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Rêve de pierre : immortelle beauté

Par Stéphane GROBOST Très bon 14 mai 2026 
Une femme surgit d'un passé vieux de quarante ans, intacte, parfaite, comme si le temps n'avait jamais osé la toucher. Voilà le vertige que Rodolphe et Philippe Marcelé distillent en 64 planches d'un noir et blanc somptueux. Un album qui fleure bon la littérature fantastique du XIXe siècle, hanté par les ombres de Nerval et de Mérimée, et qui vous prend par la main pour vous conduire là où la raison commence à vaciller.

Voilà un album ou règne une « inquiétante étrangeté » : son charme gothique et romantique est dû à l’alchimie entre ses deux artisans du fantastique : Rodolphe scénariste, avec plus de 150 albums à son actif, mis en images par des dessinateurs aussi réputés que Ferrandez, Juillard ou Leo. Ses grandes séries — Kenya, Namibia, Trent, La Maison Dieu, Gothic... — témoignent d’une passion constante pour l’onirisme, le fantastique et la littérature anglo-saxonne ; et Philippe Marcelé, dessinateur rare, créateur authentique et singulier, refusant les concessions économiques, dont l’œuvre atypique est appréciée par un lectorat exigeant et fidèle. Depuis 1998, Rodolphe l’accompagne sur la série Gothic, puis sur les one shots Markheim, Macbeth et Une Nuit avec Lovecraft, tous publiés par Mosquito.

L’histoire est simplement tragique : Stanislas Saint Maur est un écrivain à succès dont les romans teintés de fantastique explorent les thèmes du temps et de l’éternité. Alors qu’il est attablé en terrasse dans le bourg de son enfance, une belle femme l’aborde : Isadora, la dame du château. Elle l’invite à un bal qu’elle donne le soir même. Mais quelque chose trouble profondément Stanislas : cette femme lui rappelle quelque chose qu’il a vécu à l’âge de 12 ans, dans la maison familiale. Il l’a déjà côtoyée, cette beauté absolue — et pourtant elle n’a pas vieilli.

Après cette soirée inoubliable, il cherche à la revoir. Le château est désert, presque à l’abandon. Quelques mois plus tard, il reçoit un carton d’invitation pour le domaine de Berg, où la comtesse l’attend. Elle partage avec lui une obsession commune : l’éternité. Et elle lui offre de faire partie d’un cercle de privilégiés. Devra-t-il accepter ? À quel prix ?

Ce qui rend ce récit original, c’est son refus de la facilité horrifique. Rodolphe ne cherche pas à effrayer mais à envoûter. La tension naît moins du surnaturel que de l’ambiguïté : est-on dans le rêve, dans le désir d’un vieil homme, dans une illusion construite par des décennies de nostalgie ? Le fantastique ici est romantique au sens plein du terme — il surgit là où la raison et le sentiment entrent en collision. L’album s’inscrit dans une délicieuse ambiance romantique, onirique et fantastique, sur les pas de La Vénus d’Ille de Mérimée, d’Aurélia de Nerval et du Faust de Goethe.

Avec Rêve de pierre, Marcelé confirme que le noir et blanc est un parti pris artistique pleinement assumé : ses effets de brouillard sont une totale réussite, offrant de somptueuses planches au rythme efficace. L’absence de couleur sert ici le propos : elle installe une atmosphère intemporelle, suspendue entre passé et présent, entre rêve et réalité, exactement là où l’histoire veut nous emmener.

Les dessins, dotés de sombres grisés, accentuent le tourment des personnages ou l’ambiance glauque des lieux, et évoquent avec justesse les intentions philosophiques du récit. La mise en page, classique dans sa structure, laisse respirer les scènes d’atmosphère et serre l’étau sur les moments de tension. Marcelé a une façon particulière de traiter les visages — légèrement expressionnistes, jamais réalistes à outrance — qui donne à ses personnages une présence presque spectrale, parfaite pour ce type de récit.

Agrégé d’Arts plastiques, Marcelé a enseigné dans les universités de Montpellier et de Rennes, et ses essais sur l’art témoignent d’une réflexion approfondie sur la narration visuelle. On le sent dans chaque planche : le découpage n’est jamais arbitraire, chaque case est construite comme un tableau.

Rêve de pierre  est une œuvre précieuse justement parce qu’elle résiste aux modes. On apprécie que ces deux artistes matures prennent le temps de nous raconter une histoire comme on en raconte autour d’un feu, à voix basse, en choisissant chaque mot. Rodolphe parvient à créer une ambiance fantastique autour de son personnage mystérieux, et jusqu’au bout il tient en haleine, concluant son récit d’une belle façon.

Pour ceux qui aiment Nerval, Mérimée, Sheridan Le Fanu ou les ambiances gothiques du XIXe siècle transposées en bande dessinée, cet album chez Mosquito est une évidence. Pour les autres, c’est une belle porte d’entrée dans un univers qui mérite largement d’être découvert.

Par Stéphane GROBOST

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Code EAN : 9782249334357

Rêve de pierre - Par Marcelé & Rodolphe - Editions Mosquito

Mosquito ✍ Rodolphe ✏️ Marcelé à partir de 14 ans Fantastique
 
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1 Message :
  • Rêve de pierre : immortelle beauté
    14 mai 12:55, par Julien

    Et saluons Michel Jans qui,courageusement, mène pour le mieux le fleuve Mosquito, dont la politique cohérente exigeante poursuit une sincère curiosité, slalomant entre ces "classiques"si audacieux (Battaglia Zezelj Toppi évidemment...)et des retrouvailles si vivantes qui nous permettent de lire de nouveau les projets de Philippe Marcele, jeune octogénaire qui depuis Elodie (Chiavelli pour Fluide)et Gothic a gagné une force, une identité qui vous fout le vertige.
    Un monde instable, pas tranquille dans la lignée aussi diverse que Breccia, Frisano, Poivet ou Victor de la Fuente...
    Merci Michel Jans.

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