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Aliss, une réécriture horrifique à la sauce Montréal

Par Akira OIKAWA Pas mal 2 juin 2026 
Alice en a assez de sa petite banlieue québécoise. Voulant plus d’adrénaline, et contre l’avis de ses parents, la jeune fille quitte Brossard pour venir vivre à Montréal, la grande métropole si fascinante… mais lorsqu’elle sort de la station de métro, le quartier lui paraît étrange, presque détaché du reste de la ville. Du haut de ses 18 ans, Alice se crée une autre persona, « Aliss », pour partir à la conquête de Montréal. Mais sans le savoir, elle a mis le pied dans un terrier de lapin qui la mènera dans les tréfonds de la luxure et du dégoût.

Commençons par l’évident. Aliss est réservé à un public averti. Le roman original de Patrick Senécal, paru en 2000, montre des scènes de torture, de viol et de diverses violences et n’est donc pas à mettre entre toutes les mains. Mais si on parle d’Aliss aujourd’hui, c’est pour son adaptation en bande dessinée par Jeik Dion, parue en 2020 pour célébrer les 20 ans du roman. Vendue sous blister, la BD n’est pas plus soft que son matériau d’origine. Détail intéressant, le livre est une collaboration entre Front Froid et la maison Alire, spécialisée dans le genre du fantastique, de l’imaginaire et de l’horreur. Alire ne fait pas d’édition de BD, mais a publié le roman de Patrick Senécal en 2000, et a collaboré avec Front Froid pour permettre l’adaptation en BD (2020 au Québec, 2022 en France).

Ce petit préambule technique terminé, parlons donc d’Aliss, la BD née sous le crayon de Jeik Dion. Dans cet épais album de plus de 250 pages couleur en grand format, l’auteur et le dessinateur revisitent Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. On pourrait dire sans trop se mouiller que le personnage d’Alice est certainement devenu l’un des plus adaptés dans le monde de la BD, aux côtés de Frankenstein et des trois mousquetaires. En même temps, comment reprocher aux bédéistes de vouloir explorer l’univers délirant de Lewis Caroll ? Le récit est tellement facile à adapter par son absurdité que chacun peut y apporter sa touche. On a vu des adaptations très littérales du livre, comme l’avaient fait Daniel Cacouault et Maxime Le Dain ou l’italienne Loputyn. Mais on a également toute une liste d’adaptations qui ont amené les personnages dans un tout autre registre. Citons Alice In Kyoto Forest, un adaptation manga dans un style shôjo assez doux, ou encore le beaucoup plus sombre Alice au Pays du Chaos, une adaptation pour adultes qui emmène le personnage dans la pornographie et le post-apocalyptique. Et tout ça sans compter les innombrables adaptations en films (le classique de Disney, la duologie de Tim Burton…), séries (Once Upon a Time in Wonderland, Alice in Borderland…) et jeux vidéo (American McGee’s Alice et sa suite Alice : Madness Returns).

Aliss, une réécriture horrifique à la sauce Montréal
Une silhouette au haut chapeau et une autre aux oreilles de chat, ça ne vous rappelle rien ?
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

Le Aliss « made in Québec » suit une approche que nous appellerons celle de l’« Alice adulte et sombre », qui corrompt les codes du merveilleux pour raconter une histoire plus horrifique. Ici, Alice n’est pas une jeune fille de la campagne anglaise qui explore un monde verdoyant, mais une étudiante québécoise désabusée qui tombe par hasard sur un mystérieux quartier de Montréal. Le lapin blanc laisse place à un jeune homme bégayant, la chenille à un vieux croûton qui se laisse moisir dans sa chambre ; le Chat du Cheshire devient un toxicomane au grand sourire, et la Reine de cœur la patronne d’un club privé SM.

Verrue évoque une certaine chenille dans son cocon...
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

L’exploit de Jeik Dion a été de faire en sorte que le lecteur comprenne très vite qui représente quoi. Les personnages du livre original sont tellement ancrés dans l’imaginaire collectif qu’il suffit de représenter un vieil homme recroquevillé qui parle sans cesse de cocon ou de donner un grand sourire en croissant de lune au toxicomane du coin, et on fait le lien.

Une pilule fait grandir, l’autre fait rapetisser... métaphoriquement, bien sûr !
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

Cependant, Aliss ne suit pas vraiment la trame originale de Lewis Caroll. L’auteur et le bédéiste se concentrent sur la psychologie d’Aliss, qui sombre progressivement dans l’univers du vice. Cachets de drogue, prostitution et extortions de mafia deviennent peu à peu son quotidien, alors qu’elle continue à poursuivre l’adrénaline qu’elle est venue chercher à Montréal.

La ville de Montréal, crasseuse et chaotique
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

Le fil rouge du récit est une mystérieuse porte qui mène vers un club très select, qu’Aliss va chercher à traverser. Mais cette porte sert surtout de prétexte pour mettre la jeune fille dans des situations qui vont la pousser à découvrir les aspects les plus sombres d’un Montréal qu’elle connaît peu. En exagérant volontairement la crasse et la moisissure, Jeik Dion donne vie à une ville quasi Gotham-iesque, où la loi du plus fort est la seule qui s’applique.

La porte rouge, l’objectif d’Aliss
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

C’est côté graphique que l’album est impressionnant. Jeik Dion propose un superbe travail du noir et de la pénombre, qui plongent le livre entier dans une atmosphère brumeuse. De plus, le papier du livre n’est pas blanc, mais jauni, comme si l’album entier avait été fait sur un vieux papier moisi. Comme dit plus tôt, l’illustrateur adapte les personnages du livre originel avec brio, en leur donnant des silhouettes reconnaissables au premier coup d’œil : un homme très longiligne avec un haut-de-forme pour le chapelier fou, une grosse masse grasse et suante pour la chenille, ou encore une simple ombre toute noire avec deux oreilles pointues et un grand sourire pour le Chat de Cheshire. Jeik Dion accentue également le côté cru de ce Montréal alternatif en montrant ouvertement les organes génitaux des personnages sans chercher à glorifier quoi que ce soit. Pas de sous-entendu ici, les strip-clubs et les bars SM ne cachent rien. Le sexe peut être esthétique comme répugnant, et on a les deux ici. Enfin, l’illustrateur baigne tout le livre dans le chaos grâce à des onomatopées stridentes qui recouvrent les bulles, ou encore en débullant sans cesse les plans pour montrer les rues de travers. Un style graphique très particulier donc, ultra chaotique et parfois difficile à lire, mais on sent que c’est fait exprès.

Aliss montre le sexe sans censure
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

Parmi les diverses adaptations de Lewis Caroll, Aliss est franchement très acceptable. Le livre propose une adaptation qui embrasse le trash et le gore, mais en arrivant à les esthétiser pour raconter autre chose qu’un simple défilé d’images dégoûtantes. À presque 30 euros, l’album n’est pas donné, et il commence à dater un peu, mais si vous tombez dessus en librairie, il ne sera pas un mauvais achat pour qui apprécie ce style où esthétique et rejet du beau se rencontrent. Attention cependant à ne pas mettre entre toutes les mains, l’album est réservé à un public adulte !

Un style parfaitement horrifique !
© Patrick Senécal et Jeik Dion - Alire - Front Froid

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782898350122

Aliss, par Patrick Senécal et Jeik Dion, éditions Alire. Parution le 15 février 2022 (France). 29,00 €.

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