Ariane Cloutier, qui êtes-vous ?
Je travaille dans l’illustration et dans la bande dessinée. J’ai publié de façon indépendante, jusqu’à présent, deux publications au format zine, ainsi que des histoires dans des magazines. En 2023, mes publications Montréal-Gaspé et Apocalypse ont été aux nommées pour le Prix Bédélys organisé par le Festival BD de Montréal. Grâce à cette notoriété, j’ai pu offrir des ateliers de création dans des festivals, dans des bibliothèques, à des gens qui voulaient découvrir le médium de la BD. Je trouve que c’est vraiment un beau médium pour s’amuser, pour découvrir, pour explorer son propre style et la façon dont on peut raconter des histoires. Ça ne demande pas beaucoup de ressources de faire une publication indépendante.
Quel a été votre parcours en tant qu’autrice-illustratrice de BD ?
Quand j’ai commencé mes études, j’étais dans un programme au Collège Champlain de Saint-Lambert, vraiment spécialisé dans le graphisme. J’ai terminé ensuite un bachelor en graphisme à l’Université du Québec à Montréal. J’ai toujours été intéressée par les langues, la communication par l’image. Pour moi, c’est un vocabulaire quasi-universel, parce qu’au niveau des émotions, on est un peu tous portés par la même humanité.
Mais à la fin de mes études, je trouvais que je n’avais pas encore confiance en moi pour faire de la BD, car mon programme n’abordait pas la narration visuelle. La maison Front Froid – Nouvelle Adresse a lancé en 2020 un programme de mentorat pour des gens qui avaient des projets en bande dessinée, mais qui n’avaient pas nécessairement les outils. J’ai eu le soutien de Renaud Plante, l’éditeur de Nouvelle Adresse, et de Jimmy Beaulieu, qui est auteur en bande dessinée, mais qui a porté aussi plein d’autres chapeaux en édition. Ça m’a permis de tisser des liens avec des gens du milieu, de me rendre compte que finalement, le milieu de l’édition au Québec était beaucoup moins intimidant que ce que je pensais. Tout le monde est vraiment content de te répondre. Ça m’a donné la confiance dont j’avais besoin pour faire mes premiers projets, de façon indépendante.
Pourquoi avoir choisi la voie de l’auto-édition, par rapport aux maisons établies ?
J’ai l’impression que je n’ai pas choisi cette voie, justement. Je n’ai pas l’impression que je pourrais m’empêcher d’aller faire de l’édition classique. Renaud Plante, par exemple, le jour où j’aurai quelque chose à lui présenter, je suis sûre qu’il voudra lire mon manuscrit. Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais au Québec, il y a beaucoup d’auteurs qui ont déjà des œuvres publiées, et qui vont tout de même faire des histoires plus courtes pour des publics plus niches. Ça leur permet aussi des prises de risques impossibles pour des maisons d’édition établies. Je pense justement que le fait de passer par soi-même, ça va permettre à des auteurs plus marginaux d’émerger. Les auteurs vont pouvoir explorer des nouvelles choses, qui vont nourrir ensuite leurs projets en édition plus traditionnelle. Il y a plusieurs filtres, plusieurs règles que l’on doit prendre en compte quand on va passer vers un éditeur qui est établi. Mais parfois, on a juste besoin d’un petit peu s’amuser et de lâcher prise et justement de ne pas trop s’embêter avec ce genre de considérations-là. Les deux attitudes se nourrissent.
Pourriez-vous nous parler de l’auto-édition au Québec ? Y a-t-il par exemple des organismes spécialisés qui aident les auteurs ?
Pas vraiment, non. Il y a eu des initiatives, comme la maison Mécanique générale. Ce n’était pas une maison d’édition, à l’époque, juste un groupe d’amis qui se sont rassemblés pour publier des livres auto-édités et paraître plus crédibles. Ce qui est beau avec l’auto-édition, c’est qu’on s’affranchit du cycle du livre où tout l’éditeur va prendre sa part, le distributeur va prendre sa part, etc. Finalement, il reste peu de sous pour l’auteur. Alors que si tu t’occupes toi-même de ton impression et de ta distribution, il y a beaucoup de sous qui vont finir dans tes poches. C’est sûr que le projet aura une moins grande portée, mais des fois, c’est correct aussi.
Au final, je pense que ça se passe beaucoup par le réseautage, par les ateliers. Je parle beaucoup de Jimmy Beaulieu, qui donne des ateliers au CEGEP du Vieux-Montréal et au Collège Rosemont. Dans ces ateliers, il parle des aspects qui sont plus techniques, comme la mise en page. Je pense aussi aux ateliers de BD de Sophie Bédard à l’Université de Montréal. Je parlais aussi du programme de mentorat de Front Froid, mais ça dépend du financement qu’ils réussissent à avoir et c’est sporadique. Leur mission, à la base, c’est vraiment une vocation sociale, pour favoriser l’émergence de la BD au Québec. Il y a quelques événements et initiatives, mais pas, à ma connaissance, d’organismes vraiment qui structurent ces choses-là de façon vraiment claire et précise.
Vous êtes très active sur le format du zine. Quel est votre rapport à ce format ?
Le zine est un format parfait pour sortir une publication rapidement. On exploite un terrain de jeu, on essaie une nouvelle mécanique narrative. On s’amuse, il n’y a pas de contraintes et ce n’est pas un projet de longue haleine comme un projet de BD. Ce n’est vraiment pas la même spontanéité. Le premier projet que j’ai fait vraiment en zine, Apocalypse, c’était début 2020. C’est Jimmy Beaulieu justement, qui avait lancé un projet en 48 heures. On devait créer quelques choses en 48 heures, sortir de notre espèce de torpeur. Je pense que c’est vraiment avec ce zine-là que j’ai commencé vraiment à m’intéresser à ces jeux visuels. J’avais vraiment mis le doigt sur quelque chose qui justement allait nourrir ma narration et mon style.
Vos œuvres ont une approche graphique bien particulière, très minimaliste. Pourquoi ce style ? Comment est-il venu ?
Quand j’étudiais à l’UQAM en graphisme, je pensais que faire des belles images, c’était faire des images détaillées. Mais à un moment donné, quand tu en fais trop, ça se voit. À un moment donné, j’ai juste complètement lâché prise. Je réalisais que finalement, ce n’était pas le fait de mettre des heures et des heures sur une image qui la rendait belle. Je pense que cela m’a permis vraiment de lâcher prise puis de mettre de l’énergie à d’autres endroits qui étaient plus importants.
La preuve, j’ai signé deux livres dans des maisons d’édition : L’Étrange histoire du Chevalier Gaspard aux éditions Les 400 Coups, qui a été écrit par Roxane Brouillard, et Marie-Réparatrice qui a été publiée aux Éditions de la Grenouillère, écrit par Louis-Philippe Hébert. Ce sont deux projets qui vont dans deux directions radicalement différentes. Je trouve que j’ai été vraiment privilégiée de pouvoir présenter ces deux projets-là en même temps. Ça montre qu’avec un style qui peut être un peu naïf, minimaliste, comme le mien, on peut vraiment aller explorer des thématiques qui sont super-variées, super-riches au niveau des émotions.
Votre approche aborde une grande variété de thèmes, souvent liés à la société. Pourquoi ce choix ?
Je pense que, pour que j’ai envie de raconter une histoire, il faut qu’elle me rejoigne, il faut que j’aie envie de me connecter justement avec la personne qui va lire ça. Il y a beaucoup d’éléments autobiographiques dans mes histoires. Montréal-Gaspé, ça m’a aussi surpris de voir que le zine avait l’air d’évoquer des choses différentes pour chaque lecteur, et je trouve ça vraiment chouette. Je ne sais pas si j’ai l’intention de faire en sorte que mes histoires soient en lien avec la société, ou j’ai juste envie de raconter une histoire qui crée justement du lien entre les gens. Je sais que je ne vis pas dans un aquarium, c’est sûr que mon travail et mes intérêts doivent être teintés par ce que je vis. On une voix au Québec qui est vraiment différente de ce qui se fait ailleurs.
Vous êtes très active sur les réseaux sociaux. Quelle place occupent ces réseaux dans votre processus de création en tant qu’autrice auto-éditée ?
C’est super-intéressant, parce que je pense que ç’a beaucoup changé avec le temps. Aujourd’hui, c’est devenu un peu lourd : les algorithmes, la monétisation, les gens qui se nourrissent de notre travail pour nourrir l’intelligence artificielle, la polarisation des débats… mais j’essaie de voir vraiment cette plateforme-là comme un endroit de connexion. Je m’en sers beaucoup plus pour promouvoir des choses que je fais pour des clients, mes projets personnels, parce que je n’ai pas envie de juste faire un projet dédié juste pour nourrir cette machine, mais ça reste un bel espace pour partager. C’est sûr qu’on est responsable de notre propre publicité, mais à force d’en faire, les gens reviennent et ils se font des petites listes, ils sont comme « Ah ! Ariane a une nouveauté cette année ! » Ils viennent me voir sur la rue Saint-Denis quand je fais le festival de BD de Montréal.
Après, les éditeurs mettent en avant des artistes qui ont déjà des gens qui les suivent. Je pense à Floramaille qui avait déjà une communauté qui la suivait sur les réseaux sociaux. Ils deviennent une espèce de valeur ajoutée.
Au Québec, la BD est encore vraiment associée à la littérature jeunesse, et la ligne entre BD et livre illustré est très fine...
Je pense qu’on commence lentement à réaliser que l’on fait des belles choses au Québec. Mais ça reste que ce n’est vraiment pas à la même échelle que ce qu’il se passe en Europe. Il y a bien quelques auteurs comme Michel Rabagliati avec la série des Paul, qui sont devenus très connus, mais c’est rare. Je pense quand même que la BD est en train de sortir des marges, mais vraiment doucement. Mais c’est vrai, il y a beaucoup plus de débouchés en jeunesse, il y a un lectorat plus large. Par exemple, il y a des bulles dans L’étrange histoire du Chevalier Gaspard. Est-ce qu’on le considère comme de la BD ou pas ? Est-ce qu’il y a assez de bulles pour considérer que c’est vraiment de la BD ? Le consensus, c’est que ce n’était probablement pas assez pour être présenté pour ce genre de jury-là. Ça reste qu’à la fin de la journée, mon parcours est en bande dessinée.
Je pense que les acheteurs préfèrent acheter des livres pour leurs enfants plutôt que pour eux-mêmes. Ils ne réalisent pas qu’il y a vraiment beaucoup de thématiques riches. L’idée que les gens pensent que « c’est mieux de lire des vrais livres », c’est vraiment dur à défaire dans l’inconscient collectif.
Le Québec met beaucoup l’accent sur la langue française, mais est-ce que la différence anglais-français est importante en BD ?
Normalement, quand on parle de BD québécoise, on parle de BD francophone sans s’en rendre compte, ça devient acquis. Mais il y a clairement une scène anglophone de bande dessinée montréalaise ou québécoise dont on entend très peu parler, parce que qu’elle va justement être mise de côté. Il y a des auteurs anglophones qui ont vécu à Montréal, qui ont vécu au Québec, et qui ont des expériences qui sont clairement importantes à raconter. Je me souviens d’une série d’interviews avec Jimmy Beaulieu (encore lui), où il listait ses auteurs de BD québécois préférés. Il avait nommé cinq noms, les trois premiers étaient des francophones, les deux derniers des anglophones. L’émission a coupé au troisième nom et enlevé les noms anglophones. Il y a vraiment des gens qui sont invisibilisés à cause de ça. Ça serait peut-être intéressant de s’y pencher...
Voir en ligne : La page Instagram d’Ariane Cloutier
Par Akira OIKAWA
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