Robinson Crusoé vu par Toppi : frères de voyage

Par Stéphane GROBOST Excellent 16 février 2026 
Imaginez le roman le plus célèbre de la littérature anglaise entre les mains du plus grand dessinateur-aventurier de la bande dessinée italienne. Imaginez des pages en noir et blanc d'une densité décorative inouïe, des compositions qui fracturent le temps et l'espace, une île déserte transformée en labyrinthe de hachures et d'ombres portées. Ce Robinson Crusoé n'est pas une adaptation de plus : c'est une île que Toppi a dessinée pour lui-même, et qu'il vous offre en passant.

Mosquito continue son travail patrimonial de réédition de l’œuvre de Sergio Toppi (Milan, 1932 — 2012), l’une des figures tutélaires de la bande dessinée européenne : c’est en 1960 que ses dessins apparaissent pour la première fois dans Il Corriere dei Piccoli, où il signe ses premières bandes dessinées. Dans les années 1970, il sera partie prenante de l’évolution adulte de la bande dessinée transalpine, aux côtés de Hugo Pratt, Dino Battaglia, Guido Crépax, Milo Manara ou Magnus, en multipliant les collaborations aux grandes revues italiennes tout en développant un style hachuré profondément original et novateur.

Toppi adapte ici en 52 pages le roman d’aventures anglais de Daniel Defoe, (588 pages), publié en 1719, dont l’intrigue principale se déroule sur une île inhabitée à l’embouchure de l’Orénoque. Robinson, après avoir fait naufrage, y vécut vingt-huit ans. L’œuvre est considérée comme l’un des premiers romans modernes, et sa postérité est vertigineuse : depuis sa parution, elle n’a cessé de susciter de nouvelles variations sur le thème, les « robinsonnades », parmi lesquelles L’Île mystérieuse de Jules Verne, Sa Majesté des mouches de William Golding, ou encore Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier.
Ce que propose Toppi, c’est une chose différente de toutes ces relectures : non pas une réinterprétation idéologique ou symbolique de Defoe, mais une adaptation fidèle et pleinement assumée comme telle, destinée à l’origine à un lectorat jeune dans les pages du journal catholique « Il Giornalino ».

On connaît bien l’histoire de ce jeune Anglais assoiffé d’aventures qui décide de s’embarquer à bord d’un navire et affronte de nombreux dangers. Unique survivant d’un naufrage, il échoue sur une île déserte où il s’invente alors une vie solitaire, jusqu’au jour où il sauve la vie d’un jeune indigène, Vendredi, d’une tribu cannibale hostile.
Ce qui fait l’originalité profonde de cet album, c’est que Toppi a su faire les bonnes ellipses en construisant l’histoire sous forme d’un flashback nostalgique et ironique, en choisissant les scènes qui se prêtent à sa vision du monde : l’aventure maritime et l’isolement radical de l’homme face à la nature sauvage sont des territoires que le Milanais habite depuis toujours. Sa cartographie intime — le Grand Nord, l’Afrique, les peuples premiers, les solitudes héroïques — trouve dans l’île de Robinson un théâtre naturel. On ne lit pas ici une adaptation scolaire, mais un Toppi qui reconnaît en Defoe un frère de voyages et Robinson son alter ego devenu étranger au monde des hommes.

Toppi préfère notamment l’image unique qui raconte verticalement une histoire plutôt que la narration s’appuyant sur la succession horizontale des vignettes : là où la plupart des adaptations de romans découpent l’histoire en cases régulières, comme on découpe un feuilleton, Toppi construit ses planches comme des architectures. Les vignettes éclatent, se fragmentent, se superposent, se télescopent. Une tempête en mer ne tient pas dans quatre cases propres : elle envahit la planche entière, fait déborder les flots, engloutit les bords de la page.
Dans les années 1970, Toppi met au point un style en noir et blanc qui le démarque profondément des autres œuvres et contribue à l’évolution de la bande dessinée transalpine. Ce style se caractérise par une hachure d’une précision et d’une densité obsessionnelles : les forêts tropicales deviennent des enchevêtrements de traits qui semblent respirer, les rochers des constructions géologiques au trait net et affirmé, les corps des personnages des silhouettes à la fois robustes et précises comme des gravures anciennes. On pense à Gustave Doré, on pense aux illustrateurs du XIXe siècle qui avaient taillé le monde dans le bois et le métal.

L’album est entièrement en noir et blanc — et c’est une chance. Si Toppi s’est essayé à la couleur directe à l’aquarelle dans les années 1980, avec une palette dominée par le violet, le bleu et le vert, c’est le noir et blanc qui révèle la pleine puissance de son œuvre. Ici, l’absence de couleur n’appauvrit rien : elle concentre. Le soleil de l’île est blanc comme le papier. L’ombre des cannibales est noire comme l’encre. Entre les deux, toute une gamme de gris nés des hachures croisées, qui donnent à chaque planche la profondeur d’un bas-relief.

Diriger et maîtriser l’œil du lecteur est depuis toujours l’élément essentiel de la création chez Toppi. La composition de chacun des éléments narratifs se joue de notre inconscien, imposant à la fois rigueur et liberté créatrices. Sur cette île dessinée, on ne se perd pas : on se laisse guider, page après page, par un regard qui sait exactement ce qu’il veut montrer et comment le montrer.
Le Robinson Crusoé de Toppi est un objet graphique rare : la rencontre entre l’un des archétypes fondateurs de la littérature occidentale — l’homme seul face au monde, se réinventant à partir de rien — et un dessinateur qui a passé cinquante ans à explorer exactement cela, à sa manière, dans les confins du monde.

Découvrir cet album, c’est découvrir ou redécouvrir Toppi dans l’une de ses facettes les plus accessibles — une histoire universellement connue, servie par un art total. C’est aussi la preuve que les grandes œuvres de jeunesse, celles dessinées pour des magazines catholiques italiens des années 1990, peuvent contenir des trésors que le temps et un bon éditeur finissent par remettre en lumière.
Pour les lecteurs qui ne connaissent pas encore Toppi, ce Robinson Crusoé est une porte d’entrée idéale. Pour ceux qui le connaissent, c’est une pièce manquante du puzzle. Mosquito, une fois encore, fait ce qu’il fait de mieux : rendre justice à un maître du 9e Art.

Par Stéphane GROBOST

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Code EAN : 9782493343567
Mosquito ✏️ Sergio Toppi Aventure Adaptation littéraire
 
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3 Messages :
  • Billet remarquablement écrit, cernant de près tout l’art du,grand Toppi, savoir en effet guider l’œil du lecteur, ne perdant jamais de vue le récit, imposant sans en avoir l’air son,rythme, le souffle d’une histoire...
    Grandiose, car plus on avance dans le livre, plus les planches prennent de l’ampleur, dévoilant nombre de richesses.
    La bande dessinée c’est aussi ce langage là, celui de la beauté. Michel Jans et Mosquito proposent depuis près de trente années, patiemment une œuvre cohérente forte, vivante d’une puissance bouleversante.
    Loin du pathétique Nick Raider publié il y a peu.

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    • Répondu le 18 février à  10:18 :

      Le Nick Raider de Toppi publié en France par Fordis correspond à la période où Toppi, ne trouvant plus de travail en Italie, a accepté de cachetonner chez Bonelli, lequel lui demandait d’abandonner les mises en page élaborées si caractéristiques de son art, d’adopter le « gaufrier » maison et de laisser bien sagement les personnages à l’intérieur des cases. Le résultat est une curiosité dans la carrière de Toppi, mais c’est très très loin d’être pathétique.

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      • Répondu par Julien le 18 février à  18:41 :

        Oui,j’ai été excessif dans mon jugement ;
        Il faut y voir une part de désillusion puisque les planches présentées furent pleines de promesses.
        Et,surtout, on devine ni Gino d’Antonio, ni Sergio Toppi heureux dans cette histoire.

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