Bon
5 mars 2026
On l’appelait Carmilla est le deuxième album de la série des enquêtes de l’inspecteur Flavio Argento (après Nuits romaines), avec un scénario de Luigi Boccia et Giada Cecchinelli et un dessin d’Alessandro Manzella, et il va encore surprendre le lecteur en l’entrainant dans une troublante histoire policière
Alessandro Manzella, le dessinateur, n’est pas un enfant de la bande dessinée au sens classique du terme. Né en 1980 à La Spezia, installé à Bologne depuis ses vingt ans dans l’espoir de rejoindre l’esprit frondeur du légendaire magazine Frigidaire, il a d’abord forgé son coup de pinceau dans les arts connexes : illustrations de jeux de société, de rôle et de cartes pour des éditeurs comme Da Vinci Editore ou Horrible Guild. C’est au fil de ces commandes qu’il a développé une maîtrise picturale numérique qui n’a rien à envier aux grands noms du genre. Nuits romaines (2025), le premier album de la série, était sa première incursion dans la bande dessinée.
Luigi Boccia, le scénariste, est quant à lui un homme aux mille casquettes. Écrivain, scénariste, réalisateur, il a travaillé pour des maisons de production cinématographiques italiennes, dont Eagle Pictures, et dirige la revue américaine Weird Tales, l’une des plus anciennes publications de littérature fantastique au monde. C’est dans ce creuset du bizarre et du merveilleux sombre qu’il a rencontré Manzella, lui soumettant une histoire qui allait devenir Nuits romaines avant de se prolonger avec ce On l’appelait Carmilla. Pour ce deuxième volet, il s’est associé à Giada Cecchinelli, scénariste italienne dont la collaboration apporte une sensibilité supplémentaire au récit.
L’intrigue se déroule à Rome et débute dans le Cimetière acatholique, lieu étrange où reposent Keats, Shelley et tant d’autres étrangers morts loin de chez eux. Le corps d’une adolescente est découvert, transpercé d’un pieu en plein cœur. L’inspecteur Flavio Argento, vieux briscard des nuits romaines, se retrouve une fois encore à arpenter cette frontière incertaine entre le crime ordinaire et l’inexplicable. Y a-t-il un tueur qui se prend pour un chasseur de vampires ? Ou pire : les vampires existent-ils vraiment ?
L’originalité de l’album tient précisément à cette ambiguïté soigneusement entretenue. Boccia et Cecchinelli ne livrent pas une simple histoire de vampires, pas plus qu’une enquête policière banale : ils jouent sur les deux tableaux, laissant le lecteur naviguer dans le doute, comme l’inspecteur lui-même. La référence à Carmilla — la nouvelle de l’Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu publiée en 1872, précurseur du Dracula de Stoker et figure fondatrice du vampire féminin dans la littérature — n’est pas un simple clin d’œil décoratif. Elle irrigue le récit en profondeur, convoquant la mémoire de cette créature nocturne qui séduisait ses proies féminines et donnant à l’enquête une dimension littéraire et gothique bienvenue. Le titre lui-même, On l’appelait Carmilla, suggère à la fois identification et mystère : qui était vraiment cette victime et pourquoi ce surnom ?
La série inscrit son inspecteur dans une longue tradition du polar transalpin — on pense évidemment à Dylan Dog, le détective de l’occulte milanais — tout en trouvant son propre territoire, celui d’une Rome nocturne, chargée d’histoire et de fantômes, où le réel et le fantastique se fondent naturellement.
C’est sans doute le dessin d’Alessandro Manzella qui constitue l’argument le plus immédiatement irrésistible de l’album. Son style est radicalement pictural : il ne dessine pas, au sens traditionnel, il peint numériquement, en assemblant des textures, des lumières et des ombres comme un compositeur électronique samplerait des sons du monde réel pour en faire quelque chose de neuf. L’effet « toile » qui en résulte rappelle les grands noms de la BD américaine des années 1990 — Scott Hampton, Ashley Wood, Bill Sienkiewicz, Ted McKeever — ces artistes de l’école Vertigo/DC qui avaient révolutionné la bande dessinée en y introduisant une approche quasi expressionniste.
La mise en page privilégie les grandes cases respirantes, parfois les pleines pages, parfois trois ou quatre bandes larges et aérées, qui laissent l’image exister pour elle-même. Chez Manzella, la couleur n’est pas un habillage : elle est l’âme même du récit. Des tons sombres dominent, plongeant Rome dans une obscurité opaque d’où émergent des éclats de rouge sang, des néons verts, des visages à peine arrachés à l’ombre. Cette économie de lumière n’est pas gratuite : elle traduit l’état d’esprit de l’inspecteur, elle exprime la menace, elle incarne le doute. Au fil des pages, les personnages semblent peu à peu gagner en présence, comme si la lumière revenait progressivement peu à peu à mesure que l’enquête avance — et que le pire approche.
Mosquito réussit une fois de plus à nous offrir quelque chose d’introuvable ailleurs : un polar fantastique exigeant, visuellement époustouflant, qui assume ses références littéraires sans se laisser écraser par elles. Boccia, Cecchinelli et Manzella forment un triangle créatif dont la convergence produit quelque chose de rare : un album où chaque page est une toile et chaque toile fait avancer l’histoire. Pour les amateurs de roman noir, de fantastique gothique ou simplement de bande dessinée qui ose, c’est un rendez-vous à ne pas manquer.
Par Stéphane GROBOST
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On l’appelait Carmilla - Par Luigi Boccia, Giada Cecchinelli & Alessandro Manzella - Ed. Mosquito