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Lancée en 2013 sur la plateforme coréenne Naver Webtoon, la série Wind Breaker [1] de Yongseok Jo s’est très vite imposée comme une référence parmi les webtoons de furyo. [2] On y suit le quotidien de Ja Hyeon, un lycéen discret et surdoué, propulsé malgré lui dans l’univers intense des courses de street biking [3] où se côtoient rivalités inter-lycées, tensions internes, mais aussi amitié et quête de liberté.
Un webtoon au succès bien ancré.
Au-delà du scénario, du sujet et du cadre eux-mêmes, qui parleront à tout adolescent quelle que soit sa nationalité, le succès de Wind Breaker repose sur un style graphique percutant et un rythme narratif soutenu. 550 chapitres sont parus à ce jour sur plus de dix ans et, avec plus de 600 millions de lectures à l’international, le succès de ce webtoon n’était clairement pas un feu de paille.
Les éditions Komogi, fondées à Lyon en 2022 par deux frères passionnés de culture asiatique, ne s’y sont pas trompées et ont annoncé fin 2024 l’arrivée dans leur catalogue de ce titre, soutenu par un financement participatif réussi en mars 2025.
Avec plus de 3 000 préventes (contre 2 000 prévues) et 151 % de l’objectif financier atteint, le démarrage de la version française papier semblait bien parti, les quatre premiers tomes étant assurés de publication, que ce soit au format individuel ou en coffret. Le symbole était aussi fort, la France étant le seul autre pays, en dehors de la Corée du Sud, son pays d’origine, à proposer un tirage papier de Wind Breaker. Ce traitement est réservé aux séries vraiment populaires, le format webtoon étant avant tout numérique.
Mais le 11 juillet 2025, jour de la sortie officielle des tomes 1 et 2 dans l’Hexagone, le mythe s’effondre : des lecteurs attentifs remarquent de très fortes similitudes entre plusieurs planches des derniers chapitres de Wind Breaker et d’autres mangas ou animés déjà publiés, et leurs comparatifs sont postés sur Reddit. Des panels de Tokyo Ghoul ou encore le clip de Adresz Hide Inside sont parfaitement reconnaissables.
Une sanction immédiate, nette et sans appel...
La réaction de la plateforme Naver Webtoon ne se fait pas attendre : elle annule purement et simplement le webtoon et le retire de son catalogue, au grand dam des nombreux fans qui lui reprochent à la fois la sévérité de sa réaction et la trop grande discrétion de sa communication à ce sujet par rapport à d’autres séries ayant subi le même genre de « bad buzz ».
Contrit, Yongseok Jo admet sa faute sans discuter. Il présente ses excuses à ses lecteurs et leur explique ce qui l’a poussé à agir ainsi dans le dernier chapitre publié (aujourd’hui indisponible). La traduction en anglais de son explication a fait elle aussi l’objet d’un post Reddit très commenté.
Il le dit sans ambages : la pression constante des délais à tenir chaque semaine l’a amené progressivement à utiliser des raccourcis techniques allant à l’encontre des standards créatifs qu’il aurait dû maintenir. En clair, à copier des modèles déjà existants qui ne sont pas les siens.
... mais qui interroge quand même
Sans chercher à excuser les pratiques discutables utilisées par Yongseok Jo, la violence et la radicalité de la réaction de Naver, en mode « circulez, il n’y a rien à voir », amènent aussi leur lot de questions pour tenter de comprendre comment la situation a pu arriver à cette extrémité.
Qu’est-ce qui peut pousser un artiste à copier le travail d’un confrère : l’admiration ? La facilité ? Quelle est la limite entre le plagiat et l’hommage ? Est-ce que quelques images « fortement inspirées » dans les derniers épisodes signifient que toute l’œuvre est à jeter, comme l’a fait Naver en supprimant l’intégralité de Wind Breaker ?
En tant que plateforme de dépôt qui ne contrôle ni la production ni la création, Naver peut-elle avoir ainsi droit de vie ou de mort sur le travail d’un auteur, y compris à l’international, lorsqu’elle refuse définitivement à Komogi la possibilité de continuer la publication ? N’y a-t-il pas aussi un travail de régulation/vérification à effectuer en amont de la part des plateformes d’hébergement et, si oui, comment pourrait-il s’effectuer ?
Quel statut donner à la version papier française de Wind Breaker désormais : plagiat honteux ou rareté éditoriale ? Et que faire des artistes qui utilisent l’IA, outil qui apprend par mimétisme donc reproduction, pour se faciliter la tâche dans la création des décors, par exemple ?
On le voit, le cas Wind Breaker n’est qu’une toute petite partie émergée d’un énorme iceberg qui touche de nombreux sujets.
En coupant court à toute discussion concernant ce manhwa, Naver a bien protégé le droit des artistes dont les dessins ont été repris par Yongseok Jo. Sur ce point, il n’y a rien à dire. Mais en arrêtant le webtoon sans autre forme de procès et en le retirant de son catalogue, elle se soustrait à ses propres obligations de vérification qu’elle avait pourtant promises de mettre en place en 2023 à la suite d’un scandale similaire sur la série I want to date a girl.
Elle évite aussi la remise en question de son modèle économique et envoie par la même occasion un message clair aux manhwagas dont elle héberge les travaux : elle les abandonnera sans hésitation au moindre problème, peu importe leur ancienneté dans le métier ou la communauté de fans derrière leur œuvre. Ce qui vient renforcer, par ricochet, la pression qu’ils subissent déjà et que mentionne Yongseok Jo dans son communiqué.
La Corée du Sud, un univers professionnel impitoyable
On l’a vu plus haut : avec 550 chapitres parus sur 11 ans environ (soit 572 semaines) avant l’annulation de la série, Yongseok Jo a fourni un chapitre par semaine chaque année pendant toute cette période, avec seulement deux semaines de pause par an. Des chiffres démentiels quand on pense qu’il doit dessiner et colorer les planches, ajouter des sons ou des effets si besoin, réfléchir au scénario et à ses ramifications futures, écrire les dialogues en reprenant la suite de l’intrigue, rester cohérent avec l’existant, le tout sans perdre en qualité graphique ou scénaristique pour maintenir l’intérêt du public.
L’auteur sud-coréen Hun avait déjà souligné cette exigence dans nos colonnes en janvier 2016, lorsque le webtoon avait fait pour la première fois l’objet d’une exposition au Quartier Asie du FIBD :
« ...Pour tenir dans le webtoon, il faut publier un récit de qualité, et surtout être capable de fournir régulièrement, rapidement et en quantité. »
Mais si le qualificatif de « démentiel » utilisé précédemment est valable pour les standards culturels européens, ce n’est pas forcément le cas sur le continent asiatique où le culte du travail est très fort et la compétition tout autant. Dans ce domaine, la Corée du Sud est connue pour être la plus extrême et avoir les conditions d’emploi les plus dures du monde.
Ainsi, même si le parlement du pays a voté en février 2018 une réduction de la durée hebdomadaire de travail, celle-ci est passée de 68 à 52 h (40 h fixes et 12 heures supplémentaires à ne pas dépasser), la durée des congés payés restant inchangée à 15 jours, cumulables avec les 12 jours fériés du calendrier coréen. On est bien loin de nos 35 h pour la même durée de repos !
Ironiquement, ces conditions transparaissent dans beaucoup de manhwas [4] dont l’intrigue se déroule dans des bureaux. Le scénario de Mais qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ?, un des titres qui a popularisé le webtoon en France, repose d’ailleurs sur cette idée : la secrétaire Kim veut démissionner parce qu’elle aspire à vivre une vie normale, loin de son tyrannique patron, du stress et des heures qui n’en finissent plus et qu’elle subit depuis 10 ans.
Et cette problématique de surcharge de travail commence à poser un vrai problème dans la société coréenne, où de plus en plus de jeunes entre 20 et 39 ans, déçus par l’inadéquation entre les efforts fournis pendant leur scolarité et les salaires obtenus dans leurs premiers emplois où ils se sont épuisés, se mettent « en repos ».
Ils ne sont ni au chômage ni en année sabbatique et n’ont pas non plus de problèmes de diplômes, bien au contraire : ils ont simplement abandonné définitivement l’idée de travailler. Ils seraient actuellement 736 000 dans cette situation, sur une population totale de 51,6 millions de Sud-Coréens. [5] C’est peu (1,4 % de la population), mais inquiétant pour le pays lorsqu’on couple ce phénomène à la crise démographique majeure qu’il rencontre. [6]. Surtout, cela vient en opposition totale avec le culte du travail incontournable dans ce pays, comme une rébellion silencieuse post-Covid.
Mondialisation, pandémie et conséquences
Ce phénomène a en effet débuté avec la pandémie de 2020, qui a eu d’autres conséquences, notamment une véritable explosion à l’international des webtoons, dont le format accessible en ligne depuis un téléphone s’est avéré être le plus pratique pour accéder à de la lecture et du divertissement en restant chez soi.
Avec la création de la première plateforme coréenne Daum en 2003, suivie de près par Naver, le marché du webtoon se structure progressivement et prend de l’ampleur en s’ancrant dans les habitudes des Coréens, avec la démocratisation du smartphone et le principe du scroll [7], qui devient le sens de lecture de ce format à part. Gratuité, régularité, variété des genres : tout est fait pour attirer et retenir l’attention du public.
L’accélération se produit avec l’ouverture aux traductions et à la création libre pour les aspirants artistes. Le marché du webtoon passe de 52,9 milliards de wons (43,5 millions de dollars) en 2010 à 880 milliards de wons (790 millions de dollars) huit ans plus tard, soit une hausse moyenne de 7,5 % par an sur la période. [8].
Un véritable phénomène de société qui dépasse de loin les frontières coréennes. Delitoon [9] en France avait flairé le bon filon en lançant sa plateforme dès 2011, et Naver a suivi en 2019 avec sa version française Webtoon.
La pandémie de 2020 parachève cette ascension en mettant à disposition le dernier ingrédient qui manquait : le temps. Depuis, c’est l’explosion avec l’arrivée des webtoons au format papier, dont le marché européen est particulièrement friand, mais aussi la disparition, après quelques années seulement, de plusieurs plateformes comme Verytoon du groupe Delcourt en 2023 ou plus récemment Piccoma France.
Tout cela rend la concurrence entre manhwagas encore plus rude et la demande en manhwas encore plus forte qu’elle ne l’était déjà. En effet, ce n’est plus seulement le marché asiatique qu’il faut approvisionner, mais bien le marché européen en sus, avec des traductions en français, en anglais, en espagnol, etc., le tout sur le même rythme que la publication des artistes, à savoir très souvent un rythme hebdomadaire.
La tentation des raccourcis et de l’IA devient alors particulièrement grande : on comprend déjà un peu mieux le choix opéré par Yongseok Jo.
Mangaka, Manhwaga, même combat ?
Le problème — ou l’avantage selon le point de vue — est que cette ouverture internationale accrue met aussi en lumière les conditions de travail des artistes asiatiques, même si une lourde chape pèse encore sur ce sujet.
L’état d’épuisement mental dans lequel se trouvent de nombreux mangakas est désormais connu et documenté dans les médias. Le décès en 2021 de Kintaro Miura, auteur de Berserk mort prématurément à 54 ans, a relancé le débat sur le burn-out des auteurs de mangas.
De nombreux fans dans le monde s’inquiètent ainsi du rythme de travail effréné d’Eiichiro Oda, le créateur de One Piece (jusqu’à 20 h par jour sans quasiment aucune pause et ce depuis 30 ans que son manga est publié ! [10]) ou encore de celui de Rumiko Takahashi, la créatrice de Ranma 1/2, qui, après son dîner, dessine toute la nuit pendant 12 h avant de faire une sieste de 3 h et de recommencer. [11]
Étrangement, on entend encore peu parler des conditions de travail des manhwagas, le communiqué de Yongseok Jo entrouvrant tout juste la porte sur les coulisses de cet univers. La chape est-elle encore plus lourde en Corée du Sud qu’au Japon ?
Le marché du webtoon étant encore très jeune et pas forcément stabilisé (du moins à l’étranger), quel pouvoir ont vraiment les artistes dans cet écosystème où l’IA tente en plus de se faire une place, avec ou sans leur consentement ?
Le plagiat dans le webtoon, sujet boomerang.
Qui dit ouverture au monde dit aussi moins de maîtrise sur le devenir d’une œuvre et sa perception par les différents publics qui vont la lire. Et plus de lectrices et lecteurs susceptibles de repérer des emprunts !
Naver n’en est pas à son premier scandale de plagiat révélé par des fans attentifs. Tel le sparadrap du capitaine Haddock dans Tintin et les Picaros, c’est même un sujet qui lui reste collé à la peau. La plateforme a ainsi subi en 2021 et 2023 plusieurs bad buzz autour de quelques séries, le dernier en titre étant le manhwa I Want To Date A Girl, accusé de reprendre des panneaux entiers de Kaguya Wants To Be Confessed, une comédie romantique japonaise. La plateforme a mis une semaine à réagir avant d’annoncer la fin de la série incriminée, mais sans donner d’explication. Elle aurait aussi promis de mettre en place des outils plus affûtés pour repérer les plagiats, mais sans entrer dans les détails.
La révélation du plagiat sur Wind Breaker montre que ces outils ne sont peut-être pas encore très efficaces, ou alors que le rythme très dynamique du marché du webtoon ne permet pas aux dits outils d’assurer efficacement leur rôle.
Le même phénomène s’est produit pour d’autres œuvres, à une échelle bien plus conséquente que celle de Wind Breaker.
Publié pour la première fois en 2019, le manhwa J’ai rencontré le premier rôle masculin en prison a été accusé de reprendre des scènes de La méchante retourne le sablier, publié en 2015. Ce sont les lecteurs qui ont repéré les similitudes et les ont signalées sur la communauté en ligne coréenne theqoo, comme on le voit sur les montages réalisés ci-dessous.
Le problème ici, c’est que c’est la scénariste Moon Siyun qui s’est excusée et a indiqué qu’elle vérifierait avec l’artiste ce qu’il s’était passé, mais cette dernière ne s’est jamais exprimée, pas plus que la plateforme Kakao l’ayant publié. Une version refondue avec une autre artiste semble avoir été publiée en 2023, mais le manhwa n’a jamais décollé.
Enfin, l’apparition de l’IA vient compliquer un univers qui l’était déjà bien assez, et c’est Blue Lines Studio qui en a fait les frais en mai 2023. Le webtoon The Knight King a ainsi non seulement été accusé de plagier des scènes du dessin animé Mushoku Tensei : Jobless Reincarnation, mais aussi d’avoir utilisé une IA pour ce faire, tout en empruntant également au détour de quelques scènes le personnage de Groot des Gardiens de la Galaxie !
Devant la controverse, le studio a rapidement admis l’usage de l’IA, mais en tant qu’outil de finition, pas de création intégrale, et a présenté des excuses publiques tout en reproposant les passages incriminés sans les apports de l’intelligence artificielle. Bien évidemment, les scènes avec Groot ont aussi été supprimées.
Quelle conclusion possible ?
Des conditions de travail à priori épuisantes mais très peu connues, des différences culturelles fortes sur la notion de travail entre Corée du Sud et Europe, un marché encore neuf et en pleine mutation qui pèse des millions, un lectorat mondial et des outils d’intelligence artificielle qui s’invitent naturellement dans la partie : le webtoon est un support qui fascine et sur lequel parier n’a rien de surprenant, à l’heure de la pleine numérisation et des réseaux sociaux.
Cependant, c’est aussi un medium qui, par sa profusion et sa facilité de lancement (il suffit de peu pour démarrer comme manhwaga, et ce partout dans le monde), nécessite une vigilance particulière de la part des auteurs eux-mêmes et des plateformes qui se chargent de les diffuser. Le plagiat n’est pas une nouveauté, il a toujours existé. Mais avec la prolifération des outils créatifs en ligne et maintenant l’arrivée de l’intelligence artificielle capable de reproduire des œuvres « à la manière de », la tentation est grande de sauter le pas et d’utiliser l’IA comme moyen de créer un webtoon, et plus seulement de le corriger sur certains aspects, comme ce devrait être le cas.
Pour durer dans le temps et maintenir l’intérêt de son lectorat, dont la capacité de concentration diminue avec les années, il est nécessaire que ce marché se réinvente et se structure sans sacrifier ce qui fait le bonheur de son public : l’art original. Pour cela, il doit réguler l’utilisation de l’IA, outil par exemple de « plagiat » qui reproduit et apprend par mimétisme, comme nous tous l’avons fait depuis notre enfance. Nous avons appris ce qu’était le plagiat, le droit d’auteur et la propriété intellectuelle : l’IA doit faire de même pour pouvoir servir les artistes, pas les asservir.
En effet, une IA pourra toujours recréer un épisode de Wind Breaker à partir de ceux existants, mais elle ne pourra jamais imaginer ce qui se passe dans la tête de Yongseok Jo au moment où il lira l’épisode en question...
Voir en ligne : Communiqué des éditions Komogi
Par Gaëlle BEDIS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Wind Breaker, T.1 - Paru le 11/07/2025
Wind Breaker, T.2 - Paru le 11/07/2025
Wind Breaker, T.3 - Paru le 19/09/2025
Wind Breaker, T.4 - Paru le 31/10/2025
Wind Breaker, coffret intégrale de la saison 1 - En vente jusqu’au 31/12/2025 sur komogi.com
[1] À ne pas confondre avec le manga éponyme de Satoru Nii publié chez Kodansha au Japon et Pika en France.
[2] Le furyo est un genre à part qui met en scène des délinquants juvéniles dans des situations scolaires et/ou familiales déplorables. Ils trouvent un substitut de foyer dans les gangs de rue. Les combats y sont à l’honneur, ainsi que les thématiques de camaraderie, d’honneur, de loyauté et parfois de rédemption.
[3] Vélo de rue.
[4] Le nom coréen des webtoons.
[6] https://www.franceinfo.fr/replay-radio/bientot-chez-vous/en-coree-du-sud-des-centaines-de-milliers-de-jeunes-arretent-de-travailler-epuises-par-les-mauvais-salaires-et-la-pression-hierarchique_7596341.html
[7] Geste consistant à faire défiler de haut en bas les images sur son smartphone.
[9] Devenue Lehzin France en 2025 après avoir fusionné avec la plateforme de Boy’s Love Bontoon
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