Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Iris Brey est une journaliste, écrivaine et critique de cinéma française, qui enseigne à l’antenne parisienne de l’Université de Californie. Spécialisée dans les représentations de genre et des sexualités au cinéma et dans les séries télévisées, elle est notamment l’autrice de Sex and the Series (2016) et Le Regard féminin, une révolution à l’écran (2020) dans lequel elle développe une analyse du « regard féminin » (female gaze).
Avec ce nouvel ouvrage, Iris Brey pose plusieurs questions : Comment ce test né dans la culture underground lesbienne a vu ses origines être invisibilisées ? Comment est-on passé d’une simple planche de bande dessinée à un test d’envergure mondiale employé dans le cinéma, puis la littérature ? Quelle intertextualité avec d’autres œuvres lesbiennes et féministes comme celles de Virignia Woolf, Donna Haraway et Ursula Le Guin ? Que pense Alison Bechdel de la planche originale et du devenir de ce test originellement conçu sous l’angle de l’humour ? Afin d’avoir un début de réponse à toutes ces questions, nous avons rencontré l’autrice à l’occasion de sa venue à la cinquième édition du Pop Women Festival, en présence d’Alison Bechdel.
L’idée de cet essai a été suggérée à l’éditeur par Didier Pasamonik, directeur de la rédaction d’ActuaBD, mais c’est Iris Brey qui a été logiquement retenue pour sa rédaction : « À vrai dire, ce n’est pas du tout mon idée, mais je suis ravie d’avoir été la personne choisie pour enquêter et questionner le lien entre le travail d’Alison et ce fameux test de Bechdel. J’y suis allée en me disant que j’allais réaliser une petite enquête. Je voulais que le livre soit ludique, mais je souhaitais aussi essayer de remettre Alison au cœur du test ».
Quand on interroge Iris Brey sur sa première rencontre avec le test de Bechdel, cela remonte au début des années 2010 : « je pense que ce fut en 2013, pour être assez précise, au moment où, dans le cinéma suédois, il existait le label A, pour les films qui passaient le test. Je me souviens d’un article publié dans Libération, que j’avais lu, et j’en avais parlé à ce moment-là. C’était les prémices du collectif 50-50, qui s’appelle aujourd’hui 50-50 ». Un collectif dont Iris Brey est membre et qui promeut l’égalité homme-femme dans le cinéma, ainsi que l’inclusion de la diversité de genre et de sexualité.
Dans cet opuscule, Iris Brey s’attache à démontrer que le test de Bechdel-Wallace a prospéré en étant dissocié de sa créatrice lesbienne et que cela n’est pas un hasard que ce processus d’invisibilisation. Il convient donc de recontextualiser cet apport lesbien à la culture populaire, mais aussi de « connecter l’œuvre d’Alison avec l’œuvre d’autres lesbiennes, d’essayer de redonner une historicité au test, de dire que même si nous, on ne sait pas comment ce test a soudainement émergé, il est nécessaire de le contextualiser par rapport à une autrice. Il s’agit aussi de valoriser la planche « The Rule » qui, pour moi, est beaucoup plus riche que le test en lui-même. Je souhaitais également essayer de comprendre pourquoi les lesbiennes sont effacées de notre histoire culturelle, pourquoi le lesbianisme des femmes qui créent est toujours effacé, même quand on est d’Alison Bechdel et qu’on a son aura internationale ».
Si l’histoire des femmes et leur apport a la culture et aux sciences est aujourd’hui dynamique, les lesbiennes, elles, subissent « une double invisibilisation. L’histoire des femmes a toujours été écrite, mais toujours effacée. Quand on s’intéresse à l’histoire du féminisme, on constate évidemment que tous ces questionnements n’arrivent pas juste après #MeToo. Ils sont présents depuis toujours et il est d’ailleurs intéressant de se pencher sur les années 1970 en France. On y trouve les mêmes débats qu’aujourd’hui. Je n’ai donc pas l’impression d’être à un moment charnière de l’histoire du féminisme. J’essaie juste de lutter contre cette invisibilisation constante, cet effacement de nos travaux et de nos pensées qui nous ralentit ».
Iris Brey a elle-même travaillé à élaborer des outils de pensée et questionne le regard féminin (female gaze) dans cet écrit : « Le texte d’Alison Bechdel, je le cite en début de livre parce que je pense que c’est toujours important de donner des outils aux lecteurs et aux lectrices pour mieux comprendre ce qu’on essaye de faire. Et il est vrai que le regard féminin consiste à donner les outils pour savoir analyser la mise en scène des corps féminins au cinéma car ce n’est pas quelque chose d’inné. Cela du demande du travail et des outils.
[…] Pour en revenir à la citation d’Audre Lorde : « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître », on ne peut pas utiliser les outils qui ont été créés par des hommes qui défendent une vision patriarcale et phallocentrique. Il a donc fallu se tourner vers d’autres œuvres qui proposent justement une vision du monde qui n’est pas une vision patriarcale ou capitaliste.
Et dans le corpus de films que j’ai choisis, il y a énormément de films lesbiens. Pour moi, les lesbiennes ont eu la possibilité de proposer d’autres narrations, mais aussi d’autres mises en scène des corps féminins qui arrivent à exister sans le regard des hommes. Par conséquent, le regard féminin, pour moi, ce n’est pas un regard qui est créé par des hommes ou créé par des femmes. Parvient-on à ressentir ce que traverse un personnage féminin ? Arrive-t-on à être dans le corps d’une femme qui a des expériences ? ».
Pour Iris Brey, au-delà de l’histoire de ce test de Bechdel-Wallace, l’œuvre Gouines à suivre est incontournable. « Elle est incontournable car je pense qu’il s’agit de la seule œuvre qui, sur des décennies, nous permet de suivre des personnages de lesbiennes qui ressemblent à mes amies lesbiennes. Je dirais que c’est la seule œuvre où l’amitié est vraiment au cœur de la BD et qu’il n’y existe aucune œuvre qui représente cette idée de communauté aussi bien. On a eu des séries très populaires, comme « The L Word », mais qui sont aussi déconnectées du réel. Or, dans « Gouines à suivre », j’ai l’impression qu’il pourrait véritablement s’agit de moi et de mes amis.
Ce qui est assez fascinant, quand on lit les planches des années 1980, c’est la manière dont elles se politisent entre elles, comment elles parlent de politique, comment cela impacte leur vie, comment cela détermine leur choix de vie. On est toujours dans ces mêmes questionnements. Comment faire famille ? Comment désirer ? Comment gérer nos ex-petites amies ? J’ai l’impression que la BD est à la fois intemporelle et extrêmement contemporaine ».
À cet égard, Iris Brey est très heureuse de retrouver des personnages vieillis de Gouines à Suivre dans le dernier roman graphique d’Alison Bechdel, Lessivée, qui continue ainsi de proposer des représentations de lesbiennes à des âges qui sont peu mis en scène dans la culture populaire. Avec La Véritable Histoire du test de Bechdel, Iris Brey propose une réflexion bienvenue et passionnante sur un phénomène mondial issu de la bande dessinée, à découvrir aux éditions Denoël.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
La Véritable Histoire du test de Bechdel - Par Iris Brey - Éd. Denoël - 64 pages - 150 x 210 mm - Date de parution : 24-02-2026 - 8 euros.
Propos recueillis le 6 mars 2026, dans le cadre de la 5e édition du Pop Women Festival, à la médiathèque Jean Falala (Reims) en présence d’Alison Bechdel.
Photographie de Romain Garnier.
Le Pop Women Festival sur ActuaBD
– Alison Bechdel, une gouine à suivre au Pop Women Festival [INTERVIEW], de Romain Garnier
– Célébrons les 5 ans du Pop Women Festival !, de Romain Garnier
– Sophie Chédru, une éditrice au Pop Women Festival [PODCAST], de Didier Pasamonik
– Pénélope Bagieu au Pop Women Festival : " L’échec et les difficultés forment une vie créative" [INTERVIEW], de Romain Garnier
– Blanche Sabbah (Mythes et meufs) au Pop Women Festival : "les mythes et légendes ont une pérennité dans la culture contemporaine" [INTERVIEW], de Romain Garnier
– Florence Dupré La Tour ("Pucelle", "Jumelle", "Cruelle", "Capucin") : "Je suis une obsédée de la narration" [INTERVIEW], de Romain Garnier
Alison Bechdel sur ActuaBD
– Trio féminin pour le Grand Prix d’Angoulême 2025, de Didier Pasamonik
– Retour sur Alison Bechdel : c’est qui cette "inconnue underground" ? [VIDEO], de Marlène Agius & Kelian Nguyen
– "Les Secrets de la force surhumaine" d’Alison Bechdel dans la liste du Prix Médicis !, de Didier Pasamonik
– Alison Bechdel nous révèle le Secret de la force surhumaine, de Marlène Agius
– "Fun Home" d’Alison Bechdel, célébrée, adulée et ... détestée !, de Didier Pasamonik
– Alison Bechdel à l’honneur avec « The Essential » au Cartoonmuseum Basel
– Alison Bechdel : « Je voulais réfléchir sérieusement à une période très déroutante de ma vie », de François Peneaud
– L’Essentiel des Gouines à suivre (1987-1998) – Par Alison Bechdel – Même pas mal, de Damien Boone
Participez à la discussion