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Rose est née à la Réunion. De sa fratrie, elle est la seule créole à la peau blanche, la seule fille, la seule avec les cheveux longs, bref, la seule à être différente. Rose n’aime pas ses cheveux crépus. Les modèles de magazines, les actrices de films, les poupées Barbie, ont toutes des cheveux parfaitement lisses. Des siècles d’histoire et de discriminations systémiques ont façonné un monde dans lequel des cheveux beaux, ce sont des cheveux lisses. Une belle peau, c’est une peau claire. Une femme, c’est obligatoirement une belle femme. Racines est une lecture très déroutante, car son autrice Lou Lubie (“Goupil ou Face", "La Fille dans l’écran”) n’hésite pas à aborder ouvertement la complexité du croisement entre sexisme, racisme, harcèlement, et dysmorphophobie.
Racines se concentre sur la vie de Rose, son enfance, ses années de fac, son début dans le monde du travail. L’ouvrage est cependant régulièrement entrecoupé de pages plus éducatives, révélant toutes les discriminations qui ont balisé l’histoire du cheveu. C’est à vrai dire un tour de force assez impressionnant que de réussir à intégrer des statistiques au récit, sans l’interrompre, comme les chiffres du harcèlement scolaire, ou du tissage (méthode de pose d’extensions capillaires).
Autre chose que l’on apprécie dans cette œuvre, c’est sa structure narrative. Rose ne se hisse pas au sommet de l’échelle sociale de façon linéaire. Au contraire, elle enchaîne de manière rythmée les pics et les creux. Plusieurs pages, à intervalles réguliers, la montrent en train d’admirer son reflet dans le miroir, heureuse de faire une nouvelle découverte capillaire, de trouver une nouvelle beauté en elle. Rose arrive à se sentir bien dans sa peau malgré l’artificialité parfois extrême des moyens qu’elle emploie.
Les thèmes de Racines sont forts, et l’autrice met en scène les biais sociaux qui poussent des femmes noires à investir des sommes faramineuses pour lisser leurs cheveux. Mention spéciale au tacle envers “Salut les Terriens”, il est en effet difficile de trouver une émission aussi caricaturale et qui illustre si bien les propos de l’autrice.
Côté dessin, Lou Lubie adopte une atmosphère très pastel, avec des couleurs douces, claires. L’enfance de Rose à la Réunion est montrée par des aplats de jaune pâle, de rose et de beige, pour passer sur du bleuté et du vert lorsqu’elle arrive à Paris. Le style est parfois d’un minimalisme impressionnant. Des pages entières sont parfois consacrées à un dialogue, un calendrier, ou un schéma. Les traits des personnages sont arrondis et simplifiés, ce qui leur donne une identité caractéristique. Malgré ses multiples changements de coiffure, on identifie tout de suite Rose au milieu de la foule.
Il faut prendre le temps de lire Racines, de comprendre toutes les annotations dans les marges, tous les schémas qui expliquent les enjeux du cheveu. Le lecteur voit par les yeux de Rose, entend par ses oreilles, touche par ses doigts. Lorsque l’on referme le livre, il est laissé avec une seule question : qui aurait su que tant de choses se cachaient dans nos cheveux ?
Par Akira OIKAWA
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À propos de l’autrice :
Lou Lubie est autrice de bandes dessinées. Originaire de l’île de la Réunion, elle y publie ses cinq premiers livres, avant de se faire connaître en France métropolitaine avec Goupil ou face.