Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Cécile la Chérif est votre première bande dessinée à tous les deux, publiée chez Casterman. D’où vient ce projet, et plus particulièrement le personnage de Cécile ?
Victor Coutard : Le projet est né il y a plusieurs années, lors d’un atelier d’écriture que j’animais avec des collégiens en banlieue parisienne. Je leur avais demandé d’imaginer leur bande dessinée idéale en réfléchissant à leurs héros et à leurs albums préférés. Je me suis prêté à l’exercice avec eux : j’aime les personnages ingénus comme Spirou, les anti-héros comme Isaac le Pirate, ou encore un certain humour dans la BD.
Pour faire rire les élèves, j’ai alors pensé à ma mère, qui est avocate pénaliste. C’est une femme assez discrète, un peu bourgeoise, parfois engoncée dans ses certitudes, mais lorsqu’elle exerce son métier, elle défend ses valeurs avec une détermination impressionnante. Je me suis demandé ce que cela donnerait si cette femme passionnée de justice se retrouvait dans l’un des endroits où elle fait le plus défaut : le Far West américain des années 1850.
L’idée a beaucoup fait rire les collégiens, mais elle est surtout restée dans un coin de ma tête. C’est comme ça qu’est né le personnage de Cécile : une jeune femme animée par un profond désir de justice et de liberté, qui part aux États-Unis pour tenter de trouver sa place et une forme d’idéal.
Dans Cécile la Chérif, on découvre qu’à l’époque où se déroule le récit, les femmes ne peuvent pas exercer la magistrature en France. La bande dessinée prend ainsi aussi la forme d’un récit d’émancipation féminine. Cet aspect était-il présent dès les premières étapes du scénario, ou s’est-il affirmé progressivement au fil du développement du projet et de vos échanges ?
Victor Coutard : Je laisserai Walter Guissard répondre pour la partie graphique, parce qu’il s’est lui-même émancipé de mon manuscrit. De mon côté, je n’ai jamais écrit cette histoire en me disant que j’allais faire une BD féministe ou un récit militant. Ce n’était pas une démarche théorique ou démonstrative.
J’avais surtout envie de créer une héroïne forte, contemporaine, qui incarne une certaine idée de la justice : quelqu’un qui défend l’égalité et des valeurs humanistes, loin des représentations classiques et figées de la Justice, cette femme à moitié dénudée avec un bandeau sur les yeux et une balance à la main. Je voulais une jeune femme pleine d’élan, capable d’agir et de se battre pour ses convictions.
Mais en travaillant sur le récit, je me suis aussi rendu compte à quel point la réalité historique pouvait être absurde. Les femmes n’ont eu le droit d’exercer comme avocates qu’au début du XXe siècle, et l’accès à la magistrature leur a longtemps été interdit. Ce qui est frappant, c’est que certains grands ténors du barreau de l’époque ont prononcé des discours très sérieux pour justifier cette exclusion. Avec le recul, leurs arguments paraissent aujourd’hui complètement grotesques.
Il y avait donc aussi un potentiel à la fois dramatique et presque comique dans cette situation historique. D’autant plus qu’aujourd’hui, une majorité d’avocats et de magistrats sont des femmes. Cela montre à quel point la société et la justice ont évolué.
Vous voulez ajouter quelque chose par rapport à tout ce qui a déjà été dit ?
Walter Guissard : Sur le plan graphique, j’étais assez en phase avec l’approche de Victor Coutard. Mon objectif était avant tout de dessiner un personnage qui me plaise visuellement : quelqu’un de dynamique, qui avance sans hésiter, avec une silhouette immédiatement identifiable grâce à sa grande chevelure rousse et son long manteau.
Il n’y avait pas, de ma part, une volonté consciente de créer un personnage « féministe » au sens militant du terme. Je voulais surtout concevoir une héroïne forte, charismatique et « cool », qui impose naturellement sa présence et fasse respecter la loi. Et finalement, c’est sans doute cette manière d’exister pleinement dans l’action qui donne aussi au personnage cette dimension d’émancipation.
Justement, parlons du dessin. Comment avez-vous abordé la création graphique de Cécile la Shérif ? Le design du personnage principal s’est-il imposé rapidement ? Et plus largement, quels ont été vos choix en matière de composition des planches, de mise en scène et de techniques graphiques ?
Walter Guissard : Au début du projet, j’avais proposé une approche graphique assez indépendante, presque expérimentale, avec un dessin sans traits, construit uniquement à partir de masses de couleurs. Cela donnait un aspect proche du collage. On trouvait ça intéressant et original, mais sans doute un peu trop radical pour ce récit.
Nous avons alors tenté l’extrême inverse, avec un dessin beaucoup plus chargé en traits. Mais le résultat paraissait trop figé. Or, même si la BD parle de droit et de justice — des thèmes qui peuvent sembler austères —, je voulais avant tout transmettre du mouvement et de l’énergie.
Nous avons finalement trouvé un équilibre entre les deux approches : construire les images avec de larges aplats de couleurs, puis ajouter quelques traits seulement aux endroits essentiels, afin de détacher certains éléments ou renforcer l’impact d’une scène. C’est ainsi qu’est né le style graphique de l’album, qui permet de conserver quelque chose de très dynamique et vivant.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre l’humour, l’aventure et les thématiques plus sérieuses liées à la justice et aux normes sociales ? Et concrètement, comment cette recherche d’équilibre s’est-elle traduite dans votre approche graphique et votre mise en scène ?
Victor Coutard : Cet équilibre vient sans doute de nos influences respectives, qui sont parfois très différentes mais complémentaires. Personnellement, ce que j’aime avant tout dans la bande dessinée, ce n’est pas qu’elle me donne une leçon, mais qu’elle me fasse rire, qu’elle m’emporte et me fasse vivre une aventure.
Même si Cécile la Chérif aborde des sujets sérieux liés à la justice et aux normes sociales, nous avions envie d’en faire avant tout une BD d’aventure, avec quelque chose de burlesque, d’épique et de très vivant. Nous en avons beaucoup discuté pendant la création du projet.
Et puis c’était aussi notre première bande dessinée. Nous ne voulions pas avancer avec le « frein à main ». Nous avions envie d’assumer pleinement nos idées et notre énergie, quitte parfois à pousser certains aspects dans l’exagération. Parce que c’est aussi dans cette exubérance que l’on révèle une personnalité artistique.
Walter Guissard : Quand je repense à mes inspirations, je me rends compte qu’elles ont naturellement influencé cette manière de mélanger humour, aventure et critique sociale. J’ai grandi avec One Piece, qui est à la fois un manga extrêmement drôle et extravagant, mais aussi une œuvre traversée par une véritable réflexion sociale et politique. On y trouve des personnages aux physiques totalement déformés — avec des épaules immenses, des jambes minuscules ou des silhouettes très exagérées —, mais cette excentricité sert aussi le récit et les thématiques abordées. Je crois que cela m’a marqué inconsciemment. Dans Cécile la Chérif, j’ai moi aussi eu envie de jouer avec les proportions et les déformations pour rendre certains personnages drôles, inquiétants ou immédiatement caractérisables. Et finalement, cette approche graphique fonctionne assez naturellement avec les enjeux du récit.
Cécile apparaît comme une héroïne très frondeuse, qui agit souvent sans hésiter. Mais cette énergie la met aussi parfois en difficulté, notamment lorsqu’elle oublie complètement sa mission d’accompagner le pianiste jusqu’aux États-Unis. Était-ce important pour vous de lui donner ce type de faille, en faisant d’elle un personnage parfois piégé par son propre tempérament ?
Victor Coutard : J’aime beaucoup le terme « frondeuse », je trouve qu’il correspond très bien au personnage. Je pense d’ailleurs que je vais vous le reprendre !
Oui, c’était une volonté très claire. On ne s’attache pas aux personnages parfaits, mais à ceux qui ont des défauts, qui se trompent et qui avancent en dépit de leurs erreurs. Et cela fait aussi écho au thème central de l’album : la justice elle-même n’est pas parfaite. Nous ne cherchons pas à dire que tout fonctionne idéalement ou que les injustices ont disparu. Ce serait faux.
En revanche, nous croyons à l’idée d’un idéal de justice vers lequel il faut tendre collectivement, à travers la remise en question, la critique et la capacité à reconnaître ses erreurs. C’est ce mouvement permanent qui permet de progresser.
Cécile fonctionne de la même manière : elle agit parfois trop vite, se trompe, apprend de ses erreurs et continue d’avancer. C’est ce parcours qui lui permet peu à peu de devenir un personnage accompli, avec ce côté frondeur que vous évoquiez.
Walter Guissard : Je pense aussi qu’en tant qu’auteurs, on met toujours un peu de soi dans ses personnages. Même lorsqu’on écrit de la fiction, il y a forcément une part d’expérience personnelle ou de vécu qui ressort. Et comme nous ne sommes pas parfaits nous-mêmes, Cécile ne pouvait pas l’être non plus. On lui a transmis certaines faiblesses, des moments de relâchement ou des situations très humaines — comme cette scène où elle se réveille avec une gueule de bois dans une calèche.
C’est aussi ce qui la rend plus proche et plus accessible : malgré son tempérament frondeur et son énergie, elle reste profondément humaine.
Cécile la Chérif est votre première bande dessinée à tous les deux. Était-il difficile de convaincre un éditeur de vous suivre sur ce projet ? Et comment votre collaboration avec Casterman s’est-elle mise en place ?
Victor Coutard : Si nous avions pu choisir directement, Casterman aurait évidemment fait partie de nos premiers choix. Mais trouver un éditeur lorsqu’on débute relève souvent d’un véritable parcours du combattant. Cela demande énormément de patience, de persévérance et une vraie capacité à ne pas abandonner. Aujourd’hui, entrer dans une maison d’édition est devenu très difficile, surtout pour de nouveaux auteurs. Il faut aussi savoir s’entourer, rencontrer des personnes qui partagent votre sensibilité artistique et croient dans votre travail.
Dans notre cas, nous avons eu la chance d’être soutenus par un auteur-ami qui a accepté de transmettre notre dossier à Casterman. Cela a sans doute permis au projet d’être regardé avec davantage d’attention. Et c’est finalement grâce à cette chaîne de confiance que l’album a pu voir le jour.
Quels sont vos prochains projets ?
Walter Guissard : De mon côté, je poursuis désormais l’aventure avec une nouvelle bande dessinée chez Casterman, cette fois autour du football américain.
Sur Cécile la Chérif, j’ai énormément travaillé la question du mouvement et de la dynamique des corps dans les scènes d’action. C’est un aspect graphique qui m’intéresse particulièrement et que je compte encore développer davantage dans ce nouveau projet.
Victor Coutard : De mon côté, je publierai dans trois mois un ouvrage aux Éditions Arthaud intitulé L’Art du détour. Ce sera un récit de non-fiction — ou de « creative nonfiction », comme disent les Américains — autour de l’idée du détour et de ce qu’il peut apporter dans une trajectoire de vie.
Je travaille également sur une nouvelle bande dessinée, qui n’est pas encore signée. Le projet explorera des rapports de domination inversés, avec l’idée de voir les oppresseurs d’aujourd’hui devenir les opprimés de demain, et inversement.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
À lire sur ActuaBD.com :
Cécile la shérif - Par Victor Coutard & Walter Guissard - éditions Casterman. Album paru le 4 mars 2026. 21.7 x 28.9 cm. 120 pages, couleur. 24,00 €.