Clara Authiat : Les Femmes sortent de leur bulle : aux origines d’une invisibilisation [INTERVIEW]

Par Anthea MARIANI Excellent 8 avril 2025 
Le 4 décembre 2024 paraissait « Bande Dessinée : Les Femmes sortent de leur bulle, pour une Histoire mixte du neuvième art » de Clara Authiat. Journaliste indépendante spécialisée dans le domaine de la bande dessinée, de son histoire et des mécaniques éditoriales, elle revient sur les enjeux féministes et égalitaires soulevés par ce premier ouvrage co-édité par les éditions LNN et le Laboratoire de l'Égalité.

– Quelle est la démarche à l’origine du livre ?

– Clara Authiat : Je suis journaliste indépendante et je collabore souvent avec le média Les Nouvelles News dont la ligne éditoriale est de porter un regard féministe sur l’actualité et de la décrypter avec cette grille de lecture. Ma rédactrice en chef, Isabelle Germain, est aussi co-directrice de la collection Égale à Égal avec le Laboratoire de l’Égalité. L’idée derrière cette collection est de concevoir des livres courts, concis et qui traitent d’une thématique avec l’égalité pour angle d’attaque. Connaissant mon penchant pour la bande dessinée et mes travaux précédents qui traitaient déjà de ces questions, Isabelle Germain m’a demandé d’écrire un livre sur le sujet.

Je fais partie d’une génération de lecteurs et lectrices qui a la chance depuis quelques années d’avoir une énorme diversité dans les rayons de bande dessinées. Je voyais les expositions se multiplier, de plus en plus de femmes remporter des prix et je me suis posé la question : les femmes sont-elles vraiment plus nombreuses à faire de la BD aujourd’hui, ou est-ce un effet de loupe lié aux problématiques actuelles ? Cette question d’évolution de l’histoire de l’art féministe se pose beaucoup en peinture, en photo etc, mais pour la BD, qui est tout de même le neuvième art, il y a encore peu d’ouvrages sur le sujet.

L’objectif de ce livre, c’est avant tout de décrypter les mécanismes d’invisibilisation qui ont pesé et qui pèsent toujours sur les créatrices de bande dessinée et de montrer comment elles se sont rendues visibles. Je voulais comprendre comment elles se sont emparées de cette visibilité, quels outils elles ont mobiliser pour contrer cet effacement. L’une des réponses réside dans les réseaux sociaux, comme l’illustre le cas de Pénélope Bagieu, qui avait commencé sur un blog, s’est fait connaître comme ça et a ainsi eu l’opportunité d’être publiée. Et je trouve d’ailleurs que c’est devenu un mode de création assez caractéristique pour faire de la BD aujourd’hui, que ce soit pour les hommes ou les femmes. Ce modèle numérique pose par ailleurs la question de la précarité

– À quel public s’adresse cet ouvrage ?

– CA : La collection Égale à Égal a un ADN très particulier, celui de faire des ouvrages très courts qui cherchent à vulgariser l’enjeu de l’égalité, que ce soit sur la santé, l’IA et plein d’autres. L’idée c’est de rendre les livres très accessibles, pour un public plutôt jeune et à ce titre, la fondation RAJA agir pour les femmes a racheté une certaine quantité de mes livres pour les distribuer dans les collèges et lycées du 93. Le livre peut intéresser les non-amateurs de BDs parce que dès le début de l’ouvrage, j’ai essayé de mettre plein de nom de créatrices à découvrir, de détailler leurs univers, leurs particularités. La conclusion du livre c’est justement que la bande-dessinée est aujourd’hui très variée, que ses représentations sont multiples et qu’elle a désormais la capacité d’intéresser tous les publics.

Le livre s’adresse aussi à un public de connaisseurs et d’amateurs de BDs, qu’il incitera j’espère à revoir un peu l’Histoire du neuvième art, repenser leur mode de consommation de bande-dessinées, s’interroger sur ce qu’ils lisent et les représentations présentes dans leurs lectures.

– Selon vous, quel serait un gros à priori ou un énorme cliché sur les femmes dans la bande-dessinée que votre livre permet de contredire ?

– CA : Un des grands clichés c’est que les femmes dans l’histoire de la BD se comptent sur les doigts d’une main, ce qui est bien évidemment faux. Le point de départ du livre était de saborder cette idée reçue. Très souvent, on présente Claire Bretécher comme la pionnière de la bande-dessinée en France, ce qui est faux. Elle est bien sûr pionnière sur bien des aspects, mais grâce aux travaux de plusieurs historiennes, sociologues et autres universitaires, plein de noms de créatrices ont pu resurgir. Et ce depuis les tous débuts de la bande dessinée, alors même qu’on ne parlait pas encore de bande dessinée !

Ça concerne les autrices, les dessinatrices, mais aussi et surtout les coloristes, qui sont vraiment les petites mains de la bande dessinée. Parfois c’étaient même les femmes des auteurs et des illustrateurs. Elles n’ont bénéficié d’aucune reconnaissance.

– Quel est votre regard sur la prétendue « bande dessinée féminine » ?

– CA : La BD féminine ou la « BD de femme », ça n’existe tout simplement pas. Trop souvent, on a voulu rassembler les autrices de BD dans une même catégorie afin essentialiser leurs œuvres. On a pensé un soi-disant « trait féminin » qui serait doux, rond, un peu pastel, alors qu’il existe autant d’univers que de créatrices !

C’est sûr que l’arrivée plus massive des femmes dans la BD, le fait qu’elles soient beaucoup plus publiées, récompensées, forcément, ça a introduit un autre imaginaire, d’autres manières de représenter les corps, les femmes, la diversité des personnages, leur place dans les récits. Le cas d’école c’est la fameuse rivalité entre femmes, qui interroge la façon dont les femmes interagissent entre elles au sein d’un récit. Le marché de la BD s’est longtemps adapté à un male gaze, terme inventé par la réalisatrice et critique de cinéma Laura Mulvey qui théorise la sexualisation du corps des femmes lorsqu’elles sont écrites, mises en scène ou filmées par un homme pour un public masculin. Cette vision du « par les hommes, pour les hommes », a longtemps poussé à penser la BD comme un loisir avant tout masculin.

S’il y a aujourd’hui de plus en plus de lecteurs et de lectrices de bande dessinées, ce n’est pas un hasard, c’est parce que les récits ont évolué, sont de plus en plus divers dans les représentations. Et ça je pense que c’est en partie grâce aux créatrices de BD. Je pense aussi que le rôle des éditrices est essentiel là-dedans, parce qu’elles se sont imposées dans les maisons d’éditions et disposent d’un pouvoir décisionnel très important. Elles ont des sujets qui leur tiennent à cœur, qu’elles ont envie de défendre et qu’elles font vivre en interne.

Et pour rappel, le test de Bechdel (série de questions sur le récit qui mettent en lumière une sur-représentation des protagonistes masculin) a 40 ans cette année. Depuis 40 ans, ont remet tout en question : les dynamiques, la place des femmes dans les récits, et il y a aujourd’hui un vrai bilan à faire de cette remise en question.

– Que souhaiterez-vous que l’on retienne de cet ouvrage ?

– CA : Ce livre, c’est ma micro pierre apportée à l’édifice du combat pour l’égalité dans la BD. Qu’un matrimoine de la BD se raconte, c’est extrêmement important, car il y a tellement de créatrices qui ont été effacées alors qu’elles ont produit des œuvres passionnantes. C’est fascinant de redécouvrir ça aujourd’hui et surtout, très important de les réhabiliter. Ce matrimoine est aussi intéressant pour mieux comprendre comment les créatrices d’aujourd’hui sont mieux représentées et valorisées, quels obstacles persistent,...

À ce sujet, en 2026, cela fera 10 ans que le collectif des créatrices de BD contre le sexisme s’est formé. À l’origine, Lisa Mandel a décidé de poser des questions aux créatrices de BD et elles se sont rendues compte qu’elles subissaient toutes les mêmes discriminations, les mêmes mécanismes d’effacement et de mise à la marge. Se rassembler leur a permis d’imposer leur présence dans le milieu de la BD. Dix ans après la création de ce collectif, où en est-on de l’égalité dans le secteur du neuvième art ? Le combat du collectif a notamment permis d’obtenir la parité au sein des jurys suite à la grosse polémique de 2016 où aucune femmes n’avait été nommée dans la sélection des finalistes pour le grand prix d’Angoulême.

Le milieu de la BD est dans un moment de bascule et la dernière édition d’Angoulême le montre bien : trois femmes finalistes pour le grand prix mais à côté de ça, une salariée a saisi les prud’hommes pour contester son licenciement suite à un dépôt de plainte pour viol... Il ne faut pas non plus que l’augmentation des prix attribué aux créatrices de BD donnent l’illusion que tout va mieux alors que les violences persistent.

Par Anthea MARIANI

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Code EAN : 9782957692415

Bande dessinée : les femmes sortent de leur bulle : Une histoire mixte du 9e art - Clara Authiat - LNN édition
Parution : 4 décembre 2024
Nombre de pages : 74
Prix : 9 €

LNN édition Histoire Etude sur la BD Feminisme Critiques, essais et analyses de littérature Histoire littéraire
 
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9 Messages :
  • "La BD féminine ou la « BD de femme », ça n’existe tout simplement pas."
    C’est un postulat plutôt qu’une démonstration.
    Ça existe aussi. Par exemple, lorsqu’une autrice aborde un thème comme l’endométriose de manière autobiographique, elle crée une BD de femme. On en peut pas résumer la bande dessinée au dessin et à des choix graphiques. La bande dessinée est un art qui associe le dessin avec le texte.
    Qu’il existe une bande dessinée féminine comme il existe une bande dessiéne masculine n’est pas une tare.

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    • Répondu le 9 avril 2025 à  10:41 :

      Disons que ça ne devrait pas exister. On n’a jamais parlé de BD masculine jusqu’à présent, et pour cause, pendant très longtemps, toutes les BD ou presque étaient l’oeuvre d’hommes. C’est fini et c’est tant mieux. Le mieux serait qu’on se fiche complètement du sexe ou du genre de la personne qui fait la BD.

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      • Répondu par Flora le 10 avril 2025 à  12:10 :

        « pendant très longtemps, toutes les BD ou presque étaient l’oeuvre d’hommes. »

        On vous explique que non justement, vous êtes têtu ou vous ne lisez pas.

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        • Répondu le 12 avril 2025 à  22:56 :

          "Plein de noms de créatrices ont pu resurgir" C’est dommage que Clara Authiat n’en cite pas une seule, on ne demande qu’à les découvrir ! Quand j’étais jeune, et que je découvrais la BD, on ne trouvait pas seulement Claire Brétecher, il y avait aussi Annie Goetzinger, Chantal Montellier, Anna Brandoli et déjà Florence Cestac. Et dans Okapi, je lisais les formidables Nicole Claveloux, et Marie-Marthe Colin dont les planches n’étaient hélas pas beaucoup reprises en album…

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          • Répondu par ಠ_ಠ le 13 avril 2025 à  12:18 :

            Mais oui c’est vrai ça... La prochaine fois vous ferez l’interview à la place de Clara Authiat, ça sera mieux. Vous pouvez même ré-écrire son livre tant qu’à faire !

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            • Répondu le 13 avril 2025 à  16:08 :

              C’est bizarre votre réponse. La personne n’avait rien dit de désagréable.

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            • Répondu le 13 avril 2025 à  16:16 :

              Oui, on veut des noms ! Je reviens de l’expo de Gabrielle Munter, peintre magistrale dont l’œuvre est restée invisible pendant presque un siècle. Dans tous les domaines de l’art, il y avait des femmes artistes dont on ne parlait jamais et qu’on découvre aujourd’hui.

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    • Répondu par Bloch le 10 avril 2025 à  06:35 :

      Je suis partiellement d’accord avec votre point de vue mais je pense que l’expression "BD féminine" renvoie à plus d’implicite que ce que vous supposez car il y a une logique éditoriale à présenter ce genre de BD comme une bande dessinée faite par les femmes pour un lectorat féminin sur des thèmes féminins.

      Or cela peut enfermer les créatrices dans ce qui finit par apparaître comme un genre à part entière. C’est cela, je pense, dont elle parle lorsqu’elle dit que la "BD féminine" n’existe pas. En effet, un livre sur l’endométriose pourrait et devrait intéresser aussi bien des lecteurs masculins que féminins. C’est le travail de l’éditeur dans la fabrication et la diffusion/promotion du livre d’arriver à ce résultat.

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      • Répondu le 10 avril 2025 à  11:01 :

        On peut toujours rêver que les éditeurs fassent ce travail… et que les hommes s’intéressent un jour à l’endométriose… et les femmes au cancer de la prostate. Espérer fait vivre.

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