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Le Cabaret Voltaire : Kent et Bocquet rallument l’incendie du dadaïsme

Par Benjamin HERZBERG Favori de la rédaction 9 mai 2026 
Il est des adresses minuscules dont le nom finit par traverser le siècle. Au numéro 1 de la Spiegelgasse, à Zurich, dans l’arrière-salle d’une modeste brasserie, se joue en 1916 l’un des épisodes les plus vifs de l’art moderne. Hugo Ball et Emmy Hennings y ouvrent le Cabaret Voltaire le 5 février, en compagnie de Tristan Tzara, Jean Arp, Marcel Janco et Sophie Taeuber. Richard Huelsenbeck et d’autres artistes les rejoindront dans les jours suivants. Chacun a son parcours pour finalement s'y fusionner. En quelques mois à peine, dans une Europe livrée à la guerre industrielle, ils dynamitent les usages, brouillent les genres, insultent le bon goût et cherchent une langue neuve pour répondre à la catastrophe. De ce tumulte naît le dada, bientôt nommé dadaïsme.
Le Cabaret Voltaire : Kent et Bocquet rallument l'incendie du dadaïsme
© Ed. Delcourt

C’est cette naissance kaléidoscopique que José-Louis Bocquet et Kent font revivre dans un album de belle tenue publié par Delcourt. Le Cabaret Voltaire, Zurich 1916 n’entend pas raconter une légende déjà figée. Il revient au moment fragile où rien n’était encore acquis, où l’avant-garde n’avait ni musée ni catéchisme, seulement une salle trop petite, des artistes sans argent, des colères intactes et la joie féroce d’inventer.

Les lecteurs de José-Louis Bocquet connaissent la part essentielle de son œuvre menée avec Catel, qu’il s’agisse de Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges ou Joséphine Baker. Ensemble, ils ont contribué à renouveler la biographie dessinée en redonnant voix à des figures longtemps négligées. Ici, Catel n’est pas de l’aventure. C’est Kent qui tient le dessin, et le choix s’impose rapidement comme une évidence.

Kent, ancien chanteur de Starshooter, n’est pas un invité décoratif venu d’un autre univers. Dessinateur de BD publié dès le début des années 1980 dans Métal Hurlant, musicien marqué par l’énergie punk, écrivain respecté, homme de scène avec une quinzaine de disques et des centaines de concerts derrière lui, et il appartient lui-même à cette famille d’artistes qui circulent d’une forme à l’autre sans demander la permission. Chez lui, chanson, image et littérature ne se cloisonnent pas. Or, le dadaïsme fut précisément cela : un refus des frontières, une circulation permanente entre poème, musique, masque, manifeste, cri, danse et scandale. Qui mieux qu’un tel parcours pouvait comprendre, de l’intérieur, ce que signifie monter sur scène avec l’idée de tout dérégler ?

Le grand mérite du scénario est de ne pas raconter le dada depuis Paris, depuis Breton et son surréalisme doctrinaire, depuis les récits ultérieurs qui ordonnèrent la mémoire du mouvement. Bocquet remonte à Zurich, ville neutre au milieu d’un continent dévasté, refuge d’exilés, de déserteurs, d’artistes déplacés et d’esprits sans patrie. Il restitue un milieu composite où se rencontrent Ball le mystique révolté, Emmy Hennings la survivante lumineuse, Tzara le stratège flamboyant, Arp le joueur sérieux, Janco l’inventeur visuel. On voit naître non pas une école, mais une constellation.

La documentation est manifeste sans jamais peser. Les dialogues restent naturels mais semblent nourris de mémoires, de lettres, de témoignages, plutôt que de répliques faussement triviales. Rien ne sonne plaqué. Les personnages ne parlent ni comme des silhouettes historiques, ni comme des contemporains déguisés. Ils gardent leur singularité, leur ironie, leur exaltation, leurs rivalités naissantes. Bocquet évite à la fois la leçon d’histoire scolaire et la fiction qui trahirait son sujet par excès de romanesque.

Kent en repérages au Cabaret Voltaire en 2025
Photo DR

L’autre réussite du livre tient à la place accordée aux poèmes, aux lectures publiques, aux fragments de langue qui faisaient la substance même des soirées du Cabaret Voltaire. Le dadaïsme n’est pas né dans le silence des bibliothèques. Il est né dans la voix, dans la diction, dans le heurt des syllabes, dans la destruction joyeuse du langage convenu. L’album ose faire entrer cette matière verbale dans ses pages, et c’est heureux.

Graphiquement, Kent choisit la stylisation plutôt que la reconstitution compassée. Les visages sont simplifiés mais habités. Les corps se tendent en silhouettes presque scéniques. Les cadrages rappellent tantôt les coulisses d’un théâtre, tantôt l’affiche, tantôt le cinéma muet. Une légère étrangeté traverse chaque page. Elle convient idéalement à ce moment où l’art cherche à se défaire de ses anciennes apparences.

Le Cabaret Voltaire, Zurich 1916 - Par José-Louis Bocquet et Kent
© Ed. Delcourt

La couleur, appliquée par Kent lui-même, mérite un éloge particulier. De grands aplats dominent l’ensemble, avec une prééminence du bleu qui installe une atmosphère nocturne, urbaine, presque mentale. Zurich devient une ville froide, inquiète, suspendue. Puis surgissent, à chaque fois que l’artistique, le groupe, l’effervescence entrent en jeux, des jaunes de lumière qui découpent la scène comme des projecteurs, des rouges et verts qui viennent ponctuer les tables, les affiches, les centres nerveux de l’image. La couleur n’orne pas, elle organise le récit. Elle oppose le monde extérieur, figé par la guerre, à la fournaise intérieure du cabaret et au télescopage des idées immédiatement mises en œuvre. Kent affine ici ses sensibilités colorées déjà testées dans son roman graphique précédent : Elvis, entre ombre et lumière, où les formes géométriques colorées se superposaient au dessin pour mieux l’aciduler ou le rythmer. Dans le Cabaret Voltaire, la couleur atteint la qualité de celles qu’on retrouve chez Darwin Cooke dans ses Parker, où le roman noir glisse subrepticement vers le roman bleu et noir.

© Ed. Delcourt

Les scènes collectives comptent parmi les plus justes. Le Cabaret Voltaire n’est jamais sacralisé. Ce n’est pas un temple, c’est une salle serrée, mêlée, populaire et intellectuelle tout ensemble, où l’on boit, où l’on observe, où l’on rit, où l’on se lasse parfois, où l’on applaudit souvent. Le public importe autant que les artistes. Sans cette assemblée, il n’y aurait pas eu d’événement.

Il faut saluer aussi la place rendue à Emmy Hennings, trop souvent réduite à un rôle secondaire dans les récits rapides du dadaïsme. Fondatrice du cabaret avec Ball, poètesse, actrice, femme passée par la misère et les dépendances, elle apparaît ici comme une force centrale de l’aventure. Cette restitution n’a rien d’anecdotique. Elle corrige une mémoire incomplète.

L’album rappelle enfin une vérité que l’histoire culturelle simplifie volontiers. Avant les doctrines mieux organisées, avant les récupérations, avant la mise en ordre parisienne qui mènera au surréalisme, il y eut un moment plus libre, plus impur, plus collectif. Un moment de désordre fécond où la pensée passait par le geste, le bruit, la présence physique, la collision des arts. De cette secousse sortiront bien des lignées, jusqu’aux contre cultures du second vingtième siècle, jusqu’au punk même.

© Ed. Delcourt

Toutefois, on quitte ce bouillonnement en restant un tantinet sur sa faim. Le récit s’interrompt de façon un peu abrupte, alors même que les notices biographiques en postface laissent entrevoir les destins singuliers et souvent tragiques de ces protagonistes. On se prend alors à rêver d’un second tome qui suivrait cette constellation alors qu’elle s’apprête à essaimer ses cendres fertiles sur le reste de l’Europe.

Le Cabaret Voltaire n’est pas seulement une bande dessinée historique réussie : c’est un livre qui habite son sujet. Kent et Bocquet ne se contentent pas d’illustrer la naissance du dadaïsme : ils en restituent la vibration originelle. Celle-ci se déploie telle une chrysalide sur le fond dépressif d’un monde en pleine décomposition. Ils saisissent et transmettent ce mélange de rage et de joie qui surgit lorsque le vieux monde s’effondre et que quelques artistes refusent de se taire. En cela, c’est un roman graphique profondément contemporain.

Par Benjamin HERZBERG

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Code EAN : 9782413085355

Le Cabaret Voltaire, Zurich 1916 - Par José-Louis Bocquet et Kent - Éditions Delcourt - Parution 13 mai 2026 - 232 pages

Delcourt ✏️ Kent Biopic Histoire littéraire France
 
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