Très bon
11 juin 2025
En s’appuyant sur un corpus documentaire énorme (peut-être même trop volumineux), l’auteur de ce pavé de 500 planches met en images la vie de deux familles, les Dahmen et les Funcke. Les ancêtres du dessinateur parcourent devant nous la décennie qui a vu se mettre en place puis s’effondrer le national-socialisme dans deux territoires géographiquement opposés de l’Empire allemand. Les uns vivent à l’ouest, dans la région de Düsseldorf, alors que les Funcke, famille de la mère de l’auteur, sont propriétaires d’une usine de vis en Silésie, dans la région de Breslau, usine réquisitionnée pendant le conflit mondial pour participer à l’effort de guerre.
À l’aide de photographies, de journaux intimes, d’articles de journaux et de tout un ensemble de témoignages et de documents divers et variés, l’auteur montre comment les mentalités évoluent en fonction de l’installation de la terreur nazie, de la propagande et des opérations militaires. L’un des personnages principaux de cette chronique familiale est Karl Dahmen, avocat et fervent catholique, qui s’oppose au nazisme essentiellement par convictions religieuses. Mais au fil du temps, et avec l’accentuation de la pression du NSDAP et de la terreur, ce père de famille s’adapte au nouveau régime plus ou moins malgré lui.
Quand le conflit éclate, les aînés de la famille sont mobilisés sur le front de l’Est où ils connaissent l’euphorie de la victoire rapide, les désillusions après les premiers revers militaires, les terribles hivers russes et la débâcle après Stalingrad. À l’Ouest, ce sont les bombardements des grandes villes allemandes qui semblent avoir particulièrement marqué les consciences. Il faut protéger les civils en les terrant dans des abris anti-aériens dès que les sirènes émettent leurs hurlements. Quant aux enfants, omniprésents tout au long du roman graphique, on préfère les planquer dans les campagnes, loin des centres urbains qui sont les cibles privilégiées des Alliés. Les familles sont éclatées, éparpillées un peu partout et se perdent de vue de longs mois ou de longues années.
Columbusstrasse est une chronique familiale, mais c’est aussi un récit documentaire réalisé entièrement au lavis. L’œuvre retrace avec minutie, et presque jour après jour, ce qu’ont vécu celles et ceux qui ont cru au nazisme sans se rendre compte des horreurs commises par le régime totalitaire hitlérien. La prise de conscience des crimes semble avoir été longue, tant ceux qui mettaient en œuvre la violence étaient persuadés d’agir dans leur bon droit : celui de débarrasser l’Europe des populations qu’ils jugeaient inférieures, nuisibles et dangereuses. Les atrocités nazies à l’encontre des Juifs ou de tous ceux qu’on jugeait indésirables sont plus suggérées que représentées. Cette originalité par rapport à tout ce qui se fait sur le sujet actuellement est à remarquer, et est certainement le reflet de ce que savait ou conscientisait le civil allemand de base. La dernière partie, qui retrace l’arrivée des Américains dans les villes en ruines et les premiers contacts établis avec des Allemands qui survivent dans les décombres de leurs habitations, constitue également quelque chose d’assez inédit car très peu représenté dans les bandes dessinées sur la Seconde Guerre mondiale.
L’écueil de ce travail réside cependant peut-être dans la volonté de trop bien faire de son auteur. Ayant défriché une masse considérable de sources, il a certainement voulu tout dire et tout montrer, sans trier pour sélectionner ce qui est essentiel pour le lecteur. Passant très (trop) rapidement d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un front à l’autre, il prend le risque de perdre le fil de la narration et de perdre son spectateur, qui devra être particulièrement attentif et concentré tout au long de cet imposant volume s’il veut suivre chaque micro-épisode pour reconstituer la grande Histoire d’une des époques les plus sombres qu’a pu vivre l’Humanité.
Par Romain BLANDRE
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