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Sous ce pseudo de « Sirius » signe en réalité l’auteur Max Mayeu qui a publié il y a près de 90 ans ses premiers dessins dans des revues d’étudiant de la faculté de droit. Des études qu’il termine (il a également décroché son bac à 15 ans), mais Max décide de ne jamais devenir avocat. Avant-guerre, il publie déjà ses bandes dessinées dans plusieurs revues et journaux. Et il choisit de les signer sous le nom de l’étoile éponyme (Sirius), qui est aussi celui de son propre bateau, car le jeune auteur est passionné par l’aspect maritime.
Dès 1938, Sirius crée la série Bouldaldar et Colégram pour Le Patriote illustré. Mais c’est en 1942 qu’il entre définitivement dans le milieu professionnel de la bande dessinée en intégrant le Journal de Spirou avec ce personnage qu’il crée pendant l’Occupation pour pallier l’absence des séries américaines telle que Brick Bradford. Son nom : l’Épervier bleu. Sous cette appellation, on découvre Éric, un grand gaillard blond accompagné du géant roux Larsen, rejoints ensuite par le jeune indien Sheba. Leurs péripéties mêlant aventure et science-fiction en font un des piliers du franco-belge. Se déroulant aux quatre coins du monde, ces récits pleins de rebondissements ont inspiré bon nombre d’autres univers. On cite généralement Bob Morane et Bill Balantine créés en 1953 par Henri Vernes ou entre autres le trio Bernard Prince, Barney Jordan et Djinn créé par Greg & Hermann en 1966.
Sirius et son Épervier bleu font partie des stars du magazine des éditions de Marcinelle après-guerre. Jusqu’en 1953 où la commission française liée à la « protection de la jeunesse » épingle le caractère invraisemblable dans ce voyage jusqu’à la lune qui se déroule au sein du récit de La Planète silencieuse. Dégoûté par cette mesure discriminante, alors qu’Hergé ne subit aucune remarque pour On a marché sur la Lune, Sirius interrompt sa série qu’il menait tambour battant depuis dix ans, pour reprendre Bouldaldar puis lancer Les Timour. L’Épervier bleu revient en 1973 sous la houlette du rédacteur en chef Thierri Martens. Les récits imaginés tout d’abord par le scénariste Brouyère, puis par Sirius lui-même, ne rallument pourtant pas la flamme originelle. La série s’arrête définitivement en 1977… mais pas pour tout le monde !
En effet, François Walthéry est un fan de la série, notamment de l’histoire de L’Île aux perles publiée en 1947 qu’il a lue étant enfant, comme il nous l’explique : « J’ai effectivement découvert L’Épervier bleu dans de vieux numéros de Spirou et le rythme feuilletonesque de Sirius m’avait captivé. C’est un superbe récit d’aventures, plein de rebondissements, une qualité qui manque à l’heure actuelle. »
Une envie d’Espagne…
Bien plus tard, après avoir commencé à travailler chez Peyo, Walthéry fait connaissance avec Sirius à la fin des années 1960 lorsqu’ils publient tous deux dans le Journal de Spirou. Mais ils se lient réellement en Espagne : François est invité à plusieurs reprises dans la maison de Tillieux, alors que Sirius réside non loin de là. Les trois dessinateurs passent du bon temps, mais ils travaillent quelques fois (à moins que cela ne soit l’inverse). Bref, c’est lors de ces journées espagnoles que François explique à Sirius son envie d’adapter les aventures de l’Épervier bleu, comme il l’a déjà fait avec les récits de Félix de Tillieux : « Je voulais réaliser un album de Natacha avec ce récit pour rappeler ce qu’est une vraie aventure de bande dessinée ponctuée d’action et d’humour. »
Qu’est-ce qui motive le dessinateur de Natacha ? Tout simplement le contenu de L’Île aux perles : c’est de l’aventure pur jus, avec un trésor, un naufragé, des pirates, des bagarres et tout ce qu’il faut. Une envie qui étonne Sirius, mais il doit faire face à l’obstination du jeune auteur, comme s’en rappelle Walthéry : « En Espagne, alors que nous passions du temps ensemble, Tillieux, Sirius et moi-même, je lui avais exprimé mon désir de refaire des aventures de « L’Épervier bleu », car elles étaient emplies d’action, d’humour et d’aventures. Sirius craignait alors que cela soit trop rude pour Natacha, mais je le rassurais en lui expliquant que cela me convenait très bien. En effet, si le dessin réaliste n’avait pas toujours vraiment plu à l’époque, j’avais beaucoup apprécié l’humour des bagarres (les pianos que Larsen envoyait sur les bandits) et les récitatifs, de même que le souffle des aventures maritimes. J’aime la mer, mais je n’y connais rien. J’avais donc besoin du scénario d’un vrai marin, comme Sirius ! Il m’a donc donné son accord et m’avait fait un petit résumé des aventures de ce cycle maritime, mais m’avait assuré que je pouvais prendre tout ce que m’y intéressait. Et je lui avais répondu que je prenais tout ! Car c’est tout ou rien ! »
Les secrets d’une adaptation
Mais comme de coutume, Walthéry prend le temps nécessaire pour mûrir son adaptation : il alterne les scénarios originaux dont L’Île d’outre-monde, Le Grand Pari, Cauchemirage, La Veuve noire… et les refontes de récits existants, comme ceux de Tillieux avec Le Treizième Apôtre et L’Ange blond, mais aussi les Jacky et Célestin de Peyo avec La Ceinture de Cherchemidi et La Mer de rochers. Le parallèle est justifié car Walthéry place une fois de plus son héroïne dans la peau d’un héros masculin (on ne pouvait mettre une femme au premier plan avant 1970). Après Félix et Jacky, Natacha endosse donc le rôle d’Éric le baroudeur ; cela tombe bien, ils sont blonds tous les deux. Et si Walter prend la place du bourru Larsen, l’auteur féminise encore la série en remplaçant Sheba par Chacha.
« La plupart des lecteurs n’ont jamais lu cet album de Sirius, et ne le trouveront sans doute jamais car il n’est plus édité depuis plus de 60 ans » continue d’expliquer François Walthéry en omettant tout de même la nouvelle édition réalisée en 2005 par Le Coffre à BD & Taupinambour. « Je n’ai pas copié Sirius, j’ai fait un remake comme Francis Veber l’a fait avec ses Compères : l’œuvre originale est respectée, mais les acteurs sont différents, et parfois les cadrages ont été adaptés. J’avais déjà fait des remakes dans Natacha, entre autres à partir de récits de Tillieux. Ici, j’ai juste accentué quelques scènes, et rajouté quelques traits d’humour, comme Tillieux l’aurait apprécié. Les dialogues sont d’ailleurs très modernes, je n’en ai pas modifié une ligne. Sirius se foutait parfois des perspectives, tant que c’était efficace ! J’ai donc repris tout cela, en conservant ce qui fonctionnait, et en modifiant ce qui était nécessaire pour mieux comprendre l’action. Lui, le dessinait comme il l’écrivait, avec fougue et moi, j’ai eu le temps de me pencher dessus et d’y consacrer beaucoup plus de temps, jusqu’à une journée par case. Je ne voulais pas trahir Sirius, et sa fille m’a confirmé que cela lui aurait plu. J’aurais voulu m’y attaquer plutôt, mais j’avais besoin de l’album précédent, « Le Regard du passé », pour introduire ce nouveau volet. »
En effet, dans ce tome 21 de Natacha, notre héroïne trouve le journal de sa grand-mère, ce qui est la base des trois albums qui vont suivre, l’hôtesse lisant le contenu des péripéties vécues par son aïeule… et par la même occasion par le propre grand-père de Walter. Puis les fans de la série de Sirius se seront rendus compte d’un premier clin d’œil livré par Walthéry. La couverture du tirage de tête de ce vingt-et-unième album (édité chez Khani) reprend le concept de la couverture d’une autre aventure de L’Épervier bleu, à savoir Le Pharaon des Cavernes.
Vous allez me dire : « Ok, on a compris, Walthéry a juste repris les contenus des albums les uns après les autres »… Eh bien non, pas du tout, ce serait trop simple ! Car à l’époque, on ne pensait la publication en albums qui n’existaient quasiment pas. La star, c’était le magazine qui se vendait à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Chaque semaine, on devait retrouver la page de sa série préférée, qui devait faire avancer la série à pas de géants tout en livrant son taux de bagarre et de suspense. Et tout cela devait tenir dans une seule planche !
On écrivait donc son histoire à la petite semaine, comme un feuilleton. Et on ne réfléchissait pas du tout à la pagination d’un album pour écrire son récit : il pouvait contenir trente pages… ou quatre-vingts ! Mais lorsque vient la consécration de le publier en album (très rare à l’époque), il parfois tricher pour coller à la pagination nécessaire. C’est ainsi que des aventures de cette période mettront des années à être publiées, comme les premiers Valhardi qu’a réalisée Eddy Paape.
« Auparavant, on ne construisait pas son récit au nombre de pages », explique Walthéry. « Mais il fallait que chaque planche pour Le Journal de Spirou soit suffisamment travaillée pour apporter le souffle de l’aventure. Au final, cela produisait des albums très denses, et il m’a fallu deux albums pour raconter cette aventure si particulière. Choisir la césure a été complexe car les enchaînements sont quasiment ininterrompus pendant la totalité de l’album : en tant que feuilletoniste, Sirius aimait se placer dans des situations inextricables ! Comme Tillieux ! Et j’apprécie beaucoup cette façon d’écrire au jour le jour, car on devine moins la trame d’un scénario contemporain, parfois trop bien ficelé et plus linéaire qui devait passer dans les mains d’un comité de lecture. »
« Pratiquement parlant, lorsque Dupuis a publié L’Île aux Perles », continue Walthéry, « Ils ne pouvaient pas dépasser les soixante-quatre pages, qui incluaient une page de publicité pour le catalogue des éditions de Marcinelle (une dizaine de titre en 1950), la page de titre, etc. L’éditeur a donc coupé plusieurs pages, un épisode qui se déroule dans un village indigène et qui rappelle d’ailleurs le premier album de Natacha. Impossible de ne pas le mettre dans mon album ! Et de ne pas faire référence à ses premières aventures ! »
Casse-tête chinois
Pour respecter ce carcan, l’éditeur a dû faire avec les moyens du bord en 1950, il a coupé le récit au milieu de la planche 42 afin de le reprendre au milieu de la planche 54. Et pour que le lecteur ne s’en rende pas compte, l’éditeur a demandé au coloriste de caviarder les numéros de planche à partir de la 42 jusqu’à la fin du récit. Enfin… la fin… pas vraiment, car le récit de L’Île aux perles se prolongent réellement avec Les Pirates de la Stratosphère car Sirius continue de numéroter les planches à la suite jusqu’à la page 100, livrant donc sa planche hebdomadaire sans discontinuer pendant deux ans, un véritable marathon !
Mais comment François a-t-il alors transformé 100 planches en trois fois 42 pages dans Natacha ? Tout simplement en intégrant la Natacha contemporaine qui lit donc les aventures de sa grand-mère, sans oublier de rallonger les bagarres, un peu trop rapidement expédiées selon le goût de François. Rappelons qu’à l’époque, on ne publiait qu’une page par semaine, il fallait donc que ce soit résumé et en mouvement en permanence. Dans le tempo d’un album, on peut donner la place nécessaires à certaines scènes pour que cela bouge comme l’aime Walthéry.
« Mon but était de reprendre la mise en page de Sirius », précise Walthéry, « Même si les bandes dessinées de 1947 contenaient des thématiques plus rudes que maintenant. Le découpage était aussi très différent, et c’est pourquoi je dois rajouter plusieurs cases par planche pour donner l’espace nécessaire au récit. Puis, les arrière-plans n’étaient pas aussi travaillés. J’ai donc particulièrement soigné les décors. Puis j’ai aussi ajouté quelques éléments de mon cru. Notamment dans la séquence des totems néo-calédoniens, dont l’un tire honteusement la langue. Ainsi que dans celle des cagous, des oiseaux qui ne savent plus voler, comme le dodo, tout aussi menacé d’ailleurs que ces derniers. Le cagou est d’ailleurs l’emblème de la Nouvelle-Calédonie. J’ai aussi modifié les conditions atmosphériques, le nombre de flèches pour augmenter le nombre de cases, etc.
Mon style graphique s’adapte au ton du récit. Avec un scénario de Raoul Cauvin, mes personnages sont plus humoristiques. Avec le récit dramatique de Sirius, je tends vers le réalisme, tout en maintenant les codes de mes personnages. Les piliers de la série demeurent bien entendu l’aventure ponctuée d’humour, à commencer par les effets comiques et cocasses véhiculés par Walter. En adossant le rôle de Larsen, mon personnage trouve l’écrin parfait pour son caractère soupe-au-lait. C’était taillé pour lui ! »
En plus de reprendre la mise en page, le but était également de continuer : « Le tome 22 intitulé « L’Épervier bleu » s’interrompait en pleine fusillade. On reprend donc le fil de notre récit, ponctué effectivement le décès d’un des protagonistes. Ce n’est pas vraiment le premier personnage tué dans la série, car dès le tome 2, Natacha et le Maharadjah, ledit maharadjah explose littéralement. Sans oublier la conclusion du tome 4, Un Trône pour Natacha où les protagonistes se canardent à la fin de l’album : du Tillieux tout craché ! »
« À cet égard, « Sur les traces de l’Épervier bleu » est le plus catastrophique de tous ! J’ai d’ailleurs rencontré des difficultés en fin de récit en respectant le scénario de Sirius, sans que Natacha ne participe à un meurtre. Au lieu de donner un couteau, elle le fait tomber par inadvertance, parce qu’elle a mal au bras. Sinon, j’ai conservé le scénario de Sirius et ses dialogues à la virgule près. À Sirius et à sa femme qui se demandaient si cette histoire pourrait encore plaire et s’il ne fallait pas couper un peu, j’ai répondu : « - C’est tout ou rien ! Et je veux tout mettre car l’histoire est formidable ! »
Les Pirates de la Stratosphère
« Le tome 23 se clôt effectivement avec un retour à la normale », termine Walthéry. « Natacha et Walter réalisant leur service dans un avion de ligne. Pas d’"À suivre…" Et pourtant, j’ai effectivement continué l’adaptation des aventures de L’Épervier bleu en reprenant mes personnages au même moment, avec un autre récit que les amateurs connaissent bien : Les Pirates de la stratosphère. »
Mais alors, de quoi parle ce nouvel album, adaptant Les Pirates de la Stratosphère, que François a transformé en Chanson d’avril ? Sans vous spoiler (ou vous divulgacher pour reprendre un terme qui plairait certainement à François Walthéry), voici le contenu de l’album de Sirius. Rappelez-vous, à la fin de Sur les traces de l’Epervier bleu, Natacha et Walter s’échappent de la maison en flamme, alors le Chinois et Blackmoon s’entretuent. Nos héros ont donc sauvé Jane qui repart en Europe tandis que nos amis reprennent leur errance sur le Pacifique au sein de leur bateau.
C’est là qu’on les retrouve au début de Chanson d’avril/Les Pirates de la Stratosphère, en pleine nuit et assez surpris : en effet, il se trouve qu’une étoile a disparu, à savoir Sirius elle-même (cela ne s’invente pas !) et en plus, une vapeur est stoppée à l’horizon, ce qui n’est pas courant en plein Pacifique. Nos amis montent à bord, et après quelques péripéties avec le commandant, ils se rendent compte que ce yacht de millionnaire a été cambriolé. Mais comment les bandits ont-ils pu s’enfuir en pleine mer et aussi rapidement ? En fouillant le bâtiment, nos héros tombent sur une étrange bouteille de gaz qu’ils ouvrent pour leur malheur. Ils n’imaginaient pas qu’en ce faisant, ils allaient se retrouver en prison, au milieu de bagarres et de manigances, qui allaient les mener jusqu’à une étrange île stratosphérique. De quoi ramener Natacha et Walter en l’air, dans sans doute le plus étrange des engins aériens dans lequel ils ont mis les pieds depuis 55 ans. Et encore, on verra comment Walthéry va adapter cela !
Et François Walthéry nous lève déjà un coin du voile : « Comme ce nouvel album se déroule sur terre, dans les mers mais aussi dans les airs, j’ai fait un repérage photographique lors d’un vol de nuit. Étienne Borgers, déjà scénariste des tomes 3, 8 et 9 de Natacha, m’a d’ailleurs donné un coup de main car l’aventure prend des allures de science-fiction… mais je ne vous en dit pas plus pour laisser quelques surprises ! »
Si vous piaffez d’impatience, vous pouvez déjà retrouver cette aventure chez votre libraire, dans le Journal de Spirou. Quant à l’album en lui-même, il vous faut encore attendre quelques semaines car il sortira ce 28 mars. Vous pourrez ainsi clôturer cette trilogie sur laquelle François a eu l’idée en 1977 et sur laquelle il a travaillé pendant 15 ans ! Mazette !
Terminons tout de même sur une info pertinente : pourquoi ce troisième tome s’appelle-t-il « Chanson d’avril » ? C’est tout simplement le nom du revolver d’Éric/Natacha. Autant dire que la poudre va parler dans cette nouvelle aventure !
Propos de François Walthéry recueillis par Charles-Louis Detournay.
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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.
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