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Favori de la rédaction
4 août 2026
Joann Sfar aborde pour la première fois la question de l’intelligence artificielle (IA) dans son roman graphique Cohen contre l’intelligence ou Comment survivre à l’I.A ? (Le Seuil). On n’en attendait pas moins de lui. Il a profité du court passage de son éditeur Thomas Ragon au Seuil (transféré depuis chez Morgen) pour produire un livre sur le sujet, mais dont la publication a dû être différée à la suite du pogrom du 7 octobre 2023. L’ouvrage paraît opportunément en cette rentrée, alors que l’Union européenne et la France se dotent précisément d’un arsenal réglementaire pour encadrer les dérives de l’IA.
Avec l’interdiction des réseaux sociaux votée par le Parlement français le 21 juillet 2026 pour les moins de 15 ans (une mesure encore en attente d’application) et l’entrée en vigueur, le 2 août 2026, de l’article 50 du règlement (UE) 2024/1689 (« AI Act »), qui impose de nouvelles obligations de transparence pour certains usages de l’intelligence artificielle, le débat est plus que jamais d’actualité. Reste la question essentielle : celle de l’éthique et de l’impact de ces nouvelles technologies sur notre perception du monde. Pour explorer ces interrogations, Sfar mobilise son héros Pierre Cohen, déjà croisé dans ses romans (oui, Sfar ne fait pas que de la BD…) Et Dieu riait beaucoup et Le Plus Grand Philosophe de France (tous deux publiés chez Albin Michel).
Un autre lui-même
Et, bien entendu, Pierre Cohen est juif comme Salomon. C’est un écrivain germanopratin pur sucre [1]. Il a 60 ans et sa mère, rescapée de la Shoah, en a 100. Mais elle conserve toute sa verdeur, surtout lorsqu’il s’agit de se plaindre auprès de son fils.
Cohen entretient une liaison avec la ministre de la Culture (il la connaît, c’est le cas de le dire, « bibliquement »). Il se trouve donc bien introduit dans les hautes sphères de l’État (eh oui, « ils sont partout », comme ils disent…). Or, notre ministre a un problème : l’IA ! Cette « intelligence » qui menace aussi bien les créateurs que les fondements mêmes de notre démocratie. Comme nous tous, cette grande servante de l’État se sent un peu démunie face à cette invention étasunienne qui nous échappe et, en politique, elle ne sait sur quel pied danser.
Or, on attend d’un ministère qu’il mène une politique cohérente. Ses technocrates ont mis au point un robot, une super-machine « intelligente », capable de réfléchir et de converser logiquement avec des interlocuteurs du plus haut niveau. Ce bijou de la technologie française a un nom : « La Baguette ». Il faut désormais le tester…
Un intello gaffeur
La ministre pense alors à Cohen, dont elle connaît l’intelligence brillante et parce qu’il n’y a rien de mieux que de confier l’affaire à un écrivain juif, germanopratin et logorrhéique (toute ressemblance…) flanqué d’une caricature de mère juive, bavarde et irascible. Cohen botte très vite en touche et planque l’animal (oui, « Baguette » est une créature à quatre pattes…) chez sa mère, qui parvient tout naturellement à mener la machine à une surchauffe fatale. Le problème, constate benoîtement Cohen, c’est que les robots n’ont pas de mère et donc aucune « singularité ».
L’autre souci, c’est qu’il vient de détruire un prototype français crucial dans la course mondiale à l’IA. Macron va être furieux et la ministre dans une situation délicate. Cohen, en bon patriote, part alors à la recherche d’un prototype de remplacement… Devinez où ? En Israël ! Et vous savez quoi ? On n’en est qu’au début de sa quête…
Une réflexion à la fois amusée et profonde
Cette aventure est l’occasion pour Sfar de mener, au travers de ses personnages, une longue réflexion sur ce que l’IA apporte à nos vies. Son impact sur la politique (« La démocratie, c’est fini ! »), sur la lutte syndicale (« Une activité de haute lucidité dans le cadre de laquelle on mesure à quel point nous n’avons d’influence sur rien »), sur la création (pour créer, « il faut d’abord des idées »), sur Israël et son gouvernement voyou qui tente de modifier la Constitution, sur la condition juive et la tradition rabbinique (oui, l’IA est un Golem moderne), sur l’être humain enfin, que l’on peut résumer biologiquement à un « chaos électrique »…
Boucle dans la fiction : Pierre Cohen rencontre Joann Sfar himself, ce qui donne une séquence assez étonnante où le créateur dialogue avec sa propre créature ! Au passage, L’auteur du Chat du rabbin adresse un petit clin d’œil à ActuaBD. Cela fait plaisir !
Ne croyez pas que l’aventure se termine mal. La réflexion de Pierre Cohen — autrement dit celle de Joann Sfar — relativise plutôt l’importance de cette « menace ». Elle nous invite tous, autant que nous sommes, à cultiver notre différence, notre singularité… En fait, notre intelligence !
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Cohen contre l’intelligence ou Comment survivre à l’I.A ? – Par Joann Sfar – Ed. Le Seuil – Parution le 4 septembre 2026.
© Dessins de Joann Sfar — Le Seuil
[1] Germanopratin : qui habite le quartier très intellectuel de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, où la plupart des grands éditeurs de littérature ont leur siège social.
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