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Très bon
23 octobre 2024
Les jalons de cette histoire de l’âme américaine ont été plantés dans le tome 1, salué comme une « fresque magistrale et passionnante » par le journaliste et critique littéraire François Busnel. L’Amérique, au XIXe siècle, pleure son innocence perdue. Le XXe siècle ne la console pas : guerres mondiales, prohibition, crise économique de 1929, ségrégation raciale et mafia, le désespoir s’enracine mais la littérature foisonne au pays de l’Oncle Sam.
Car, de ce terreau en décomposition, sortent des plantes vivaces, porte-parole d’une quasi-anomie pour l’époque. Dix écrivains racontent ce siècle de « bruit et de fureur » où dominent le noir et le rose, la violence et le désir, le polar et l’érotisme, l’humour noir et la crudité.
Une BD utile pour comprendre l’histoire américaine
Olivier Gallmeister et François Guérif, deux des plus grands spécialistes de la littérature américaine, ont travaillé avec Catherine Mory à la sélection de dix géants de la littératures américaine pour leurs innovations littéraires : Dashiel Hammett et le roman noir, Henry Miler et la littérature érotique, Truman Capote et le roman documentaire -, pour leurs univers imaginaire – William Faulkner et le comté de Yoknapatawpha, Tennessee Williams et le théâtre de la folie, Flanerry O’Connor et le Sud carnavalesque -, ou encore pour leurs liens avec l’histoire – Francis Scoot Fitzgerald et les Années folles, Ernest Hemingway et les guerres mondiales, John Steinbeck et la crise de 1929, Jack Kerouac et la Beat Generation.
La vie de ces auteurs est scrutée au peigne fin : succès, déboires, relations amoureuses, échecs, meurtres, orgies couplée d’anecdotes croustillantes sur leurs vies personnelles comme des raisons au sein desquelles s’inscrivent leurs ouvrages, replacés dans le contexte de l’histoire américaine. Chaque chapitre est ponctué d’un arbre généalogique qui présente les principaux descendants littéraires de l’auteur jusqu’à nos jours.
La lecture de cette bande dessinée offre une plongée passionnante et originale dans l’histoire de l’Amérique vulgarisée par nos trois auteurs sans compter la patte artistique du dessinateur Jean-Baptiste Hostache, qui présente avec humour et réalisme un pan de l’histoire substantiel de ces « Dix Géants » de la littérature made in USA. Le tout en donnant follement envie de lire ou relire le œuvres dont il est question.
Des auteurs engagés qui font tache dans leur milieu
John Steinbeck, heureux détenteur du prix Nobel de la littérature (1962), décrit ses personnages comme un biologiste observe des animaux. Bientôt, le romancier se penche sur les habitants d’une autre marre : les paysans du Dust Bowl (« bassin de poussière ») qui se trouvent dans une région à cheval sur l’Oklahoma, le Kansas et le Texas, chassés de leurs terres par une catastrophe écologique. Il en résulte un exode massif rural encore aggravé par la crise économique. Dans The Winter of Our Discontent (1961), l’auteur montre que si la misère liée à la crise a disparu, le rêve aussi s’est envolé. À la place règne un matérialisme corrosif. Quelques années plus tard, en 1966, il se rend en tant que reporter au Viêtnam soutenant une cause juste : « une lutte pour la liberté, contre le totalitarisme communiste ». Un engagement auquel répond à contre-courant Dashiell Hammet, président du Civil Rights Congress (CRC), un groupe d’inspiration communiste.
S’il est traqué lors de chasses aux sorcières – surnom donné au maccarthysme et à la traque des communistes -, il prend sa revanche par la plume en faisant du roman policier de la littérature. Créateur du roman noir, « Dashiel Hammet a fait du roman policier le conte de fées des Temps Modernes, immoral et sadique comme tous les contes de fée » explique Jacques Cabau, spécialiste de la littérature américaine. « Dans le roman noir, c’est la peinture sociale qui compte plus que l’identité du coupable » rajoute François Guérif, spécialiste du roman noir. Ouvrir ces romans-là, c’est en quelque sorte franchir l’interdit car le Mal se tapit dans l’âme de tous sans distinguer les criminels des héros. Traqué par une croisade anticommuniste dans le cadre de la guerre froide Hammlett aura eu tant que faire se peut le mérite d’influencer Raymond Chandler, créateur du célèbre détective Philip Marlowe sans qui il n’aurait pas exister.
Cet univers hanté par le mal est aussi l’apanage de Flanerry O’Connor auquel elle montre le spirituel derrière le trivial couplée à la brillance d’une étincelle divine. « Toute sa vie durant, la future romancière restera coincée entre ses gallinacés, sa mère et ses livres pieux. Dès lors, on pourrait craindre une œuvre édifiante, voire un peu bécasse. Certains sont ’’d’une dureté telle qu’on a l’impression d’une balle de fusil qu’on reçoit en pleine figure’’ affirme Michel Gresset, spécialiste de la littérature américaine. En effet, c’est dans un univers du Sud rural et carnavalesque de la Bible Belt [1] que la romancière ancre ses récits. Son chef d’œuvre le plus abouti, La Sagesse dans le sang, est un roman noir dont les personnages antipathiques se croisent sans jamais se trouver et où toute relation amoureuse est discréditée, voire tarifée. Dans ce récit, « ce qui éclate surtout, c’est l’immense ambition de Flannery : démontrer l’irréalisme d’une ‘’religion’’ sans Dieu. L’absurdité d’un monde sans transcendance », déclare Cécilia Dutter, spécialiste de Flannery O’Connor. Geneviève Brisac, romancière, donne des clefs pour déchiffrer son œuvre : « dans ce qu’elle écrit, on peut discerner une longue, lucide et terrible lettre à sa mère » au sein de laquelle elle prend sa revanche sur une mère étouffante. Sa consolation ? S’entourer d’un zoo vivant ceignant sa maison dans l’objectif de ne pas tuer la poule aux œufs d’or vecteur de son authenticité prosodique.
Mais elle n’est pas la seule à être marquée par la quête de Dieu, Jack Kerouac l’est tout autant. D’autant plus que son existence est hanté par l’obsession de la mort. Avec sa nouvelle compagne avec qui il s’installe dans un nouvel appartement, il débute une longue quête de débauche. Au menu de la communauté : héroïne, benzédrine, Céline, ébats débats, marijuana, misère, revolvers, Rimbaud, partouze, poésie, alcool, aveux, etc. Influencé par la prose instinctive, haletante, et sans ponctuation d’une lettre-fleuve que lui envoie Cassidy, sa compagney, Kerouac décide de lâcher la bride à son flux de pensées et de créer « une prosodie ‘’bob’’ spontanée » selon l’expression d’Allen Ginsberg. Le même personnage qui d’ailleurs sera la figure de proue de l’engouement socio-littéraire autour de la Beat Generation selon une expression de Kerouac que l’on peut traduire sous trois formes : « cassé par la vie », « le battement, la pulsion du jazz », et enfin, « béat, extatique ».
Pour tous les jeunes hippies qui se sont rassemblés en hâte au festival de Woodstock en 1969, la Beat Generation est une référence essentielle. Ils en gardent la libération sexuelle, les expériences psychédéliques, la compassion pour le bouddhisme et le refus du consumérisme. Leur influence a dépassé les frontières trouvant un écho lors du mouvement de mai 68 en France. Il sera, en outre, le fruit d’une inspiration d’un célèbre groupe de musique : sur une suggestion du poète beat Royston, John Lenon a transformé ses Beetles (« scarabées » en français) en Beatles. Iconique.
Désenchantement sur fonds de rupture avec la morale
Il n’est pas le seul à inspirer la génération de Woodstock. Soumis à l’influence du moment – le français François Ferdinand Céline avec Voyage au bout de la nuit – par la violence de son langage parlé, Henry Miller multiplie verbes licencieux et propos satiriques à l’encontre de l’Eglise et s’attire les foudres du public… et les procès. Sa spécialité ? L’écriture fantasmatique : « à l’en croire, les prostituées ne demandent qu’à jouir avec lui, préférant le plaisir à l’argent », raconte Sarane Alexandrian, spécialiste de la littérature érotique.
En débarrassant le sexe de toute hypocrisie, il souhaite se libérer de l’esprit puritain et en libérer aussi ceux des autres. Pacifiste, anarchiste, antimatérialiste, partisan de la libération sexuelle. Miller devient bientôt l’icône d’une jeunesse contestataire emmenée par les Hippies dont il rejette malgré tout leurs motivations. « Si nous sommes dégagés aujourd’hui des fers de la censure, nous le devons pour une très grande part à son obstination à poursuivre le combat entamé par James Joyce et D. H. Lawrence », indique Lawrence Durrell. Il contribue par ce fait à la liberté d’expression.
La première moitié du XXe siècle est rongée par deux guerres mondiales aux conséquences dévastatrices, éléments perturbateurs qui hantent les écrits de plusieurs écrivains, Francis Scott Fitzgerald en tête. Ses héros sont désenchantés. Il ne croit plus à la passion et la religion, mais à l’argent. Il exprime déjà l’état d’esprit de toute une jeunesse que la Première Guerre mondiale a délestée de ses illusions. Bombardé roi des années folles avec sa muse, il engrange une faste richesse qu’il exhibe çà et là par l’organisation de fêtes pompeuses dérangeant une Amérique puritaine rongée par la prohibition. La défaite de ses personnages, tels que l’idéaliste Gatsby, fait écho à celle des pionniers américains et transforme les rêves en cauchemars : « Sous le luxe du décor, c’est un roman d’une noirceur extrême – où chose exceptionnelle dans la littérature de l’époque, les coupables échappent à tout châtiment » commente Philippe Jaworski, spécialiste de la littérature américaine. Néanmoins, la mise en scène de riches personnages fêtards oisifs sonne creux à une époque biberonnée à l’actualité (chômeurs, sans-abri, etc.).
L’imaginaire et les allégories, un remède pour la génération perdue
William Faulkner est un de ces auteurs qui aime écrire des récits mêlant le sexe et la mort, porte d’entrée et de sortie du monde faisant de ceux-ci des thèmes faulknériens récurrents qui le conduisent à rivaliser avec Dieu. Le Sud faulknérien n’est pas un havre de paix : « Le Sud faulknérien, c’est la condition humaine après la chute et avant la rédemption, c’est le destin des maudits, sur lesquels pèse une faute qu’ils ne comprennent pas et que rien ne peut laver », affirme Jacques cabau. Le Sud, « c’est la patrie des damnés qui sont les uns aux autres des condamnés plutôt que des patriotes » (…) Gorgé de meurtres, de viols, de tortures, de castrations, d’incestes, de malédictions, de suicides, de folies, le monde de Faulkner est celui du roman gothique », ajoute-t-il. Il a de surcroît écrit un roman qui est entré dans l’ère du soupçon qui s’inscrit dans le Titre d’un essai (1956) de Nathalie Sarraute dans la mouvance du Nouveau roman dans lequel elle dénonce l’illusion romanesque et la conception traditionnelle du personnage et de sa psychologie. « Né d’un alligator et d’une esclave noire », il est vu comme un Dieu en France selon Jean-Paul Sartre.
C’est tout le contraire d’Ernest Hemingway qui s’est construit un personnage sur fonds de mensonges exagérés sur sa vie, devenu la mythographie de lui-même, conséquence d’une suite d’événements : revanche sur son passé, obsession de la mort, traumatisme infantile et traumatisme de guerre. Pour lui, l’amour de la nature va de pair avec sa domination. « Dos Passos, Hemingway, Fitzgerald, Pound, toute la génération perdue, n’ont pas grand-chose en commun, sauf cette conviction d’être différents, d’être des ‘’enfants perdus’’ sans héritage », argumente Jacques Cabau. La posture romantique de l’écrivain bohème est seyante mais une fois de plus, mensongère en ce qui concerne Ernest. De la génération désenchantée symbolisée par Barnes en succède une autre : les valeurs guerrières sont dénoncées par ses héros, la gloire et le sacrifice apparaissent comme autant d’impostures. Son exigence de vérité lui fait rejeter le discours de propagande et montrer la sauvagerie des fascistes mais aussi celles des républicains. Dans Le Vieil Homme et la Mer (1952), il exprime « la finitude humaine, sur la fragilité de l’homme et ses forces que sont sa technique et son ingéniosité » selon Clara Mallier, spécialiste de littérature américaine.
Pour lutter contre la finitude humaine, le remède efficient à tout épreuve est l’imaginaire. Tennessee Williams est un de ces génies qui a appris à vivre en imagination, à créer son propre monde intérieur après avoir été frappé par une terrible maladie enfant. À la suite d’un événement surnaturel au cours duquel il reçoit une vision du Christ le débarrassant d’une chappe de plomb psychique, son œuvre est hantée par la religion. Il signe alors ses œuvres sous un nouveau nom : Tennessee. Le choix de cet État du Sud place son œuvre sous le signe du Southern Gothic, un genre littéraire se déroulant dans le Sud des États-Unis qui se caractérise par un « parfum d’aristocratie décadente et de sort lente ». Faulkner en est un représentant. Comme Tchekhov son idole, il pense qu’il faut moderniser la scène. C’est ce qu’il appelle le Plastic Theater [2]. Son œuvre est dantesque : une centaine de pièces, deux romans, des essai, un journal intime, une cinquantaine de nouvelles, quatre recueils de poésie. Son théâtre évoque de nombreux personnages homosexuels mais il redoute d’affronter en direct la violence d’un public choqué, selon Catherine Fruchon-Toussaint, spécialiste de Williams.
Si avec son ouvrage De sang-froid, Truman Capote n’invente pas le genre du roman-reportage, il le sublime. Parce que les romanciers dédaignent en général le reportage et que les reporters n’avaient pas appris à écrire, la « non-fiction n’est jamais allée au bout de ses possibilités. C’était le marbre attendant le sculpteur, la palette attendant le peintre », explique Gerald Clarke, biographe de Capote. L’écriture est minimaliste mais la patte de l’artiste bien visible. Après avoir engrangé 2 millions de dollars à la suite des recettes de la vente de son ouvrage devenu best-seller, il organise un « bal masqué du siècle ». Très vite - popularité oblige- , toute la bonne société souhaite y être conviée : pour 500 invités il gagne plus de 15 000 ennemis, confie-t-il. De là, il précipite sa chute, couplée aux scandales de son dernier ouvrage en date intitulé Prières exaucées. Il ne se fait pas prier longtemps pour qu’il se mette à dos tous ses amis, vexés par l’étalage caricatural de leurs portraits. Un destin précipité à l’instar de ces neuf autres géants de la littérature américaine, représentants d’une période en constante ébullition.
Par Jessy LEMESLE
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[1] Correspond au quart sud-est des Etats-Unis, une région qui compte un nombre élevé de protestants rigoristes
[2] Le concept de théâtre plastique est un terme inventé par Tennessee Williams pour décrire une approche unique du théâtre qui met l’accent sur les éléments visuels et sensoriels de la représentation, transformant la scène en un espace dynamique où les émotions et les thèmes sont exprimés au moyen d’images et de symboles vivants. Ce concept intègre des éléments tels que la scénographie, l’éclairage et le mouvement, créant ainsi une expérience théâtrale qui tient autant de la représentation visuelle que du dialogue et des personnages.