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Bon
18 janvier 2025
2013. Une série d’incidents particulièrement violents opposent des musulmans et des hindous dans trois districts de l’Uttar Pradesh, un état du nord de l’Inde. L’émeute, dite de Muzaffarnagar, a causé la mort de plusieurs dizaines de personnes, et des milliers d’autres ont été déplacées. Si l’événement n’est pas à relativiser, sa modeste échelle au regard de d’autres tragédies, tant dans l’ampleur que l’espace géographique, a permis à Joe Sacco de mener son enquête auprès des populations locales un an après les faits.
Des tensions communautaires et religieuses dans une Inde gagnée par l’Hindutva
Des interviews de représentants du gouvernement de l’Uttar Pradesh, des chefs de village, des intellectuels (professeur de sciences politiques, avocat…), mais aussi des victimes, permettent petit à petit à Joe Sacco de retracer le contexte, les raisons et les conséquences de ces violences. Aidé par son comparse traducteur, guide et journaliste, Piyush, l’auteur revient longuement sur les tensions communautaires et religieuses qui traversent la région, mais aussi le pays, de manière sporadique.
En décembre 1992, destruction de la mosquée d’Ayodhya et 2000 morts ; 1993, des attentats à la bombe attribués à des « bandes criminelles musulmanes » font 250 morts ; 2002, dans l’état du Gujarat, une soixantaine de pèlerins hindous meurent dans l’incendie d’un train, incendie pour lequel on accuse les musulmans. S’ensuivent alors des émeutes qui causent la mort de 800 musulmans et 200 hindous. Des événements qualifiés de "pogroms" et une affaire dans laquelle l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, aurait une responsabilité. À l’époque, il aurait donné l’ordre à la police de ne pas intervenir en sa qualité de gouverneur de l’État. Les affrontements étudiés par Joe Sacco ne sont donc pas une exception et figurent sur une liste interminable d’affrontements sanglants.
De la Palestine à l’Inde : nationalisme et extrémisme religieux
Il ne nous est pas surprenant que Joe Sacco ait choisi l’Inde comme nouveau terrain d’enquête. Avec la politique nationaliste et hindouiste de Narendra Modi, l’idéologie de l’hindutva ne cesse de progresser au sein de la population indienne. Ce concept politique d’extrême droite implique de faire de l’Inde un état hindou, et non laïc et multi-confessionnel, de réécrire l’histoire du sous-continent afin de faire disparaître toute trace d’autres cultures, notamment musulmanes mais aussi chrétiennes, de promouvoir une culture indienne originelle dans un bel exercice d’ « invention de la tradition » (concept des historiens Eric Hobsbawm et Terence Ranger), de promouvoir des pseudosciences liées à la religion hindoue, ou encore de réécrire les manuels scolaires (disparition de la théorie de l’évolution de Charles Darwin, de la dynastie musulmane des Moghols, de l’assassinat de Gandhi…).
Quel est le lien avec la Palestine, précédent sujet de prédilection de Joe Sacco ? Ce mouvement politique indien, pourtant ouvertement admiratif du nazisme, est historiquement favorable à Israël. Depuis son arrivée au pouvoir par l’intermédiaire de Narendra Modi, ses partisans scrutent avec la plus grande attention la possible évolution de l’État d’Israël vers une société illibérale et autoritaire sous la pression de l’extrême droite religieuse israélienne. Son idéologie suprémaciste, qui fait figure de pendant juif à l’hindutva par certains aspects communs, intéresse l’Inde. Notamment sa manière de concevoir la gestion de la population arabe israélienne, ainsi que les populations palestiniennes dans les territoires occupés de manière illégale selon l’ONU. Enfin, on relèvera les tensions communautaires et religieuses qui peuvent exister, exacerbées par le conflit israélo-palestinien et le processus de colonisation, avec des explosions régulières de violences, notamment en lien avec Gaza jusqu’à sa destruction récente.
À cet égard, il nous a paru surprenant que Joe Sacco n’établisse pas ce lien idéologique dont il est peu probable qu’il l’ignore. Cependant, il est bon de noter que l’auteur s’en tient véritablement à une analyse des événements de 2013 en Uttar Pradesh et se garde, dans l’ensemble, de changer d’échelle pour analyser les faits afin d’en extraire toute sa spécificité. Peut-être est-ce là une clé de compréhension, sans compter que Narendra Modi ne devient Premier ministre indien qu’à partir de 2014.
La question complexe des violences religieuses et communautaires : corruption, populisme électoral et inégalités
La bande dessinée de Joe Sacco est passionnante par sa narration léchée qui s’emploie à reconstruire le processus complexe par lequel les violences ont explosé. La multiplicité des interlocuteurs illustre avec force les strates sociales et politiques impliquées, laissant ainsi peu de place aux interprétations faciles.
La population Jat hindoue, communauté rurale présente dans le nord et le nord-ouest de l’Inde, les musulmans ruraux et les musulmans urbains, le pouvoir politique de l’Uttar Pradesh qui prêche par populisme électoral auprès d’un électorat musulman de l’ordre d’1/5 de la population, la police locale et la police de l’État qui ne reçoivent pas les mêmes ordres, l’omniprésence de la corruption, les foules en colère et les haines entretenues par des événements traumatiques du passé, sont autant d’éléments à prendre en compte pour comprendre les événements.
Et puis il y a la vérité, cette victime collatérale. Chacun et chacune tisse les contours de sa réalité vécue, tandis que rapidement la multiplicité des récits fait surgir de nombreuses incohérences, des mensonges et des interprétations discutables. Qui croire ? Joe Sacco essaie de démêler le vrai du faux en répondant aux questions posées par son reportage : « Quels récits les auteurs construisent-ils pour justifier leur participation à la violence ? Quel est le rôle de la violence dans une démocratie ? Comment les foules, par opposition aux dirigeants, influencent-elles la direction des événements ? ».
L’individu et la foule, une fable démocratique ?
Afin de mettre son reportage en scène, Joe Sacco déploie un trait très réaliste, dans un noir et blanc agréable duquel émerge d’innombrables visages aux émotions diverses. Un découpage extrêmement dynamique favorise l’entrée et le suivi du récit. L’auteur alterne constamment entre des planches où figurent des foules colériques, violentes, déboussolées, blessées, et des pages pleines de visages en gros plan ou plan rapproché où la sérénité est de mise, parfois surjouée selon les individus, mais précieuse afin que la parole puisse être entendue et expliquée. Cette opposition entre foule et individualité dans la vie démocratique est une vieille lanterne du débat politique. Au XIXe siècle, l’historien français Jules Michelet a fourni à cet égard d’innombrables pages où il exprimait sa détestation certaine de la foule révolutionnaire.
Toujours est-il que les passions tristes animent ces foules indiennes qui souhaitent se faire justice, comme un témoignage d’un système judiciaire ou d’un système policier jugés, selon les camps, partisans, inefficaces ou attentistes. Le clanisme omniprésent, le communautarisme et la place centrale de la religion dressent le portrait d’une société où l’individu semble comme écrasé dans sa conscience par cette foule incontrôlable, prompte à l’action violente, tandis que les notables, notamment religieux, tentent de calmer le jeu ou de souffler sur le feu...
Souffler sur le feu : violences passées et à venir en Inde est incontestablement une bande dessinée de qualité et témoigne d’un sujet essentiel et passionnant. On regrette cependant que l’auteur ne procède pas davantage à des remises en perspective et des liens qui, selon nous, n’auraient pas pour autant nui à l’enquête qui ambitionnait de souligner, avec succès, la spécificité locale de l’événement. L’Inde a tant évolué depuis l’enquête menée en 2013 que cette bande dessinée en appelle une autre, focalisée sur ces violences survenues depuis dans le sillage de la politique de Narendra Modi. Quant à sa question plus large de la place de la violence en démocratie, le terme de l’album aurait pu avantageusement comprendre quelques pages sur l’irruption continue de la violence dans les démocraties occidentales ces dix dernières années.
Par Romain GARNIER
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Souffler sur le feu : Violences passées et à venir en Inde - Par Joe Sacco
Éd. Futuropolis - Paru le 06-11-2024 - Format 20.2 x 1.6 x 27.4 cm
140 pages - 22 €