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Excellent
10 septembre 2026
Oublioir ? C’est Aimé Césaire qui avait inventé ce mot pour désigner la volonté des colonisés d’effacer "le passé prestigieux des colonisés". Titiou Lecoq (à la fin de son livre et de la BD qui en est tirée) reprend ce bon mot pour l’histoire des femmes, largement et volontairement ignorée elle aussi.
On retrouve dans la BD toutes les qualités du livre, à savoir la volonté de porter à la connaissance de toutes et (surtout) de tous, les acquis de la recherche historique et anthropologique sur les femmes. Les chercheuses, mais aussi chercheurs, sont mis.es à l’honneur. De leurs travaux couvrant toutes les périodes historiques, depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours, il ressort une histoire tout sauf linéaire, avec des périodes où les femmes ont joué un rôle important et d’autres où elles ont été reléguées à des fonctions subalternes. La palme revient au XIXe siècle, inauguré par le Code civil, qui, non seulement, a cantonné les femmes à des fonctions avant tout reproductives et familiales, mais a ensuite été le grand moment d’effacement ("l’oublioir" donc) du rôle qu’avaient pu jouer les femmes jusqu’alors.
Loin d’être pesant, ce savoir en construction (car les autrices disent bien que l’on ne sait pas tout, à commencer par l’essentiel : l’origine de la domination masculine, très discutée par les spécialistes) est dispensé avec légèreté et humour, contribuant à mettre au jour de nombreuses inconnues. Car, derrière quelques reines ou régentes médiévales, derrière les Olympe de Gouges, George Sand ou Simone de Beauvoir, c’est une ribambelle de femmes dont on (re)découvre ici le rôle : l’écrivaine du XVIIème siècle Catherine Bernard (plagiée par Voltaire dans sa tragédie Brutus), les peintresses (la question de la langue est tout sauf anodine) de ce même siècle Fede Galizia ou Artemisia Gentileschi [1], la philosophe des Lumières Louise Dupin, la socialiste féministe du XIXème siècle, Pauline Roland, ou bien encore Simone Iff, qui a joué un grand rôle dans la bataille pour le droit à l’IVG. Autant de noms peu connus qui nous permettent de sortir du piège de la femme exceptionnelle, un arbre destiné à cacher la forêt. En fait, ces femmes puissantes furent nombreuses et le seront de plus en plus à l’avenir. Elles nous rappellent que les avancées ne se sont pas faites sans combats, ni sans retours en arrière (y compris aujourd’hui, avec le backlash orchestré par les mouvements virilistes).
Titiou Lecoq et l’autrice et dessinatrice Marie Dubois, au vu de leur bibliographie respective, étaient faites pour se rencontrer et pour réaliser cette adaptation très fidèle, à laquelle le dessin apporte un vrai plus. La caricature, la reprise d’oeuvres d’art, la mise en couleur judicieuse (assurée par Emilie Rouge), le recours à de petits schémas explicatifs et drôles, à des frises chronologiques revues et corrigées, servent au mieux le propos. Tous les codes de la BD sont donc mis au service du texte. Ainsi, le livre originel, en lui-même déjà très agréable à lire et jamais pesant, quoique très bien informé, gagne encore en intérêt dans cette adaptation en BD. Il y a fort à parier que celle-ci, d’utilité publique, trouvera (et a déjà trouvé, cet ouvrage étant paru en 2025) son lectorat, féminin comme masculin. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il vise juste (pour reprendre, presque, le titre d’un autre ouvrage important qui vient de sortir sur une thématique proche : Viser juste d’Adèle Haenel).
Par Philippe LEBAS
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[1] Son oeuvre a fait l’objet d’une récente exposition au musée Jacquemart-André à Paris, en 2025, preuve que le travail de mise au jour est en cours.