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Très bon
2 décembre 2025
Pour la première fois, une bande dessinée retrace près de deux siècles de monarchie belge, de Léopold Ier à Philippe. Publié au Lombard, Les Rois des Belges, de Vincent Cifuentes, Arnaud de la Croix et Jean-Philippe Thivet, propose une fresque historique ambitieuse, à la fois pédagogique, accessible et documentée, qui évite aussi bien les écueils de la glorification que ceux de la dérision.
« Nous sommes partis d’un constat simple, explique Jean-Philippe Thivet : il n’existe pas, en Belgique, de véritable travail de synthèse retraçant l’histoire et le parcours de nos sept rois. »
Le projet, pensé comme un outil de transmission, réunit deux profils complémentaires : ceux de ses scénaristes. En effet, Jean-Philippe Thivet et Arnaud de la Croix sont des figures bien connues du paysage éditorial et bédéiste franco-belge. Thivet, éditeur, enseignant et auteur de la série à succès Philocomix, s’est imposé comme l’un des vulgarisateurs les plus pertinents du neuvième art. De la Croix, philosophe de formation, éditeur chevronné et historien prolifique, explore depuis plus de quarante ans le Moyen Âge, l’ésotérisme et la franc-maçonnerie, tout en collaborant régulièrement à la bande dessinée, notamment avec le triptyque Bruxelles. Ensemble, ils réunissent une double expertise, le regard du pédagogue et celui de l’historien, qui confère à la BD Les Rois des Belges un équilibre rare entre rigueur documentaire, accessibilité et sens du récit.
À leurs côtés, le dessinateur Vicente Cifuentes apporte la maîtrise graphique d’un vétéran. Autodidacte espagnol actif depuis plus de vingt-cinq ans, il a collaboré avec les plus grands labels américains (DC Comics, Marvel Comics) et signé des centaines d’albums (Batgirl, Aquaman, X-Men), dont l’adaptation du film Suicide Squad et une version remarquée de La Guerre des mondes chez Glénat. Son trait précis, narratif et parfaitement lisible met au service du sujet historique une expérience forgée dans le comic book, donnant à l’album une élégance visuelle et une clarté qui renforcent la dimension pédagogique du projet.
L’histoire en mouvement
Le pari des auteurs est d’articuler trois niveaux de lecture : les faits historiques, les enjeux institutionnels et la dimension humaine.
« D’abord, il s’agissait de rendre compte des événements tels qu’ils se sont déroulés, précise Thivet. Ensuite, de montrer comment les rois s’inscrivent dans le fonctionnement du pays. Enfin, nous voulions restituer l’épaisseur humaine de chacun d’entre eux. »
Cette hybridation entre récit dessiné et doubles pages documentaires permet de conjuguer rythme et précision.
« Le format nous aide à trouver un équilibre, ajoute Thivet. Certaines séquences permettent d’approfondir un point, d’autres de relâcher la tension narrative. »
Ainsi, des épisodes méconnus, comme la présence du jeune Léopold III à l’ouverture du tombeau de Toutankhamon, trouvent leur place dans l’album.
« Ce n’est pas anecdotique, explique De la Croix. Cela dit quelque chose de son époque et de l’intérêt de la reine Élisabeth pour l’égyptologie. »
Entre foi, devoir et tragédie
Chaque roi trouve ici sa place dans le grand récit national. L’un des portraits les plus nuancés est sans doute celui de Baudouin, dont la foi profonde a influencé de nombreuses décisions.
« Il était impensable de taire sa position sur la loi sur l’avortement, explique De la Croix. Cet épisode fait partie de ce qu’il est. »
La même approche s’applique à Albert Ier, passionné d’alpinisme, à Léopold II et à son rôle dans l’État indépendant du Congo, ainsi qu’à Philippe, dont les auteurs soulignent la consolidation institutionnelle, malgré la difficulté inhérente à traiter un souverain encore en fonction.
« Il n’est pas effacé, note Thivet. Ses prises de parole lors de moments clés sont un élément marquant de son début de règne. »
La monarchie comme miroir du pays
De la lettre de Jules Destrée à Albert Ier —
« Sire, il n’y a pas de Belges, vous régnez sur deux peuples »
— à la crise institutionnelle sous Albert II, Les Rois des Belges retrace la trajectoire d’un pays constamment traversé par des tensions communautaires.
« Le souverain reste un point d’équilibre dans un État fragile depuis sa création »
, rappelle De la Croix.
Les auteurs abordent également la relation paradoxale entre les Belges et leur monarchie : distance et méfiance parfois, mais aussi attachement profond lors d’événements marquants, comme la mort de Baudouin. Cette tension se manifeste dans l’intérêt du public pour les serres de Laeken ou les débats autour de l’ouverture du domaine royal.
Vers quel avenir ?
Interrogés sur l’avenir de la monarchie belge ou le futur règne d’Élisabeth, les auteurs restent prudents :
« Se livrer à un exercice de futurologie serait impossible »
, affirme De la Croix, rappelant que l’institution a survécu à plusieurs moments critiques.
Thivet voit cependant une tendance claire :
« Une évolution vers davantage de sobriété, à l’image des monarchies nordiques. La population demande transparence et modération. »
Une œuvre d’histoire populaire
Graphiquement élégante et narrativement fluide, la BD réussit ce qui semblait improbable : présenter deux siècles de monarchie belge dans un format à la fois accessible, exigeant et jamais rébarbatif.
Au-delà du plaisir de lecture, Les Rois des Belges s’impose comme un véritable exercice de mémoire collective, une manière de revisiter l’histoire du pays et celle de ses souverains, avec sérieux, humanité et une volonté constante de compréhension.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les rois des Belges - Par Arnaud de la Croix, Jean-Philippe Thivet, Vincent Cifuentes & David De La Cal, éditions Le Lombard. Album paru le 5 septembre 2025. 80 pages, 241 x 318 mm. 17,45 €.