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Alors qu’il rentre à peine d’une présentation dans une des plus grandes librairies de Strasbourg, l’auteur semble déjà satisfait : « Le livre bénéficie d’un très bon accueil, malgré le fait que c’est une histoire maintes fois rabattue. Depuis quelques temps, les sorties autour de ce grand classique s’additionnent et je craignais que ça puisse nuire à mon projet, mais en fait non ! Le public semble au rendez-vous ».
Un accueil enthousiaste pour un classique maintes fois adapté
Il faut bien avouer que l’ouvrage est très différent des autres adaptations, le scénario et le traitement graphique de l’histoire sont très originaux : « J’ai évidemment essayé de donner une version personnelle de l’histoire, en lui injectant quelque chose de singulier. Pour moi qui ne suis pas scénariste de formation, le plus compliqué a été le travail sur le texte. J’ai toujours l’impression de ne pas être légitime dans cette profession, mais d’un autre côté, je suis persuadé que je sais raconter des histoires, mon métier c’est raconter par l’image », confie David Sala.
Après la parution de son dernier ouvrage Le Poids des héros, il fallait que David Sala réalise un livre plus « léger » : « Je me suis interrogé sur ce qui m’avait donné envie de dessiner et j’ai souhaité revenir un peu à mes lectures de jeunesse. En repensant à la littérature fantastique, à Lovecraft, Poe... C’est la figure de la créature de Frankenstein qui s’est imposée. J’avais besoin du travail-plaisir du dessinateur, plus tourné vers la recherche graphique ».
Proposer cette adaptation aux éditions Casterman a pu surprendre, mais l’idée avait déjà été évoquée depuis quelques temps, d’autant plus que David Sala travaille avec l’éditeur depuis plusieurs années : « Il existe entre nous une véritable confiance mutuelle. Je pense que c’est important qu’on laisse une très grande liberté aux auteurs et d’encourager leur point de vue, parce que les travaux les plus personnels sont souvent les meilleurs », explique-t-il.
Un Frankenstein particulièrement original
À force de lectures et de relectures de l’œuvre originale, David Sala en identifie les zones d’ombre, les manques ou les épisodes qui n’ont pas été suffisamment développés à son goût. Il décide de combler ces lacunes et redonne un sens à la vie de la Créature. D’un grand classique, il réalise son ouvrage le plus personnel : « S’attaquer à un mythe, c’est s’attaquer à une histoire vue et revue. Cela oblige se demander ce qu’on va y apporter de plus. La prise de conscience de l’ampleur de cette tâche m’a donné un peu le tournis.
Mon idée a été de me détourner un peu du scientifique Frankenstein pour m’intéresser à la Créature. J’ai construit le récit autour d’elle qui, dans l’œuvre originale, ne fait que s’excuser d’exister. J’ai voulu montrer la manière dont elle prend possession de son existence, et surtout comment elle a envie de vivre. C’est à partir de là, tout naturellement, qu’est apparue dans mon histoire la jeune femme qui la recueille et lui donne goût à la vie ».
C’est ensuite l’évolution de la créature qui est décrite en détail et qui, finalement, évolue et progresse dans un monde violent et cruel, à tel point qu’au fil des pages, on se demande qui sont les véritables monstres. Est-ce cette Créature qui n’a pour unique but que celui d’être acceptée par l’autre ? Ou les hommes qui rejettent violemment la différence ?
David Sala tente une réponse à cette délicate question : « Au départ, la Créature est seule et nue, abandonnée par son créateur. Notre société qui est certes brutale peut aussi être bienveillante, et cette bienveillance, j’ai voulu l’incarner dans la femme qui la recueille et qui lui confectionne son manteau pour la protéger ». Mais cette femme est lynchée et pendue par une frange intolérante de la société dans laquelle elle vit. La scène terrible donne l’occasion à David Sala de faire proférer les premiers sons d’une « Créature qui, comme un nouveau-né, pousse son premier cri, qui est le cri de rage d’un être qui naît de la violence ».
Les ponts avec Le Poids des héros deviennent évidents : « C’est là toute la question de ce qu’est l’humanité. Cette histoire met en avant la manière dont certains établissent les hiérarchies entre les Hommes. Comment ils définissent ce que doit être un être humain tout en rejetant les différences plutôt que d’essayer de les comprendre. L’épisode de l’aveugle est particulièrement éloquent et illustre la peur de l’inconnu. Tant qu’il ne sait pas qu’il a devant lui la Créature, ce dernier l’accepte. C’est seulement quand on lui dit que la chose qui est présente n’est pas normale, qu’il est terrorisé et qu’il la chasse ».
Une grande part laissée à l’improvisation
Le style graphique proposé par David Sala pour conter l’histoire de Frankenstein est sans précédent et ses choix sont audacieux et assumés. « Je crois que l’important est d’être plongé dans le récit. Mon idée est de toujours dessiner et de peindre en fonction de ce que je raconte. La couleur est un élément narratif. Quand je veux plonger le lecteur dans les ténèbres, j’utilise certaines teintes et certains cadrages. Je suis sans cesse animé par un souci de justesse et de fidélité pour l’émotion du moment », explique le dessinateur.
Mais ce n’est pas pour autant que tout est prévu à l’avance. Une certaine dose d’imprévu agit également dans la composition de ses planches. « Quand je peins, je suis pris dans un élan. Il y a au départ très peu de recherche. Comme tout est réalisé en couleurs directes, il y a une grande part d’improvisation. Cela me permet d’être au plus proche des émotions que je veux transmettre ».
Des lecteurs peuvent penser que les influences sont réfléchies à l’avance, David Sala leur répond qu’il « laisse cours à la spontanéité par rapport à la pensée du moment. C’est pourquoi il y a des mélanges de styles. Quelquefois, on trouve des notes expressionnistes, d’autres fois les dessins relèvent de l’impressionnisme. L’essentiel est d’être toujours au plus près du récit. Par exemple, le manteau que la jeune femme confectionne pour la Créature ne peut être qu’un patchwork, un assemblage de tissus mais beaucoup y ont vu des références à Klimt. Quand je peins, je ne me demande pas comment ferait Cézanne ou un autre artiste à ma place. Comme j’ai été nourri avec toutes ces références, je pense que les idées me viennent naturellement et sans calcul ».
Cela contraste avec la rigueur dont il a eu besoin pour réaliser Le Poids des héros : « J’avais la contrainte d’un certain réalisme, tout d’abord car il fallait que je représente les années 1960-1970. Et puis je mettais en scène mes parents, ma famille, mes copains. J’ai dû aussi traiter les camps nazis, même si je les abordais avec mon regard d’enfant. Mais tout le récit devait quand même coller à la réalité. On retrouve dans cet album un certain réalisme, un réalisme revisité, mais un réalisme quand même ».
Pas de place pour la routine
Comme dans l’ensemble de son œuvre, dans Frankenstein, une belle place est donnée à la nature. Celle-ci, majestueuse et foisonnante de couleurs, constitue un véritable écrin qui apaise et enjolive la dureté de l’histoire : « Il n’y a rien de plus fascinant que la nature, il n’y a pas grand-chose qui m’émeut plus qu’une couleur dans le ciel. Le travail sur la nature est sans limite. On peut se permettre beaucoup de choses pour la représenter, changer les formes, les couleurs. Parfois, dans mes dessins, les arbres ressemblent à des arbres, d’autres fois, non. Pour un dessinateur, la nature est le lieu dans lequel on peut mettre beaucoup de rêverie et on peut aussi y mettre de soi. On peut inventer et expérimenter. La nature, c’est vraiment l’endroit de tous les possibles », affirme David Sala.
Alors armé de crayon et de gouache, il ne se fixe aucune limite quitte à être surpris du résultat final : « Je suis toujours surpris effectivement, soit parce que je trouve ça moins bien que ce que j’imaginais au départ ; d’autre fois, je me dis que je ne désirais pas aller dans ce sens, mais pourquoi pas ? Il y a aussi des accidents, liés au travail en direct, ou plein de petits problèmes qui, finalement, ouvrent de nouvelles idées. C’est tout cela qui rend l’exercice palpitant. Il n’y a pas de place à la routine », conclut l’auteur.
Par Romain BLANDRE
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Frankenstein - Par David Sala, d’après Mary Shelley - Ed. Casterman
Photos et vidéo : Kelian Nguyen