Bof
20 mai 2025
L’exposition « Rêves de Japon » part d’une bonne intention. Relier les mangas modernes aux estampes anciennes est un parallèle intéressant. Le célèbre Katsushika Hokusai avait bien intitulé Manga ses carnets de croquis, certes dans un style radicalement différent des shōjo et shōnen d’aujourd’hui.
Les œuvres sont présentées au sein de l’exposition en espaces distincts, qui permettent d’admirer une quinzaine d’œuvres centrées autour d’un thème : les portraits de Utamaro, les influences de Toulouse-Lautrec, ou encore une section finale emplie de grosses figurines collector prêtées par Tsume, partenaire de l’exposition. On note en particulier une armure de samouraï saisissante ou encore des maquettes en bois d’éléments architecturaux.
Pour le reste, l’exposition « Rêves de Japon » est assez maladroite. Elle accumule les omissions et les erreurs factuelles.
Estampes (reproduites) et histoire japonaise (mal documentée)
Sur le site officiel de la ville de Rueil, on peut lire que l’exposition comporte « 100 estampes originales d’artistes (Hokusai, Hiroshige, Kitagawa Utamaro et Toshusai Sharaku) ». Problème : les œuvres exposées sont des reproductions récentes, ne respectant ni les formats, ni les couleurs d’origine. Les estampes originales de l’époque d’Edo étaient imprimées au format ō-ban, un format entre le A3 et le A4 actuel. Celles vues dans la salle de l’atelier Grognard sont plus petites, et plus récentes aussi, comme le montrent notamment les couleurs.
Il aurait suffi de préciser le recours à des reproductions, mais le site web n’en dit rien et insiste au contraire sur la présence d’estampes originales, ce qui est pour le moins problématique.
Le texte des cartels est particulièrement ambigu à ce sujet. En effet, ils indiquent généralement : « Estampe, premier tirage (date), tirage postérieur ». Il faut lire entre les lignes pour comprendre que le premier tirage de l’estampe a eu lieu à la date indiquée, mais que l’objet présenté dans l’exposition est plus tardif. Et pour cause, il s’agit d’une reproduction.
Concernant les erreurs factuelles, le premier panneau de l’exposition explique que la vente d’estampes aida à financer la révolution industrielle japonaise. Or, les estampes étaient très bon marché à l’époque d’Edo (l’équivalent d’un sandwich aujourd’hui), et étaient vendues entre autres comme souvenirs pour les voyageurs visitant la capitale. Dirait-on aujourd’hui que les cartes postales de Montmartre ou de la tour Eiffel soutiennent, à elles seules, toute l’industrie automobile française ?
Nous avons aussi été surpris par la mention d’une « pipe à opium », confondue avec une simple pipe utilisée entre autres par les courtisanes geishas.
Mangas, anime… et fautes d’orthographe
Et c’est seulement maintenant que l’on en arrive aux mangas. Bon point : l’exposition a fait appel aux talents de l’artiste Ads Libitum pour présenter quelques-unes de ses œuvres-phares représentant des parodies d’estampes célèbres, mêlées à des personnages de manga. Ainsi, nous retrouvons Goldorak émergeant des flots devant des badauds ébahis, ou encore Astroboy s’envolant devant le mont Fuji. Le travail de l’artiste ponctue régulièrement les murs de la galerie, et constitue un véritable exemple de dialogue entre estampe et manga.
On découvre également certaines planches et celluloïds exposés sur les murs. Un dōga [1] d’Astroboy est, par exemple, montré. Problème : l’image crédite « Osuma Tezuka », et non « Osamu Tezuka ». Il n’est pas rassurant de trouver des fautes d’orthographe aussi flagrantes dans les cartels. Combien d’autres erreurs similaires se sont-elles glissées dans ceux d’œuvres moins connues ?
On regrettera également, de manière plus générale, le nombre assez réduit d’œuvres en rapport avec le manga. Les trois quarts de l’exposition se concentrent sur des reproductions d’estampes, des objets japonais, ou des peintures, mais seul le dernier espace est réellement dédié au manga et à l’animation. Les œuvres présentées y sont de bonne qualité. On y trouve des dōga de Dragon Ball ou encore des planches préliminaires de Naruto. Les objets les plus spectaculaires sont les figurines collector prêtées par Tsume. Ces dernières sont bien mises en valeur et illustrent efficacement la portée commerciale de l’industrie du manga et de l’animation. Aussi kitsch soient-elles, elles font partie intégrante de ce paysage et permettent de souligner l’importance des produits dérivés.
Que faut-il en retenir ?
L’exposition « Rêves de Japon » part d’un postulat louable : le dialogue entre estampes et mangas doit être documenté et enseigné de façon ludique au public. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de sa démarche. Par son manque de rigueur et certains raccourcis factuels, elle échoue à établir un véritable lien entre les matériaux qu’elle présente. Il faut souligner le succès de fréquentation de l’exposition. En dépit d’un tarif plein à 7 € (5 € en tarif réduit), l’espace était bien fréquenté samedi dernier. À ce prix, le public est en droit d’attendre un peu plus de sérieux.
Par Akira OIKAWA
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[1] en animation, un dessin représentant une pose intermédiaire entre deux genga (images clés).
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