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Favori de la rédaction
7 juillet 2026
Avec Don Juan des Flots, on quitte les palais baroques de Molière pour une cité de fantasy battue par les vents, mais le cœur du mythe reste le même : celui d’un libertin qui revendique une liberté totale face aux règles morales, sociales et quasi religieuses de son monde. Flot, jadis laboratoire utopique des artistes, savants et penseurs, n’a plus de dieu ni de roi, mais elle a ses dogmes : la loi du plus fort, la débrouille généralisée et, en face, une milice de justiciers fondée sur le sacrifice et le devoir.
Dans ce décor où « la cité sans foi ni loi » a remplacé l’Espagne catholique de Dom Juan, le libertinage change de visage mais pas de nature : Don Juan continue à prendre le plaisir où il se trouve, à refuser les entraves, à se dresser contre tout ce qui prétend lui imposer une conduite. La religion, ici, n’est plus celle des prêtres : c’est celle de l’ordre, de la protection de Flot, des pouvoirs miraculeux acquis au prix de renoncements. Entre un libertin qui se vit comme libre‑penseur et une cheffe de milice qui impose une forme de « foi » civique, la série rejoue, à sa manière, le duel entre désir, sacré et pouvoir hérité de Molière.
Dans le premier acte, « L’Abuseur », nous découvrons la ville de Flot, îlot libertaire cerné d’océans déchaînés, jadis laboratoire utopique des artistes, savants et penseurs, aujourd’hui réduit à une cité sans foi ni loi. Les grands esprits ont disparu, les institutions se sont effondrées, et la population ne croit plus guère qu’en la loi du plus fort, de la débrouille… ou des justiciers masqués.
C’est là que surgit Don Juan, bretteur hors pair, justicier expéditif qui tranche les conflits à coups d’épée dans le dos s’il le faut, mais qui se drape dans un discours de défense des plus faibles. Son charme irrésistible fonctionne aussi bien sur les hommes que sur les femmes, et sa popularité enfle tandis qu’il séduit autant les foules que les individus qu’il croise. Il porte bien son nom : libertin assumé, libre‑penseur qui prend le plaisir où il se trouve, sans se laisser entraver par la morale ou la loi.
Face à lui, Doña Laura dirige une milice de justiciers dont les pouvoirs miraculeux ont été obtenus au prix de sacrifices lourds, inscrivant la protection de Flot dans une logique de devoir et de renoncement. Elle incarne l’ordre, une forme de dureté nécessaire, et surtout une résistance au charme du héros, ce qui fait d’elle un contre‑poids moral et émotionnel dans la cité. Le premier tome s’attache à poser cette tension : Don Juan, adulé, exploite la confusion ambiante pour asseoir sa stature de héros tandis que Laura et la milice tentent de canaliser la violence rampante.
Le deuxième acte, « Petites Tragédies », s’ouvre sur un cambriolage nocturne que Doña Laura et sa milice déjouent de justesse, au prix de la mort d’un des leurs. L’événement est attribué à une « épidémie de malchance » qui frappe la ville, mais il souligne surtout les failles d’un système censé protéger Flot : les nouvelles recrues sont mal préparées, la cheffe est débordée, et l’ordre vacille.
Contrainte, Doña Laura doit solliciter l’aide de Don Juan pour sécuriser la cité, scellant une alliance fragile entre deux conceptions opposées de la justice.
Ce deuxième tome resserre l’intrigue autour du justicier libertin, désormais aux prises avec une opinion publique versatile et des ennemis qui à l’affut de la moindre faille. S’il a su mettre la population de son côté, il doit maintenant protéger sa réputation et son secret, notamment grâce à Doña Elvira, gardienne discrète de ses zones d’ombre, alors que la disparition du Comendador plane comme une menace qui ne restera pas sans suite.
La politique s’invite plus frontalement : chacun, à Flot, défend sa vision de la liberté et de la protection du peuple, opposant utopie sécuritaire et libertés individuelles, idéalisme sacrificiel et pragmatisme cynique.
Sur cette scène, les pouvoirs surnaturels des défenseurs de l’ordre continuent de jouer un rôle, rappelant que toute force magique a un coût, à l’exception notable de Don Juan, seul à sembler n’avoir rien payé pour ses capacités.
Ce contraste renforce sa singularité et son ambiguïté : héros ou imposteur, providence ou danger pour la cité ? Les événements s’accélèrent, le vent tourne contre le séducteur, et l’album nous amène au seuil du dernier acte annoncé, où devra se trancher la question centrale : qui, de Doña Laura ou de Don Juan, détient la bonne vision de ce qui est nécessaire pour Flot ?
Graphiquement, le travail de Rebecca Morse s’avère en phase avec le récit : la dessinatrice donne vie à Flot comme à une ancienne cité médiévale ou renaissante, en travaillant les décors, les ruelles, les intérieurs, avec un soin particulier pour les ombres et les hachures fines.
Les visages sont réalistes et directement identifiables, les expressions très lisibles, et la mise en scène soutient la nuance émotionnelle d’une galerie de personnages qui ne sont ni entièrement héroïques ni entièrement monstrueux.
Les jeux d’ombre qui s’intensifient pour mettre un personnage en avant, les compositions dynamiques dans les scènes d’action, contribuent à installer un ton de tragi‑comédie tendue plutôt qu’un simple divertissement léger.
On ne peut aussi passer sous silence dans cette première chronique l’équilibre existant entre accessibilité et ambition : une histoire « de superhéros » lisible sans bagage philosophique, mais qui cache un vrai questionnement sur le prix des pouvoirs, le consentement au sacrifice et la facilité avec laquelle on adule des figures charismatiques.
Don Juan lui‑même est perçu comme un personnage à la fois fascinant et dérangeant, qui assume son libertinage, séduit sans effort mais reste entouré d’un halo de danger moral, ce qui renouvelle le mythe sans le trahir.
En filigrane, la scénariste dessine une réflexion sur la manière dont une utopie se délite et sur ceux qui prétendent la défendre, que ce soit par la force ou par la séduction.
Enfin, la structure en « actes » (trois volumes pour une tragi‑comédie annoncée) contribue à l’impression de pièce de théâtre mise en images, avec un premier acte d’exposition, un deuxième de complications et un troisième attendu pour le dénouement.
Ces tomes 1 et 2 remplissent pleinement leur rôle : installer un univers solide, des enjeux moraux complexes et un suspense politique tout en offrant des scènes d’action efficaces et des dialogues acérés. Si l’on adhère au mélange de fantasy, de satire et de romance noire, Don Juan des Flots s’impose comme l’une des propositions les plus stimulantes du (jeune) catalogue Drakoo.
Par Milan MORALES
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