Favori de la rédaction
14 mai 2025
Depuis 2018, Fabien Nury et Matthieu Bonhomme ont entrepris de raconter le destin de cette princesse de Belgique. Le tome final vient de sortir, qui permet d’évaluer l’ensemble de cette saga de plus de 300 pages. Le bilan est formidable, à commencer par l’héroïne, qui choisit à 17 ans d’unir son destin à celui du frère, aussi puîné que raté, de l’empereur François-Joseph d’Autriche. Incapable de gouverner une Lombardie-Vénétie en plein Risorgimento, Maximilien se retire dans son château jusqu’au moment où lui est proposé le trône d’empereur du lointain Mexique. Devenue Carlota, « emperatriz consorte de México », la jeune épouse doit faire face à un entourage toxique et à une situation politique difficile. En cavalière émérite, elle s’endurcit vite, devient même violente en cas de nécessité. Si son marin, paresseux et coureur de bordels, se montre constant dans la veulerie et l’imbécillité, l’oie blanche des débuts laisse place à une combattante. À propos de volatiles, une métaphore court tout au long des planches : la plume. Des épais édredons blancs du début aux plumes noires ornant le corbillard de la planche finale, en passant par les chapeaux ornés d’emprunts aux autruches, ce symbole du luxe d’autrefois revient sans cesse. Au plan symbolique, la maigrichonne Charlotte devra se remplumer avant de se faire plumer comme une volaille, ainsi qu’on œuvrait dans les cuisines royales de son père.
Au début de ce quatrième volume, Charlotte est ravagée par le mal de mer, du moins le croit-on autour d’elle. Alors que s’amorce le retrait des troupes françaises qui assuraient la survie du trône mexicain, Charlotte est exfiltrée vers l’Europe sous prétexte de plaider la cause de Maximilien. Elle va perdre à la fois le soutien de sa famille et la raison, se présentant possédée chez Napoléon III à Saint-Cloud, puis jouant la folie devant le pape, au Vatican. La conquête de l’Amérique centrale tourne à la catastrophe, affaiblit le Second Empire et, jointe à une lourde défaite face aux Prussiens, oblige la cour de Vienne à accepter un compromis qui lui fera cogérer l’empire avec la classe dirigeante hongroise jusqu’en 1918.
Sous un titre digne des meilleurs auteurs latino-américains, les auteurs nous livrent une conclusion à la hauteur des précédents volumes, constamment installés sur la ligne de crête des grands albums classiques de l’école franco-belge des années 1970, mais profondément actuelle par ses modes de narration et par les thèmes abordés. Le récit est en grande partie construit à partir de l’interrogatoire des témoins de la descente aux enfers de l’héroïne, soumis aux questions d’une commission d’aliénistes travaillant au service de son frère, le roi Léopold II. La lecture est un régal : succession elliptique des scènes, dialogues ciselés, enchaînements malins, contrastes entre les différentes voix (bulles ou courriers) dont l’idéalisme est fréquemment contredit par la réalité brute des images. Un discret twist final, fait d’une rumeur contestée, relie Charlotte à un important chef militaire de la Seconde Guerre mondiale. Comme dans un manifeste, le personnage central coche les trois cases du test féministe d’Alison Bechdel : elle existe, elle parle avec des femmes (plutôt du genre épouvantable) et elle ne discute pas que d’un homme. D’autres thèmes font leur apparition, comme les maladies sexuellement transmissibles, plaie du XIXe rarement abordée en BD, la logique coloniale terroriste expérimentée en Algérie et lors des guerres indiennes ou encore les méfaits de l’Église, retracés avec un esprit anticlérical bien senti.
D’une grande profondeur de champ, les cases tracées par Matthieu Bonhomme donnent aux personnages une forte incarnation, visuelle et comportementale. Aussi à l’aise dans les portraits en gros plan que dans les plans très larges, dans les moments intimistes ou dans les scènes d’action, le trait est renforcé par la magie des couleurs, grâce au travail de Delphine Chedru, qui mérite une mention spéciale. En moins traditionnel, le résultat est beau comme Le Docteur Jivago ou Lawrence d’Arabie.
Sans aller jusqu’aux cinq actes de la tragédie classique, Charlotte impératrice joint un dilemme impossible à résoudre, une prise de conscience douloureuse d’un destin cruel et un dénouement funeste. Que demander de plus ?
Par Marcelin SWITCH
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