Matthieu Bonhomme : « Charlotte Impératrice parle d’individus pris du mauvais côté de l’Histoire. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 13 mai 2025 
Avec Charlotte Impératrice, Matthieu Bonhomme et Fabien Nury signent une fresque historique foisonnante, tragique et brillamment mise en scène. Alors que s’achève ce cycle entamé il y a sept ans, nous avons rencontré Matthieu Bonhomme à Bruxelles, en avril dernier, à l’occasion de la sortie du dernier tome. Le dessinateur revient sur les choix esthétiques et politiques qui ont façonné l’album. Entre critique de l’impérialisme, réflexion sur la fabrication des récits officiels et hommage aux grandes figures de la bande dessinée, il livre une vision lucide, dense et engagée de son travail.

Bonjour Matthieu Bonhomme. Vous signez avec ce nouvel album la conclusion de Charlotte Impératrice, une série entamée il y a près de dix ans. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette aventure éditoriale et artistique ?

Matthieu Bonhomme : Plusieurs sentiments me traversent. Je ressens avant tout une grande fierté et beaucoup de gratitude, notamment pour cette collaboration avec Fabien Nury, qui a été particulièrement stimulante et passionnante. Il y a aussi un vrai soulagement, car le projet était ambitieux, probablement le plus important que j’aie signé dès le départ.

Contrairement à mes autres séries, comme Le Marquis d’Anaon ou Esteban, qui se sont construites progressivement — un album, puis un second, puis un troisième — Charlotte Impératrice a été pensée d’emblée comme une fresque en plusieurs volets. Quand il a fallu signer ce contrat, j’avais une certaine appréhension, presque la sensation de me tenir au pied de l’Everest. Mais aujourd’hui, je suis heureux d’être allé jusqu’au bout. Fier du chemin parcouru, reconnaissant pour cette aventure, et soulagé d’avoir relevé ce défi. Tous ces sentiments cohabitent en moi.

Dans ce dernier tome, Charlotte tente désespérément de sauver l’Empire du Mexique et la tête de son mari en allant plaider sa cause auprès de Napoléon III, puis du pape — une entreprise vouée à l’échec. Si l’on sent une volonté de rester fidèle à l’esprit du personnage historique, vous avez aussi assumé certaines libertés, comme l’ouverture du premier tome dans les serres royales de Laeken, qui n’existaient pas à l’époque. Jusqu’où avez-vous poussé l’invention dans ce quatrième album ? Le parcours que vous retracez s’appuie-t-il sur des faits réels ?

C’est vrai, l’introduction dans les serres de Laeken constitue probablement le seul anachronisme assumé de la série. Pour le reste, nous avons veillé à rester au plus près des faits historiques. Tout ce que dit Maximilien, tout ce qui est raconté à partir du deuxième tome, s’appuie sur des sources authentiques.

Bien sûr, il y a une part d’interprétation — notamment dans la manière de représenter les scènes — mais les grandes étapes sont réelles : Charlotte Saxe-Cobourg et Gotha a bien supplié Napoléon III, elle a rencontré le pape, et elle a sombré dans la folie. La correspondance qu’elle écrit à la fin de sa vie, par exemple, est authentique. Elle existe encore et montre très clairement son état mental. Même son étrange relation avec la jeune Mathilde est documentée. Au fond, notre récit repose sur une base historique très solide, avec très peu d’inventions.

Y compris l’épisode où elle jette son seau d’excréments ?

Peut-être (rires). Dans notre duo, c’est moi qui me suis chargé de la documentation visuelle, tandis que Fabien s’est plongé dans la recherche historique à proprement parler. Certaines choses me dépassaient un peu sur le plan factuel, mais ce qui est frappant, c’est que même les éléments les plus étonnants sont souvent rigoureusement documentés.

Par exemple, la commission d’enquête évoquée dans le récit a réellement existé. Nous l’avons utilisée comme ressort narratif, mais c’est aussi l’une des sources principales de Fabien. C’est grâce aux comptes rendus de cette commission qu’il a pu retrouver certaines lettres et discours de Maximilien (Ferdinand Maximilien de Habsbourg-Lorraine, aussi connu sous le nom de Maximilien Ier, empereur du Mexique, NDLR). D’ailleurs, tout ce que dit Maximilien dans les deux derniers tomes est tiré de ses écrits authentiques. Nous sommes donc restés très proches de la réalité historique, même dans les aspects les plus romanesques.

Matthieu Bonhomme : « Charlotte Impératrice parle d'individus pris du mauvais côté de l'Histoire. » [INTERVIEW]
Matthieu Bonhomme & Fabien Nury
Matthieu Bonhomme © Rita Scaglia/Dargaud | Fabien Nury © Cécile Gabriel/Dargaud

Dans le dossier de presse, vous évoquez la dimension de "clown tragique" que vous avez accentué chez Maximilien. C’est un personnage pathétique, dont la déchéance suscite à la fois pitié et malaise — jusque dans la mort. Avez-vous pris un certain plaisir à le malmener ainsi dans votre récit ?

Oui.

Pourquoi ?

Des personnages comme Maximilien, avec cette dimension de clown tragique, sont déjà, en soi, des figures romanesques. Avant même d’en faire une BD, il avait ce potentiel de personnage haut en couleur. Peut-être était-il plus intelligent qu’il n’en a l’air… mais tout ce que nous lui faisons dire est authentique.

Par exemple, la liste de ses vingt préceptes, publiée dans le premier tome, est bien réelle. Le vingtième, “Take it coolie”, figure dans ses propres écrits. Nous avons choisi de le placer juste avant son exécution, car cela renforçait le contraste tragique — et, disons-le, c’était aussi une touche ironique qui fonctionnait bien. Oui, il y a eu un certain plaisir à accentuer ses traits, à le “charger” un peu, mais sans jamais sortir du champ du plausible. Tout reste très crédible.

Votre nouvel album dépeint sans fard la violence des dynasties royales, notamment à travers certains épisodes particulièrement sombres de la série. Dès le premier tome, la figure de Sissi tranche radicalement avec l’image populaire véhiculée par le cinéma. Était-ce une volonté assumée de déconstruire ces figures historiques idéalisées pour en révéler la face plus crue, plus politique ?

Ce dernier tome, c’est en quelque sorte un retour sur l’expérience et une réflexion sur la fabrication du mensonge. Ce que nous avons présenté comme un procès s’apparente en réalité à une enquête parlementaire, pensée pour façonner la mémoire officielle de ce fiasco.

Puisqu’il s’agit d’un échec, il fallait à tout prix en contrôler le récit. Cela implique des manipulations, des omissions, et surtout, la volonté délibérée d’effacer certains faits de l’Histoire. Derrière cette entreprise, on sent bien l’influence de forces puissantes — la royauté, bien sûr, mais aussi des alliances entre familles impériales désireuses d’étouffer le scandale de leur aventure mexicaine. Ce n’est pas un hasard si cette histoire est aussi peu connue aujourd’hui : elle a probablement été réécrite, ou du moins, filtrée à travers les seules traces que les puissants ont bien voulu laisser.

En filigrane, on aborde la question de la vérité historique, des "fake news" avant l’heure, et de la manière dont les puissants façonnent un récit à leur avantage. On voit comment Charlotte est réduite au silence, comment la comtesse de Zichy est manipulée, ou encore comment une simple soubrette subit une forme de torture psychologique pour qu’elle ne révèle rien. C’est tout cela qui est au cœur du sous-texte : comment le pouvoir écrit l’Histoire à sa manière, pour préserver son prestige.

La déchéance de Charlotte
Fabien Nury & Matthieu Bonhomme © Dargaud

En lisant Charlotte Impératrice, difficile de ne pas penser à Katanga, un autre récit signé Fabien Nury, où l’on retrouve une critique marquée du colonialisme. Cette thématique, sensible et encore clivante selon les contextes nationaux, traverse aussi votre quadrilogie à travers l’histoire du Mexique. Aviez-vous dès le départ l’intention d’aborder cette dimension politique ? Et en tant qu’auteurs français, vous êtes-vous interrogés sur la manière d’aborder ces questions, notamment dans le climat actuel ?

Oui, nous nous sommes évidemment posé la question. Le colonialisme est abordé dans Charlotte Impératrice à travers le prisme plus large de l’impérialisme — cette volonté de domination mondiale portée par les grandes puissances de l’époque. Ce n’était pas le sujet central du récit, mais il est présent en filigrane. Et selon nous, la racine de cette mécanique impériale, c’est le patriarcat, et plus précisément une forme de virilité toxique. En choisissant Charlotte comme personnage principal, nous avons voulu raconter cette histoire à travers le regard de quelqu’un qui est écrasé par ce système. Cette violence s’exprime à tous les niveaux : domination des femmes jusqu’à la folie, domination des peuples par la guerre, la répression, le silence imposé. Le colonialisme, dans ce cadre, devient un prolongement de cette volonté de contrôle et d’écrasement.

La répression, comme avec le prêtre dans le tome III ?

Comme avec le prêtre, en effet. Ce que j’ai trouvé intéressant avec Charlotte de Belgique, c’est d’en faire un personnage auquel on s’attache, pour lequel on éprouve de la tendresse, alors qu’elle appartient, dès le départ, au “mauvais côté” de l’Histoire. Elle essaie de se faire aimer, de faire le bien, mais reste enfermée dans un système dominé par le patriarcat, une force écrasante à l’origine même de l’impérialisme.

Le personnage du prêtre, auquel elle se confie, incarne la bonté et le camp du peuple. Il devient une figure miroir : elle, du côté des puissants ; lui, du côté des opprimés. Et quand il la trahit, c’est une trahison tragique, car elle comprend qu’il avait raison. Tous deux seront broyés par cette machine de domination. Cette mécanique de violence, d’écrasement par la force, résonne encore aujourd’hui. Le virilisme qui sous-tend les figures contemporaines de pouvoir — qu’il s’agisse de Trump ou de Poutine — prolonge ce modèle impérialiste. Ce besoin de domination s’exprime par l’intimidation, la guerre, la manipulation.

Charlotte Impératrice évoque aussi cette fabrique du silence autour des défaites coloniales, comme celle du Mexique, peu racontée en France ou en Belgique. Il est souvent difficile d’affronter l’Histoire, car elle heurte le récit national. Ce déni, on l’a vu récemment avec la polémique autour des propos de Jean-Michel Aphatie sur les exactions coloniales françaises en Algérie. Il soulignait une vérité historique dérangeante, et cela lui a valu un violent retour de bâton. Au fond, Charlotte parle de ces individus pris malgré eux du mauvais côté de l’Histoire. Elle croyait bien faire, mais elle portait en elle l’arrogance de sa naissance et de sa position. Et c’est peut-être cela qui la rend si humaine : elle incarne ceux qui, sans le vouloir, participent à un système destructeur.

Charlotte Impératrice T. 4/4 : 60 ans de solitude
Fabien Nury & Matthieu Bonhomme © Dargaud

Votre dessin, que l’on associe souvent à une forme de ligne claire, s’est considérablement enrichi au fil de votre carrière, devenant toujours plus expressif et détaillé. Dans Charlotte Impératrice, il frappe l’imaginaire par sa dimension théâtrale, presque opératique, mêlant élégance et tragédie — comme un Disney sombre. Quelles sont vos influences esthétiques ? Quels auteurs ou créateurs ont nourri votre style graphique ?

Mes influences viennent d’abord d’auteurs franco-belges comme Jean Giraud, Christian Rossi, Jacques Tardi ou même Morris avec Lucky Luke. Ce sont des dessinateurs qui placent avant tout la narration au centre, et c’est ce rapport au récit qui m’a aidé à construire mon propre langage graphique. Quelques Américains, comme Milton Caniff, m’ont également marqué.

Cela dit, lorsque je travaille sur un album, je préfère ne pas puiser mes références dans la bande dessinée elle-même, car elle est déjà une forme digérée. J’essaie de remonter à la source, en m’inspirant plutôt de la peinture, de la photographie et surtout du cinéma, qui offre une richesse sensorielle incomparable. Pour Charlotte Impératrice, certains films ont été essentiels, comme Vera Cruz de Robert Aldrich, Ludwig : Le Crépuscule des dieux de Luchino Visconti — où l’on retrouve une Sissi plus proche de la nôtre — ou encore Le Guépard, pour son esthétisme, sa grandeur aristocratique et cette sensation de monde hors-sol.

Graphiquement, l’une des grandes contraintes dès le départ a été le niveau de détail. À la fin du XIXe siècle, chaque objet — poignée de porte, table, mur — est orné, ouvragé, décoré. Et Charlotte, en tant que princesse, devait être mise en scène à la hauteur de son statut : une robe et une coiffure différentes à chaque apparition, une suite derrière elle, une aura visuelle qui traduise son pouvoir. Cela implique une exigence constante de recherche esthétique — brillance des cheveux, textures des tissus, maquillage subtil — pour faire ressentir à travers le dessin la richesse et la majesté du personnage.

Charlotte Impératrice T. 4/4 : 60 ans de solitude
Fabien Nury & Matthieu Bonhomme © Dargaud

Quels sont vos prochains projets ?

Je suis sur un troisième Lucky Luke, qui sortira l’année prochaine.

Vous êtes revenu à plusieurs reprises à l’univers de Lucky Luke. Qu’est-ce qui vous attire autant chez ce personnage ? D’où vient cet attachement durable ?

À l’origine, je ne devais réaliser qu’un seul Lucky Luke. Mais l’expérience a été si plaisante, et l’accueil si bon, que l’éditeur m’a proposé d’en faire un second. J’avais une idée en tête, je l’ai soumise, elle a été acceptée… et ainsi de suite. À chaque fois, c’est l’envie de revisiter ce personnage sous un angle nouveau qui me pousse à y revenir.

Ce qui m’intéresse profondément, c’est de rendre hommage à Lucky Luke tout en questionnant la figure du héros. Qui est-il vraiment ? Qu’est-ce qu’un héros aujourd’hui ? Et en quoi suis-je, moi, différent de lui ? C’est cette tension entre admiration et distance qui me donne envie de continuer à l’explorer.

Merci beaucoup.

Charlotte Impératrice T. 4/4 : 60 ans de solitude
Fabien Nury & Matthieu Bonhomme © Dargaud

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782205211757

En médaillon : Matthieu Bonhomme
Photo © Rita Scaglia/Dargaud

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Charlotte impératrice T. 4/4 : 60 ans de solitude - Par Fabien Nury & Matthieu Bonhomme, éditions Dargaud. Album paru le 18 avril 2025. 88 pages, 240 x 320 mm. 20,50 euros.

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Dargaud ✍ Fabien Nury ✏️ Matthieu Bonhomme à partir de 16 ans Histoire Biopic France Bruxelles
 
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