Hild : Les femmes des Nilbelungen - par Veerle Hildebrandt - Éd. Anspach

Par Akira OIKAWA Excellent 22 février 2025 
Réécrire l’une des épopées les plus célèbres des mythes germaniques, telle est la tâche ardue qu’entreprend Hild : Les femmes des Nibelungen. Dans l’Europe du Ve siècle, la princesse Kriemhild naît en Burgondie, région s’étendant de la Bourgogne actuelle au sud de l’Allemagne. Très vite, la jeune fille impétueuse comprend qu’elle n’est qu’une monnaie d’échange, destinée à épouser un souverain afin d’assurer la prospérité du royaume. Lorsque son frère, le roi Gunther, la promet au légendaire Siegfried, la princesse est horrifiée. Pire encore, Gunther et Siegfried concluent un funeste accord, afin de vaincre la redoutable Brunehilde, reine d’Islande, et de la marier de force au roi…

Écrit et dessiné par Veerle Hildebrandt et publié aux éditions Anspach (fondées par notre ex-rédacteur en chef Nicolas Anspach), Hild : Les femmes des Nibelungen est l’une des surprises de ce début d’année. Plébiscité sur les réseaux, le livre propose une réécriture féministe et moderne du mythe originel. Grandement simplifiée pour se concentrer sur les deux protagonistes féminines, la princesse Kriemhild et la reine Brunehild, l’ouvrage invite le lecteur à suivre leurs vies sur plus d’une décennie.

Le premier choix intéressant de Hild est avant tout sa narration à deux voix. On suit en parallèle l’histoire de Kriemhild, princesse de Burgondie mariée de force par ses frères incompétents au héros vaniteux Siegfried, et celle de Brunehild, reine d’Islande vaincue en duel par Siegfried et retenue captive par le roi Gunther.

Le message est clair : en dépit de leurs origines différentes, les deux femmes se retrouvent dans la même posture : mariées de force à des hommes qu’elles n’ont pas choisis. Gunther et Siegfried, héros dans la tétralogie de Wagner, deviennent ici des rustres sauvages qui n’hésitent pas à unir leurs efforts pour agresser sexuellement leurs épouses.

Ce dernier point est souligné avec ironie dans le second mariage de Kriemhild à Attila, roi des Huns et vu par tous comme un sauvage sans éducation. Cependant, le personnage est quasiment le seul homme à se montrer cordial et respectueux à l’endroit de la princesse. Il n’est pas féministe et visionnaire pour autant, mais comparé à Siegfried qui ne connaît que la brutalité et le champ de bataille, c’est le jour et la nuit.

Hild : Les femmes des Nilbelungen - par Veerle Hildebrandt - Éd. Anspach
Hild : Les femmes des Nibelungen, pages 76-77
©Anspach

La narration et les thèmes sont portés par des personnages très bien définis. Les deux protagonistes, Kriemhild et Brunehild, sont bien entendu au cœur du récit. Elles ont toutes deux une personnalité forte et une volonté de liberté, sans pour autant tomber dans le cliché du garçon manqué. On ressent à travers leurs expressions toute l’injustice qu’elles subissent, lorsque les hommes disent devant elles à quel point elles devraient s’estimer heureuses de pouvoir servir à renforcer leur royaume par le mariage. Brunehild, en particulier, offre des scènes amusantes et mémorables lorsqu’elle remet les rustres à leur place.

Hild : Les femmes des Nibelungen, page 54
©Anspach

Cependant, il est regrettable de la voir passer au second plan après la première moitié du livre. La psychologie de Brunehild, reine déchue et réduite à un outil, aurait mérité d’être explorée en profondeur. Toutefois, il faut reconnaître que le récit se concentre surtout sur Kriemhild, et accorder le même développement à ces deux personnages aurait rallongé l’intrigue sans forcément approfondir le message.

Petit bémol tout de même, l’histoire se déroulant sur plusieurs années, le récit utilise de nombreuses ellipses, ce qui crée une certaine distance entre les personnages et le lecteur. À aucun moment, on n’a l’impression de réellement vivre la vie de ces deux femmes ; on se sent plutôt comme un observateur extérieur. C’est un inconvénient inhérent aux mythes anciens, qui cherchent moins à créer un lien émotionnel avec le lecteur qu’à transmettre une morale à travers des figures mythologiques, mais Hild, en tant qu’adaptation, avait justement la possibilité d’accentuer cette proximité psychologique avec le lecteur. L’effort d’adaptation reste tout de même très admirable.

Hild : Les femmes des Nibelungen, page 115
©Anspach

Les personnages secondaires sont également bien établis, et Veerle Hildebrandt parvient à les rendre immédiatement antipathiques. La sauvagerie du héros Siegfried est illustrée dès le début par sa volonté de chasser les oiseaux du parc pour les offrir à Kriemhild, sans imaginer un instant que la princesse pourrait préférer les voir voler.

L’autrice a supprimé un grand nombre de personnages du mythe original et n’a gardé que ceux dont les actions sont indispensables au récit. Ainsi, le lecteur n’est pas submergé par une avalanche de noms, et n’a pas besoin de tenir une liste pour suivre toutes les relations interpersonnelles. Pour structurer le récit, le livre propose même à intervalles réguliers des pages représentant l’arbre généalogique du royaume de Burgondie entre chaque chapitre.

Hild : Les femmes des Nibelungen, page 24
©Anspach

Pour mettre en scène tous ces personnages, Hild propose alors de superbes illustrations aux couleurs vives. Ce choix est d’autant plus marquant qu’il contraste radicalement avec la noirceur du récit. L’histoire des Nibelungen est une succession de guerres, de trahisons et de violence, et pourtant Hild parvient à magnifier ces scènes et ces personnages. L’exemple le plus marquant apparaît vers la fin du livre lorsque Kriemhild se décharne sous le poids des ans et de la haine, se transformant en une silhouette vengeresse et élancée. Veerle Hildebrandt parvient ainsi à faire évoluer ses personnages sans jamais briser la cohérence graphique.

Hild : Les femmes des Nibelungen, page 29
©Anspach

Hild, les femmes des Nibelungen propose ainsi une excellente adaptation d’un mythe écrit et réécrit depuis des siècles. Comme beaucoup d’œuvres féministes, elle met en lumière les femmes oubliées par l’histoire, celles qui ont eu la malchance de ne pas mener d’armée ; ni de terrasser un dragon, l’épée à la main. Grâce à une palette de couleurs éclatante et un style graphique remarquable, Hild met en scène des personnages forts qui ne cherchent qu’une seule chose : la liberté.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782931105368

Veerle Hildebrandt est une jeune autrice belge née 1981. Elle a étudié le graphisme et la narration graphique et vit avec sa famille à Malines où elle travaille comme graphiste et illustratrice indépendante. Elle y tient également un magasin de vêtements de seconde main.

Passionnée de dessin, elle utilise différents styles et techniques. Ses outils de prédilection sont le crayon 5B et l’encre de Chine épaisse. Elle s’inspire de la littérature, de la langue allemande, des récits de voyage et de ses propres journaux intimes.

Veerle a déjà publié plusieurs livres chez différents éditeurs et son travail est régulièrement exposé.
En 2016, elle reçoit le prix Yieha Young Talent Award pourJoyride, une histoire courte de huit pages basée sur son enfance, passée en Afrique. En 2018, elle développe ce thème dans son premier roman graphique, Black Paradise. Hild : Les femmes des Nilbelungen, son deuxième livre, lui a été en partie inspiré par ses racines allemandes.

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