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Très bon
13 juin 2026
Une fois n’est pas coutume, c’est l’éditeur qui signe le scénario : rappelons qu’après avoir publié de nombreuses histoires noires dans des fanzines et des revues durant les années 1980, Michel Jans cofonde en 1990 les éditions Mosquito, dont il reste à ce jour le grand timonier. Scénariste ancré dans les terroirs et la mémoire collective, il retrouve pour cet album sa complice Capucine Mazille, pour qui il avait déjà signé Le Dernier Ours de Chartreuse et Gargantua en Chartreuse, deux albums jeunesse nés de la même passion pour les Alpes.
Née aux Pays-Bas en 1953, fille d’artiste-peintre, Mazille sort de l’Académie royale des Beaux-Arts de La Haye avant d’entamer une carrière internationale d’illustratrice, exposant ses aquarelles en France, aux Pays-Bas, en Suisse, et illustrant des ouvrages classiques et fantastiques au Canada et aux États-Unis. Son travail puise son inspiration dans la poésie et les contes, et entretient une connivence revendiquée avec les tableaux de Bosch et de Bruegel : elle est devenue autrice de BD spécialement pour Mosquito.
La Légende du Lac noir est une libre adaptation du conte Le Pêcheur et sa femme des frères Grimm, transposée sur les lieux d’une catastrophe réelle : l’effondrement du mont Granier.
Dans la nuit du 24 novembre 1248, cette montagne de Chartreuse s’était effectivement effondrée, engloutissant plusieurs villages et causant la mort de près de 2 000 personnes — la plus meurtrière des catastrophes alpines médiévales connues — donnant naissance, parmi les dépressions creusées dans les décombres, au Lac noir.
L’album imagine qu’un sorcier maléfique, Elonius Muskus (un patronyme transparent), a délibérément provoqué cet effondrement pour asseoir sa puissance, avant d’être transformé en brochet par un enchanteur rival et condamné à patienter cent ans dans le lac né du cataclysme. Un siècle plus tard, un pauvre charbonnier pêche l’étrange brochet, et c’est depuis lors sa vie et celle de sa femme Mélinde qui vont être bouleversées face à la tentation du pouvoir et de la richesse incarné par le brochet maléfique.
Ce qui rend le récit original, c’est précisément cette couture entre histoire et légende : Jans ne fabrique pas un monde fantastique de toutes pièces, il greffe son conte sur une catastrophe médiévale documentée qui avait eu un retentissement considérable dans tout l’Occident. Le Lac noir devient alors moins un décor qu’un personnage à part entière — une cicatrice dans le paysage, une mémoire liquide du malheur. Et le conte des Grimm, en prenant racine dans cette géographie réelle et traumatique, résonne avec notre monde en mutation : la démesure des désirs humains face aux catastrophes qu’elle engendre n’est pas qu’une métaphore médiévale , le jeu de mot sur le nom du brochet est peu être un peu trop facile...
Capucine Mazille travaille exclusivement à l’aquarelle, et cela se ressent à chaque page. Sa technique privilégie les à-plats lumineux, les fonds brossés où la montagne et le lac semblent faits de la même matière brumeuse. Les tonalités froides — bleus ardoisés, verts glauques, gris de brume — enveloppent les scènes liées au lac et au souvenir de la catastrophe, tandis que les moments de vie quotidienne laissent entrer des ocres et des orangés plus chauds. Cette palette installe une atmosphère de conte-fantôme, hantée sans être sinistre. La mise en page, généreuse sur un format allongé de 64 pages, offre des espaces pour respirer : grandes cases panoramiques où le paysage alpin prend toute sa puissance, alternant avec des vignettes plus intimes qui serrent les visages. On retrouve la parenté revendiquée avec Bruegel dans la façon dont les silhouettes s’inscrivent dans le paysage, petites et vulnérables face à la montagne, mais portant en elles une charge émotionnelle intense.
La Légende du Lac noir est un one-shot ambitieux, ancré dans une culture régionale, qui n’a pas peur de mêler grande et petite histoire. Jans démontre une nouvelle fois son talent de conteur discret, capable de faire tenir dans 64 pages un récit qui touche à la fois à la morale du désir, à la mémoire des catastrophes et à la magie du paysage alpin.
Mazille, de son côté, livre une partition visuelle d’une grande cohérence, où l’aquarelle ne se contente pas d’illustrer mais envoûte. Un album qui fait honneur aux légendes de Chartreuse et rappelle que la bande dessinée, quand elle prend le temps de s’ancrer dans un territoire, peut avoir une belle et bonne saveur.
Voir en ligne : Le site de l’éditeur
Par Stéphane GROBOST
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