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– Votre style, très expressif, laisse transparaître un profond désir de représenter la réalité. Est-ce quelque chose que vous pratiquez régulièrement, de dessiner d’après nature ? Est ce que vous prenez votre carnet de croquis pour vous balader dans les rues de Paris ?
– J’aimerais pouvoir dire que j’emporte consciencieusement un carnet de croquis avec moi. J’en avais l’habitude, mais plus maintenant. Pourtant, je suis toujours en train de tout regarder. Quand je vous parle, je vous dessine dans ma tête et je regarde comment est votre barbe ou comment sont vos lunettes. J’essaie d’être attentif et observateur. À New York, puis à Paris, en fait, c’est facile parce que tous les gens qui passent sont des personnages magnifiques. J’aimerais avoir une mémoire photographique pour pouvoir tout saisir.
– Quelle est votre relation avec Paris ? Comment la ville vous apparaît-elle graphiquement ?
– J’adore Paris. Je viens ici depuis de nombreuses années. Initialement, c’était pour présenter le premier film L’Âge de glace, puis le second. C’est une autre histoire. L’Âge de glace a été très populaire ici et ce fut une expérience unique parce les producteurs ont apprécié ma contribution en tant que concepteur de personnages et ils m’ont mis en avant pour aider à représenter le film.
Cela n’arrive jamais aux États-Unis, malheureusement. J’ai eu la chance de venir en France à plusieurs reprises grâce aux films sur lesquels j’ai travaillé. Je me suis familiarisé avec l’endroit et je m’y sens très à l’aise. À chaque fois, je rencontre de nouvelles personnes et je me fait de nouveaux amis. Quoi qu’il en soit, mon histoire d’amour avec Paris se poursuit.
– À propos de l’exposition collective à laquelle vous avez participé dans cette même galerie en juin, que pensez-vous de la fameuse citation « Paris est une fête ! » ?
– Pour moi, c’est toujours une fête, parce qu’à chaque fois que je viens ici, je vois de bons amis et c’est toujours une célébration. C’est toujours le cas. Et même quand je me promene seul, Paris a son propre caractère. C’est ma deuxième ville préférée après New York. Mais Paris a une qualité tellement différente quand je m’y promène et m’en imprègne. C’est un événement en soi. J’adore marcher dans les rues de Paris et voir les Parisiens. Les figures sont différentes de celles de New York, mais elles sont tout aussi intéressantes à regarder et à mémoriser.
– Vous ne prenez aucune photo ?
– Vous savez, je prends des photos utiles de bâtiments et d’autres choses, mais rien que j’utilise. En fait, je me dis souvent qu’il faut que je prenne une photo de ça parce que j’en aurai besoin plus tard. Mais je ne reviens jamais sur ces photos.
– Quel effet cela fait d’être exposé à Paris depuis votre travail sur Le Bossu de Notre-Dame, c’est comme si la boucle était bouclée ?
– J’espère que la boucle n’est pas bouclée, car cela signifierait que c’est fini. J’espère que c’est une spirale qui continue. Être accroché dans une galerie ici, c’est extrêmement flatteur et c’est merveilleux en tant qu’artiste d’imaginer que des gens de l’autre côté de l’océan connaissent mon travail et l’apprécient. C’est donc un compliment et une grande émotion.
– Vous sentez-vous proche de cette manière de conceptualiser l’art contemporain, l’art ludique ?
– Oui. Je pense que Diane et Jean-Jacques Launier (co-créateur de ce concept avec Jean-Samuel Kriegk) rendent un grand service en présentant le travail effectué dans l’animation comme un art à part entière. Ils sont uniques en ce sens. J’espère que leur nouveau musée continuera dans le même filon avec autant de succès. Ils ont représentés tous les studios, vous savez, Pixar, Blue Sky, DreamWorks, tous. Ce n’était pas le cas ailleurs. J’espère donc que les personnes qui font ce genre de boulot : la conception des personnages, les effets visuels, les décors, la conception des costumes, j’espère qu’ils continueront à être reconnus. Un artiste comme Glenn Keane, je l’ai rencontré par l’intermédiaire de Diane et de J.J., c’est un homme si charmant et si généreux, un grand artiste, un animateur hors pair, une personne tout simplement formidable. Il y a aussi eu Dice (Daisuke Tsutsumi) J’étais à Blue Sky quand il est arrivé et c’était juste un gamin. Un gamin effrayant de talent et brillant. Il faisait des choses qui m’étonnaient. Très talentueux.
– Quelle est votre formation artistique ? Que pouvez-vous nous dire sur votre carrière ?
– Par où commencer ? Quand j’étais enfant, j’aimais les bandes dessinées. J’aimais les films de monstres, vous savez, les vieux Frankenstein, le Loup, la Créature du Lagon Noir. Je crois que c’étaient les vieux films Universal. Je les adore. C’est peut-être eux qui m’ont mis sur la voie. J’étais aussi attiré par les bandes dessinées d’horreur comme les vieux E.C. Comics. Je ne sais pas si vous les connaissez c’était dans les années 1950. Il y avait les Warren Comics, Les Contes de la crypte, lesquelles étaient antérieurs à Creepy and Eerie, mais ce sont des descendants. Ils sont absolument liés. C’est le Comics Code Authority de la bande dessinée arrivé dans les années 1950 aux Etats-Unis qui a détruit tout cela et qui a instauré une censure qui a tué tout ce que j’aimais. J’adore ce type de BD. Je les ai étudiées et copiées très souvent.
Quand j’étais adolescent, je prenais des cours de dessin d’après nature, comme le faisaient les étudiants en art. Ensuite, je suis allé à la Parsons School of Design pour l’université. Après cela, j’ai commencé comme illustrateur et j’obtenais tous les emplois que je pouvais avoir, pour la presse par exemple, avec de petits dessins en noir et blanc. Puis j’en ai fait de plus grands, j’ai vraiment commencé à être plus audacieux grâce à la couleur, et cela s’est développé de manière très organique.
– Comment construisez vous une illustration ?
– D’abord, il me faut une idée et pour cela, il y a plein de manières différentes de voir les choses. Par exemple, j’était au lit avec ma femme en me disant, je dois faire une couverture très vite. Elle me répond instantanément : « Pourquoi pas quelque chose sur les tatouages ? » J’ai tout de suite fait un dessin et l’idée était là : celle d’un homme sur une plage nudiste couvert de tatouages sauf à l’endroit où il porte son maillot de bain initialement.
Mais parfois, je dois chercher encore et encore en passant par une multitude de croquis. Mais dès que j’ai l’idée, je passe au crayonné pour trouver la bonne composition. Je réalise trois ou quatre versions avant de passer à la couleur. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de la composition, de la position des personnages, de leur expression avant de passer à l’aquarelle. En revanche, dans ce nouvel Art Book, The Visitor, chez Huginn & Muminn, ce ne sont que des premières versions très jetées des dessins. J’en suis content aussi car ils ont une énergie et une spontanéité qui n’est pas la même que quand je travaille à l’aquarelle.
– Il y a une littérature qui vous influence ?
– Des livres de mots sans image ? Pas tant que ça. Je veux dire, oui, j’aime lire, mais ce sont toujours les livres d’art et les œuvres visuelles qui m’ont influencé. Il y a certains artistes et auteurs qui me parlent, comme Steinbeck et ce genre d’écriture humaniste. Je mentirais si je disais que la littérature a pour moi une influence aussi importante que les arts visuels.
Je me souviens avoir lu Les Garennes de Watership Down de Richard George Adams, mais je ne pense pas que ce roman ait eu une grande influence sur moi. Je regarde d’abord les illustrations. Des illustrateurs comme Arthur Rackham ou Honoré Daumier, vous savez, tous ces gens ont eu un effet énorme sur moi.
– Aujourd’hui quelle est votre relation avec les comics et l’illustration moderne ?
– Je ne lis plus du tout de comics. Ils sont devenus trop lisses. Ils cherchent tous les splash pages pour impressionner. Trop. En plus, tout est colorisé numériquement. Enfin, je deviens vieux, je n’arrive plus à suivre. En plus de ça, il y a tellement de multiverses. Qui arrive à suivre ? Ca intéresse encore quelqu’un ? Pour moi, les films ont fait une grosse erreur en ouvrant le multivers parce que plus rien ne compte, personne ne meurt, il y a toujours une version alternative quelque part au besoin. Ils se sont tirés une balle dans le pied alors même qu’ils pensaient avoir ouvert une toute nouvelle table de jeu. Non ! Ils ont juste tué la poule aux œufs d’or. Je ne ferai qu’une exception pour le dernier Spider-Man No Way Home, il est génial. Sinon, côté animation la série Batman de Bruce Timm est brillante. Mais je ne regarde pas tant de film ou série animée, je n’ai pas le temps.
- Avez-vous jamais eu l’envie de diriger un film d’animation ?
– J’étais bien parti pour devenir le directeur de Blue Sky. Chris Meledandri, directeur d’Illumination maintenant, m’a souvent proposé et soutenu pour devenir réalisateur. Mais je ne voulais pas. J’ai vu à quel point c’était un métier qui écrase tout le reste. Les réalisateurs sont les premiers et les derniers à partir du studio. J’avais une famille, deux jeunes enfants et j’étais heureux comme character designer. Une fois ,j’ai proposé une idée à Chris Meledandri qui m’a dit « banco ! faisons-là ! ». Nous avons travaillé dessus pendant quatre ans. Mais elle n’a jamais vu le jour ! J’aime toujours ce projet, mais il nous a pris tellement de temps déjà, que s’il voyait le jour, s’il sortait au cinéma, il ne vivrait qu’une poignée de semaines. Certes, ça arrive que certains films deviennent iconiques mais la plupart, tu le vois une fois... et puis voilà ! Le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Encore une fois, la vie est trop courte. J’admire les gens qui vont au bout, vraiment. Mais comme je l’ai dit, j’ai une faible capacité d’attention, donc je ne peux pas le faire.
- Et cela vous dirait de faire de la bande dessinée un jour ?
– Non. D’autres questions ? (Rires)
- La dernière : que représente votre Art Book Local Fauna, qu’est-ce que ça vous fait de le voir ? Une forme d’accomplissement ?
– Non, j’aime à le considérer comme la première partie d’un tout. Parce que je ne veux pas qu’il deviennent ma pierre tombale. C’est ce que j’ai réalisé jusqu’à maintenant et j’ai déjà prévu de continuer jusqu’à ce que je ne puisse plus le faire. Je n’ai pas prévu grand chose pour ma retraite. Pour quoi faire ?
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Une exposition ouvrira du 5 octobre 2024 au 9 novembre 2024 pour la sortie du Art-Book The Visitor à la galerie Un Jour Une Illustration
4 rue de France Comté
75003 Paris
Séances de dédicaces prévues samedi 5 octobre 2024
Photos : Kelian Nguyen