Autour des promoteurs de l’enquête, Denis Bajram, Valérie Mangin et Benoît Peeters, assistés du sociologue Sylvain Aquatias, se trouvaient Églantine de Boissieu, directrice de la Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe (la Saif), Stéphanie Le Cam (directrice de la Ligue des auteurs professionnels), Samantha Bailly (administratrice à la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse), la sénatrice écologiste Monique de Marco, la députée Ensemble pour la République (EPR) Céline Calvez et la communiste députée Soumya Bourouaha. Dans l’assemblée, on pouvait reconnaître certains membres du SEA (Syndicat des Éditeurs alternatifs), mais en revanche aucun représentant du Syndicat National de l’Édition, ni du Ministère de la Culture.
Dix ans après une première enquête qui avait fait du bruit, le diagnostic demeure implacable et montre une aggravation du statut des auteurs de BD, en dépit d’un secteur éditorial dynamique mais qui montre des signes d’essoufflement. Le marché comme la profession se sont profondément transformés : féminisation, élévation du niveau de formation, diversification des pratiques, mais aussi basculement vers le numérique et une atomisation des genres éditoriaux (publications sous licences, romans graphiques documentaires, webtoons…) sans que ces évolutions ne se traduisent par une amélioration des conditions économiques et sociales, mais au contraire par une aggravation de la précarité. Cette situation suscite une colère dont l’annulation du Festival d’Angoulême 2026 est probablement le symptôme.
En dix ans, la mutation sociologique est nette. Les autrices représentent désormais 37 % des auteurs, contre 27 % en 2015. Une féminisation qui reflète des inégalités persistantes : les femmes demeurent globalement moins rémunérées, moins publiées et plus exposées à la précarité. Parallèlement, on ne sera pas surpris, la vocation faiblit. Le recul marqué des moins de 40 ans qui se déclarent « auteurs de BD » dans l’enquête s’est réduit. Conséquence d’un métier désormais un peu moins idéal…
La question du statut
La question des revenus reste au cœur de la question, ceci expliquant cela. Plus de la moitié des auteurs gagnent moins que le SMIC et plus d’un tiers vivent sous le seuil de pauvreté. Dans ces conditions, la bande dessinée ne constitue plus, pour beaucoup, une activité économiquement viable à elle seule. La pluriactivité s’impose comme un modèle dominant — illustration, enseignement, interventions culturelles — tandis que la charge de travail demeure considérable : plusieurs mois, parfois plusieurs années, pour réaliser un album.
C’est vrai aussi pour tous les nouveaux entrants sur l’ensemble du marché du travail aujourd’hui. Les jeunes savent qu’ils vont devoir changer plusieurs fois de métier dans les années à venir, contrairement à leurs aînés. Des métiers entiers -on pense au codage informatique- sont menacés par les évolutions de l’industrie numérique. La notion même d’ « auteur de bande dessinée » se trouve remise en question pour bon nombre d’acteurs du secteur.
À cette fragilité économique et ce flou dans le statut s’ajoute, conséquence logique, un système de protection sociale forcément inadapté. Une part significative des auteurs déclare mal connaître ses droits ou rencontrer des difficultés d’accès aux dispositifs existants (maladie, retraite, congés). Les organismes de gestion sont eux-mêmes mis sur la sellette (on pense au scandale des Agessa, un organisme de protection des auteurs dissous en raison de son dysfonctionnement), révélant un malaise structurel profond qui contribue directement à la précarisation du métier.
Un métier régulièrement bouleversé
Cette dégradation n’est pas récente. En 2011, le regretté Roland Garel nous expliquait à quel point les avancées syndicales arrachées dans les années 1970 avaient été balayées par l’évolution du métier. L’histoire bégaie…
L’enquête souligne également la persistance d’une forte reproduction sociale. Les auteurs parrains de l’enquête se considèrent eux-mêmes comme des privilégiés. C’est une réalité : plus de la moitié des auteurs sont issus de milieux favorisés. Cette barrière sociale est renforcée par l’évolution du système de formation. Les auteurs sont aujourd’hui massivement diplômés — deux tiers ont suivi des études supérieures, souvent longues —, avec un niveau encore plus élevé chez les femmes. Cette montée dans la qualification apparaît comme une forme de réassurance sociale (l’idée d’avoir un diplôme) davantage que comme une garantie de revenus.
Un avenir de plus en plus incertain
« Il y a vingt ans, un auteur au bout de cinq ans pouvait atteindre un premier seuil de stabilité de revenus, explique Denis Bajram. Cinq ans après, on franchissait une nouvelle marche... Ça progressait... Ce n’est plus le cas aujourd’hui. » En cause, la disparition des séries au profit de « one-shots » et de « romans graphiques » dont le succès ne se reconduit pas forcément d’un titre à l’autre.
Le poids croissant des écoles privées suscite une véritable interrogation. Chez les jeunes auteurs, c’est devenu un parcours obligé, en l’absence d’une offre comparable de la part de l’école publique. Si ces formations sont généralement jugées pertinentes, leur coût élevé renforce le clivage social alors que les processus d’entrée dans le métier ont profondément évolué. Adieu la période « fanzine » : aujourd’hui, l’autoédition et les réseaux sociaux sont la norme, ce qui ne garantit pas pour autant l’insertion dans le métier. Denis Bajram compare cela à de la pêche au gros : les éditeurs choisissent les auteurs non plus seulement en fonction du talent ou d’une ligne éditoriale, mais en fonction de leur communauté.
Bref, les auteurs interrogés ne renvoient pas une opinion optimiste de leur métier : près des trois quarts d’entre eux anticipent une dégradation de leur situation. À cela s’ajoutent de nouvelles inquiétudes, notamment liées à l’intelligence artificielle.
Élargir le champ de vision ?
C’est tout le paradoxe que met en lumière cette enquête : jamais la bande dessinée n’a été aussi visible, diverse, dynamique et de qualité. Jamais non plus, le 9e Art ne s’est autant institutionnalisé, entrant dans les plus grands musées, dans les académies… L’enquête suggère que derrière les succès éditoriaux, c’est une profession qui peine à vivre de son travail, prise entre mutation des pratiques, transformation du marché et insuffisance des régulations.
C’est un des biais de cette enquête, à notre sens. De tout temps, de Hergé à Peyo, d’Yves Chaland à Joann Sfar, la bande dessinée ne s’est jamais vécue comme un secteur autonome détaché de toute autre réalité de métier. Les dessinateurs ont souvent conforté leur travail avec d’autres activités : l’enseignement et la médiation, la publicité, la maquette, la direction éditoriale, le storyboard de dessin animé ou de cinéma, le jeu vidéo, la scénographie, la réalisation… On peut aligner une liste de noms d’artistes qui ne se sont pas limités au seul métier de la bande dessinée : René Goscinny, Gérard Lauzier, Bilal, Joann Sfar, Ugo Bienvenu, Otomo, Miyazaki… Au Japon d’ailleurs, on ne fait pas de distinction entre les 7e, 8e et 9e art.
Peut-être cette qualité de « touche-à-tout », d’expertise dans une création transversale qu’aucune intelligence artificielle ne pourra remplacer est-elle sa chance, mais aussi sa faiblesse. Cela n’empêche pas dans tous les cas de faire valoir ses droits, d’exiger l’égalité des statuts et de se battre pour que chacune et chacun ne se trouve pas laissé sur le côté dans les combats impitoyables et féroces que nous réserve l’avenir.
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
On peut consulter l’intégralité de l’enquête sur le site des EGBD
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