Deux salles entourent l’atelier. Dans la première, on peut découvrir le travail de son père, Marc Taraskoff, créateur de nombreuses couvertures pour l’édition française. Dans la seconde, sont exposés les originaux de Certifié humain, le dernier album signé par Dora Formica. A partir du constat de l’arrivée imminente de l’IAG dans la profession, les 126 pages du livre racontent des visites d’ateliers situés en France, Belgique, Allemagne, Hollande et Suisse. Léonie Bischoff, Anne Wilsdorf, Tom Tirabosco, Guillaume Long et d’autres sont présentés dans leur univers de travail et parlent de leur rapport à l’informatisation de la création. Le dispositif nous fait voyager à travers l’Europe, dans le présent, le passé et un futur possible de l’illustration.
Aux planches originales, l’exposition ajoute quelques objets, comme ces splendides modèles réduits des ateliers visités, réalisés avec une minutie qui force l’admiration, digne des meilleurs artisans, loin de ce que pourrait produire une imprimante 3D.
Avez-vous déjà constaté que des commanditaires usuels préfèrent utiliser l’IAG ?
Je ne peux pas quantifier les commandes qui ne m’ont pas été adressées. En revanche, je constate que l’argument devient un levier à la négociation : on tente de faire baisser les prix en invoquant les générateurs d’image comme alternative. Comme j’ai fait ce livre, on vient me rapporter des choses de la profession. Certains auteurs m’ont signalé que des clients évoquaient même la possibilité de faire imiter leur style par une machine à partir de captures d’écran de leurs travaux. A ce stade, on touche au pénal (plagiat, voire vol pur et simple). Une version sournoise consiste à dire que certes le travail est peu payé, mais qu’il s’agit de continuer à donner du travail à des humains. Cette belle éthique s’accompagne volontiers de rémunérations au lance-pierre.
Chez des clients qui me demandaient des travaux, je n’ai pas remarqué d’utilisation de l’IAG, mais cela ne saurait tarder. Tout dépend de l’éthique des mandants. Presque toute la problématique va dépendre d’eux : s’ils ne succombent pas aux sirènes de la facilité financière et se disent qu’ils vont continuer à valoriser la création humaine, on s’en sortira, mais si tout le monde commencer à utiliser l’IAG pour tout et n’importe quoi…
Dans quels domaines commence le remplacement ?
Les éditeurs, notamment ceux orientés vers la jeunesse, n’ont pas officiellement entamé cette démarche. Il n’empêche que des couvertures de romans commencent à être réalisées par de tels moyens. L’IAG intervient d’abord dans ce qui relève de l’exécution, comme le dessin corporate. Le dessinateur Rylsse, installé à Berlin, compare l’arrivée de l’IAG avec ce qui s’est passé pour l’horlogerie. L’apparition de la montre à quartz a séparé progressivement deux marchés : les montres-bracelets à bon marché pour un usage avant tout fonctionnel et les objets perpétuant le savoir-faire traditionnel, valorisés au niveau du prix. Il est persuadé qu’il aura toujours des clients, parce qu’il se considère comme un artisan.
Que répondre à ceux qui invoquent le combat perdu des peintres de chevalet contre la photographie ?
Aujourd’hui, le changement est bien plus brutal. Il s’agit d’autre chose. On ne maîtrise pas ce qui est en train de se passer. Voilà quelque chose qui touche tous les niveaux, y compris avec un risque de déclin cognitif de dimension sociétale. Le philosophe Eric Sadin attire notre attention en affirmant qu’on s’attaque à l’intelligence humaine. Au XIXe siècle, une partie des portraitistes étaient concurrencés par les photographes certes, mais on est maintenant dans quelque chose qui va beaucoup plus loin. Derrière l’appareil photographique, il y a encore un humain qui agit par l’œil et par la main, en tissant un lien avec ce qu’il va représenter.
Comment ont été sélectionnés les artistes qui ont reçu votre visite ?
J’en ai choisi certains parce qu’ils utilisaient une technique demandant un savoir-faire spécifique, comme Tom Tirabosco, qui travaille avec des monotypes très longs à réaliser, ou Léonie Bischoff et son crayon magique, fait d’éclats de couleur qui donnent à son trait un rendu particulier. Comme je suis une grande admiratrice de leur travail, c’était une occasion d’aller passer une journée dans leur atelier et d’apprendre. D’autres personnes ont été retenues parce qu’elles touchaient un peu à l’IAG et que j’avais envie d’intégrer un regard dissonant. Martin Panchaud a conçu une machine pour réaliser les dédicaces. Pour sa part, Lauraine Meyer, à Amsterdam, a pu tester l’IAG avec les élèves d’un collège, avec des résultats peu convaincants. Bref, il s’agissait pour moi de réunir un échantillon d’âges différents et de techniques variées. En dehors de quelques incompatibilités d’agenda, je n’ai pas essuyé de refus.
A quand une action collective des créateurs, à l’image de la longue grève des scénaristes américains ?
La profession a une forte dominante individualiste par la nature même du travail, qui se fabrique largement de manière isolée. J’ai lancé plusieurs fois des questionnements, qui ont été entendus par certains, sur le site de notre association professionnelle, la Swiss Comics Artists Association. Cette dernière soutient la démarche, mais son axe principal reste celui de la revalorisation des rémunérations. Un autre groupe qui n’a pas encore de nom et dont je fais partie avec des membres de Splotch, groupe d’auteurs et d’autrices de Suisse romande, s’est créé. Nous avons pris contact avec un conseiller national et nous réfléchissons à des actions à entamer. J’espère que mon travail présent va servir à ouvrir le débat et à alerter les gens de tous les milieux. Je suis convaincue qu’en se fédérant on sera beaucoup plus forts. Le livre et l’exposition sont nés d’une urgence que j’ai ressentie comme vitale, par ma situation et par mon héritage familial. En effectuant en solitaire mon tour des créateurs, j’ai pu fédérer des gens qui se sentent impliqués.
Par Cédric SUILLOT
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BDfil
Lausanne, quartier de la gare
Jusqu’au 18 mai 2025
Expositions et espaces de vente ouverts au public des vendredis aux dimanches
Vendredis gratuits, billets CHF 15 pour les autres jours
Programme complet : https://bdfil.ch/
En médaillon : Photos Lisa Roerich