Sa carrière reste indissociable de Tif et Tondu, série qu’il reprend graphiquement en 1949 à la suite de son créateur Fernand Dineur. Il en devient le dessinateur pour plus de quarante ans, ce qui est exceptionnel. Cette longévité fait de lui non seulement un auteur, mais aussi un gardien de série : un homme chargé de faire vivre, semaine après semaine, des personnages qu’il n’a pas créés et qui ne lui appartiennent pas. C’est une donnée essentielle pour comprendre sa trajectoire. Comme d’autres dessinateurs travaillant pour les grands hebdomadaires belges, Will évolue dans un cadre éditorial où la série est un bien de l’éditeur. Il y gagne une visibilité, une régularité, une place centrale dans Spirou ; il y perd aussi une part de liberté. Cette tension entre fidélité professionnelle et désir d’émancipation traverse toute son œuvre.
Cherchez le scénariste
À l’origine, Tif et Tondu appartient encore à un imaginaire d’avant-guerre. Les noms mêmes des héros, en forme de sobriquets, évoquent la tradition des Pieds Nickelés, de Bibi Fricotin ou de Zig et Puce. Ils viennent d’un monde ancien, celui des héros de papier nés dans la presse illustrée, un monde où l’aventure se construit sur des types plus que sur des psychologies. Will va accompagner leur modernisation sans jamais rompre totalement avec cet héritage. Sous son trait, Tif et Tondu deviennent peu à peu des enquêteurs élégants, des auxiliaires d’une police défaillante, des aventuriers pris entre mystère, récit policier, fantastique et humour.
Cette évolution doit beaucoup aux scénaristes qui l’accompagnent. Avec Maurice Rosy, d’abord, la série gagne en invention visuelle et en fantaisie. À partir de la fin des années 1960, Maurice Tillieux apporte à Tif et Tondu ce qui faisait déjà la force de Gil Jourdan : un sens très sûr du suspense, de la mécanique policière, du dialogue et du burlesque. Sous sa plume, la série devient un remarquable laboratoire de ce que l’on pourrait appeler le « light suspense » franco-belge : un mélange très particulier d’enquête, d’aventure, de comédie et d’inquiétante étrangeté. Will s’y montre pleinement à son aise. Son dessin, d’une grande lisibilité, sert admirablement les courses-poursuites, les scènes nocturnes, les paysages troublants, les intérieurs chargés de mystère, les jungles aux mangroves noueuses...
Mutations
Les années Tillieux sont pourtant aussi celles d’une fatigue croissante du scénariste. Sollicité de toutes parts, travaillant sur plusieurs séries à la fois, Tillieux ralentit au milieu des années 1970. Pour tenir le rythme, il puise de plus en plus dans son ancien répertoire, en particulier dans les récits qu’il avait conçus pour Héroïc-Albums, cette revue dont il était l’un des piliers avant de devenir l’une des vedettes de Spirou. Plusieurs albums de Tif et Tondu reprennent ainsi, sous forme retravaillée, d’anciens scénarios de Félix ou de Bob Bang. Ce recyclage n’a rien de mécanique : Tillieux réécrit, développe, affine, transpose. Will, de son côté, transforme ces reprises en œuvres pleinement abouties.
Le tournant décisif survient en 1977-1978. Tillieux, épuisé, souhaite passer la main sur Tif et Tondu. C’est alors qu’entre en scène un très jeune scénariste promis à un grand avenir : Stephen Desberg. La rencontre se fait sous le signe de la transmission. Desberg travaille d’abord dans l’ombre du maître, qui lit, corrige, réoriente, exige. L’apprentissage est rude. Tillieux lui apprend moins à construire des péripéties qu’à donner du corps aux personnages, à rendre plausibles les situations, à faire parler les êtres plutôt qu’à les déplacer comme de simples fonctions narratives. Pour le jeune scénariste, cette école est décisive. Pour Will, elle ouvre une nouvelle phase.
Tillieux meurt brutalement dans un accident de voiture, le 2 février 1978, au retour d’Angoulême. Le choc est immense. Quelques mois après la disparition de Goscinny, la BD franco-belge perd une autre de ses scénaristes essentiels. Pour Will, c’est la fin d’un compagnonnage majeur. Pour Desberg, c’est un passage de témoin brutal. Pour Spirou, c’est le signe d’une époque qui bascule.
Changement d’ère
Car à la fin des années 1970, tout change. La bande dessinée s’institutionnalise : festivals, expositions, discours savants et reconnaissance culturelle... Mais elle est aussi contestée de l’intérieur et concurrencée de l’extérieur. Tandis que s’imposent la télévision, puis les jeux vidéo, ses champs se recomposent : Métal Hurlant, Fluide Glacial, (À Suivre)… déplacent le centre de gravité du médium. La bande dessinée belge classique, jusque-là hégémonique, entre dans une zone de turbulence.
Will assiste à ce basculement depuis une position paradoxale. Il est l’un des représentants les plus accomplis de cette tradition, mais il voit bien qu’elle n’est plus seule à dicter la norme. Il observe la montée de nouvelles écritures, la remise en cause des vieux codes, les tensions internes chez Dupuis, les stratégies audiovisuelles, les inquiétudes des anciens.
Dans ce contexte, Tif et Tondu deviennent presque un cas d’école. Comment faire vivre en 1980 deux héros nés dans les années 1930 ? Que peuvent encore peser leurs enquêtes face à la déconstruction de l’aventure moderne par James Bond, puis par Indiana Jones ? De quoi vivent-ils ? Quelle est leur place dans un univers fictionnel devenu plus réaliste, plus psychologisé, plus dur ? Tillieux avait répondu à ces questions par l’épaisseur de ses dialogues et par la qualité de son suspense. Desberg va tenter d’y répondre autrement, avec l’énergie de la jeunesse, sans toujours trouver d’emblée le ton juste.
Il y introduit des thèmes contemporains : informatique, espionnage technologique, crises financières, fantasmes d’automatisation, exotisme politique... Cela peut paraître naïf aujourd’hui, mais ces récits sont révélateurs des imaginaires de leur temps. Échecs et Match, par exemple, projette sur l’informatique naissante des puissances quasi magiques, à une époque où Internet n’existe pas encore pour le grand public et où l’ordinateur personnel reste une nouveauté. Will, lui, apporte à ces scénarios une solidité graphique, une élégance et une lisibilité qui compensent souvent leurs faiblesses de conception.
Il n’est pas certain que cette modernisation l’enthousiasme toujours. Will sait qu’il est devenu un classique, peut-être même une institution. Il a derrière lui plus de trente ans de Spirou. Il voit bien aussi qu’il n’a jamais eu, contrairement à certains de ses amis, les moyens économiques ou symboliques de s’affranchir totalement. Il avait rêvé, comme Franquin ou d’autres, de dessiner ailleurs, y compris pour Pilote. Charles Dupuis l’en avait empêché : un seul dessin publié dans le journal concurrent et il perdait Tif et Tondu. À la tête d’une famille nombreuse, Will ne pouvait pas se permettre cette liberté. Il reste donc, fidèle mais contraint, au service d’une série maison qui lui assure une place mais l’enferme aussi.
Une « Dream Team »
Heureusement, une autre œuvre lui permet de respirer : Isabelle, créée avec André Franquin, Yvan Delporte et Raymond Macherot. Dans cette série plus onirique, plus capricieuse, plus intime, Will trouve un terrain qui lui ressemble sans doute davantage. Son dessin y gagne en délicatesse, en poésie, en sensualité. L’atmosphère y devient presque flottante. On y retrouve son goût pour les femmes, pour les intérieurs singuliers, pour les lumières troubles et les climats incertains. Isabelle constitue en quelque sorte l’autre versant de son œuvre : non plus la tenue impeccable d’une série patrimoniale, mais l’espace d’une invention plus libre, nourrie par l’amitié.
L’un des épisodes les plus commentés de la fin de Tif et Tondu est Swastika (1983). Parodie d’aventure à la manière d’Indiana Jones, l’album imagine des nazis ressurgissant en Argentine dans une farce grotesque. Ce récit concentre les ambiguïtés de l’époque : retour du passé, exploitation burlesque de l’Histoire et mémoire encore instable de la Seconde Guerre mondiale. Il témoigne de la montée de nouvelles sensibilités face aux représentations. Certaines scènes suscitent malaise et protestation, notamment dans un contexte marqué par la diffusion du feuilleton Holocauste, par les attentats antisémites du début des années 1980 et par le réveil des mémoires. Will, pourtant profondément antiraciste et personnellement marqué par les années d’occupation, se trouve pris dans une polémique dont il n’est pas vraiment l’initiateur, et qui n’avait de toute façon pas lieu d’être. Elle rappelle combien Tif et Tondu est devenu un lieu de frottement annonciateur entre un ancien monde narratif et des sensibilités nouvelles.
L’accès (enfin) à la couleur
Dans la collection Aire Libre, Will opère un véritable tournant esthétique en s’imposant comme un coloriste majeur grâce à l’usage de la couleur directe. Libéré des contraintes de la production hebdomadaire et des mises en couleur industrielles, il travaille directement sur ses planches à l’aquarelle, à la gouache ou à l’encre, dans une logique presque picturale. La ligne, autrefois structurante dans Tif et Tondu, tend à s’effacer au profit de la matière et des effets de transparence et de lumière.
Il retrouve la joie de peindre, celle apprise avec Jijé qui lui-même produisait des toiles dans la lignée de Cézanne, de Matisse, de Dufy et des peintres du Midi. Comme eux, Will privilégie les ambiances, les paysages ensoleillés ponctués de cyprès, les couleurs chaudes ou assourdies, les glacis. Cette évolution tardive révèle un artiste plus libre, proche de l’illustration, qui inscrit son travail dans une modernité inattendue et donne à son œuvre une dimension sensible et atmosphérique rare. Une fin de carrière en apothéose.
Au total, la singularité de Will tient peut-être précisément à cela : il n’a pas été le plus théorisé, ni le plus célébré, mais il a tenu, dans la durée, un pan essentiel de la bande dessinée populaire européenne. Dessinateur de métier au sens le plus noble du terme, il a su faire vivre des personnages anciens dans un monde qui changeait sans cesse. Il a absorbé les styles de ses scénaristes, traversé les crises du journal, les mutations du médium et les inflexions du goût sans jamais perdre l’élégance de son trait. Il est de ceux qui donnent sa chair à l’histoire du 9e art en Belgique comme ailleurs, un art peuplé non seulement de génies fulgurants, mais aussi d’artisans supérieurs qui sont comme lui les compagnons indispensables, les artistes qui rendent possible la continuité d’une tradition.
Will fut de ceux-là. Un pilier, un passeur, un bâtisseur. Un dessinateur dont la discrétion même dit beaucoup de la grandeur.
Par Didier PASAMONIK
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Will : Une rétrospective
Jusqu’au 18 avril 2026.
Galerie Daniel Maghen
36 rue du Louvre
75001 Paris
Tel. : 01 42 84 37 39
Du Mardi au Samedi
de 10h30 à 19h00
En médaillon : Photo DR - Ed. Dupuis.
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