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Excellent
10 septembre 2026
On retrouve avec bonheur le style narratif dépouillé et acerbe de Toppi : l’histoire nous transporte au début du XVIe siècle au Pérou, alors que la conquête espagnole bouleverse le continent américain. Un jeune homme se retrouve engagé dans cette formidable entreprise militaire et humaine, mais son voyage n’est pas seulement celui d’un conquistador avide de gloire. Il poursuit également une quête beaucoup plus personnelle : celle d’une montagne d’argent dont l’existence lui a été révélée par un mystérieux personnage. Au fil de cette aventure, la grande Histoire et le destin individuel se rejoignent, tandis que la réalité de la conquête se charge peu à peu d’une dimension légendaire. Toppi construit une histoire qui joue constamment sur la frontière entre les faits, les croyances et les fantasmes.
L’originalité de La Légende de Potosi tient précisément à ce mélange. Le récit fait référence à l’histoire réelle de Potosí, célèbre cité minière de l’actuelle Bolivie, développée après la conquête espagnole autour de l’exploitation fabuleuse de l’argent du Cerro Rico, la « montagne riche ». Cette richesse a nourri pendant des siècles les rêves et les ambitions, mais aussi l’exploitation et les drames humains. Toppi ne livre pas une leçon d’histoire illustrée : il s’empare de ce matériau historique pour en faire une véritable légende, une fable sur la force du destin. La recherche du métal précieux devient alors une quête presque initiatique, traversée par l’inconnu et par la part d’ombre de l’Histoire de ce continent. Cette capacité à faire dialoguer l’aventure, l’Histoire et le fantastique est l’une des grandes constantes de Sergio Toppi : son œuvre s’affirme avec une force particulière à travers des récits historiques, fantastiques ou inspirés par les légendes du monde entier.
Toppi est un auteur complet qui signe scénario, dessin et couleurs. Mais il ne se contente jamais d’illustrer simplement une histoire : il rompt avec la linéarité classique et organise la page comme un espace vivant, instable, parfois vertigineux. Les personnages surgissent des cases, les décors débordent des cadres et les formes semblent se prolonger les unes dans les autres. Chez lui, la mise en page n’obéit pas à une grille régulière ; elle accompagne le mouvement du regard et la tension dramatique. Une arme, une silhouette, un visage ou un élément du paysage peuvent devenir les véritables lignes de force de la planche.
Son trait est tout aussi fascinant. Toppi est un maître de la hachure, du détail et du clair-obscur. Ses visages semblent sculptés par une multitude de lignes, tandis que ses paysages possèdent une densité presque tactile. Le dessinateur sait ménager des espaces, faire respirer une composition et utiliser le vide pour renforcer une silhouette ou un geste. Son dessin possède ainsi une précision extraordinaire tout en conservant une énergie presque sauvage : chaque personnage porte les traces de son histoire sur son visage et les décors dégagent une présence souvent énigmatique.
Toutefois, La Légende de Potosi se démarque dans l’œuvre de Toppi, car la couleur y joue un rôle essentiel. L’album fait partie de ses réalisations les plus remarquables en couleurs directes, à une époque où beaucoup de ses œuvres les plus célèbres reposent sur l’éblouissante puissance de son noir et blanc. Ici, les couleurs ne sont pas un simple habillage ajouté au dessin. Elles participent pleinement à nourrir l’atmosphère du récit, donnant aux paysages, aux scènes de conquête et aux mystérieuses visions une profondeur particulière. Les tonalités choisies renforcent la chaleur, la poussière, la violence et l’étrangeté du Nouveau Monde imaginé par Toppi. Elles permettent aussi d’apprécier une autre facette de son talent, celle d’un coloriste capable de conserver toute la finesse de son trait sans jamais l’étouffer.
Au final, La Légende de Potosi est bien davantage qu’un récit d’aventure historique. C’est une plongée dans un moment où les hommes croient pouvoir conquérir un continent, une montagne et ses richesses, sans comprendre que les territoires qu’ils traversent sont également peuplés de mémoires, de croyances et de légendes. Toppi transforme cette matière historique en une aventure envoûtante, portée par un imaginaire puissant et par une virtuosité graphique qui continue de donner le vertige. Pour ceux qui connaissent déjà le maître italien, l’album permet de découvrir une facette précieuse de son œuvre grâce à son travail exceptionnel sur la couleur. Pour les autres, c’est une porte d’entrée idéale vers un univers où chaque planche peut être lue comme une histoire et admirée comme une œuvre d’art. Un album somptueux, mystérieux et dépaysant, à ouvrir pour le plaisir de l’aventure et que l’on referme avec l’impression d’avoir voyagé au bout du monde et des illusions qu’il nous procure.
Par Stéphane GROBOST
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La Légende de Potosi - Par Sergio Toppi - Ed. Mosquito