdon, Elsa Zylberstein, Isabelle Adjani et Baptiste Lecaplain.
Sortie en salle ce 2 avril en France et ce 16 avril en Belgique.
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Photos du film : Daï Daï Films
Natacha est un personnage de François Walthéry publié aux éditions Dupuis.
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