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Bonjour Michèle Lebon-Cooreman, bonjour Bernard Swysen. Vous êtes respectivement la nièce d’Annie Cordy et le scénariste de cette bande dessinée qui lui est consacrée. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, elle s’appuie sur une personnalité réelle très populaire. Comment est né ce projet et qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter Annie Cordy sous cette forme ?
Bernard Swysen : L’idée de consacrer une bande dessinée à Annie Cordy est venue de Mimi (Michèle Lebon-Cooreman), qui souhaitait lui rendre hommage sans savoir encore quelle forme le projet pourrait prendre. C’est notre éditeur, Nicolas Anspach, qui a trouvé le concept : raconter la vie d’Annie Cordy à travers une aventure fictive qui aurait pu lui arriver.
L’intrigue s’appuie sur le contexte historique de la Guerre froide, tandis que tout ce qui concerne Annie Cordy, sa famille, ses parents, son enfance et les débuts de sa carrière à Bruxelles est rigoureusement documenté. Nous avons donc mêlé des éléments biographiques authentiques à une histoire romanesque.
Le rôle de Mimi a été essentiel tout au long du projet. Nous avons travaillé en étroite collaboration et elle m’a apporté de nombreuses informations sur ses grands-parents, les parents d’Annie Cordy, ainsi que de précieux documents photographiques issus des archives familiales. C’est grâce à ce travail commun que cet album a pu voir le jour. (Rires.)
Michèle Lebon-Cooreman, en tant que nièce d’Annie Cordy et gardienne de sa mémoire familiale, quels aspects de sa personnalité et de son héritage teniez-vous particulièrement à préserver dans cette bande dessinée ?
Mimi Lebon : Protéger, je ne suis pas sûre.
En tout cas, vous êtes garante…
Mimi Lebon : Ce qui me tenait particulièrement à cœur, c’était de faire découvrir une période méconnue de la vie d’Annie Cordy. Pour le grand public, et souvent même pour les médias, son parcours commence véritablement dans les années 1950. Pourtant, elle avait déjà entamé sa carrière en Belgique bien avant cela.
Elle enregistrait déjà sous un label belge et se produisait sur scène avant d’être engagée comme meneuse de revue dans un établissement de jazz réputé, période qui est justement au cœur de cette bande dessinée. J’avais envie de mettre en lumière ces débuts souvent oubliés et de montrer qu’Annie Cordy avait déjà construit les premières étapes de sa carrière avant sa consécration.
Plus largement, mon souhait est de faire découvrir l’ensemble de son parcours. Cette première bande dessinée se concentre sur une période précise, mais d’autres albums permettront d’explorer les différentes étapes de sa vie.
Dans la bande dessinée, Léonie Cooreman (véritable nom d’Annie Cordy) apparaît comme une jeune femme posée, déterminée et sûre d’elle, assez éloignée de l’image exubérante souvent associée à Annie Cordy. Cette représentation correspond-elle à la personnalité qu’elle avait dans la vie privée, ou son tempérament était-il plus proche de l’image publique que le grand public a retenue d’elle ?
Mimi Lebon : Annie Cordy n’était pas exubérante en permanence, contrairement à l’image que le public a souvent gardée d’elle. Dans la vie privée, c’était une personne calme, posée, très sensée et même plutôt timide.
En revanche, dès qu’il s’agissait de monter sur scène ou d’exercer son métier, elle se transformait. Elle déployait alors une énergie extraordinaire, une grande force de caractère et une véritable détermination. Elle savait défendre ses idées, mais aussi le spectacle qu’elle servait. Cette énergie débordante était avant tout celle de l’artiste et de la professionnelle.
Bernard Swysen : C’est effectivement l’image qui ressort des souvenirs et des témoignages que Mimi m’a transmis. Dans la BD, on découvre les parents d’Annie Cordy, c’est-à-dire les grands-parents de Mimi : une mère au tempérament volcanique et un père plus réservé, mais doté d’un grand sens de l’humour.
Au fond, Annie Cordy semblait avoir hérité de ces deux facettes. Dans la vie quotidienne, elle ressemblait davantage à son père : discrète, posée et observatrice. Sur scène, en revanche, elle révélait toute l’énergie et l’exubérance de sa mère.
Bernard Swysen, tout au long de l’album, vous glissez plusieurs clins d’œil à l’histoire de la bande dessinée belge, notamment à Hergé et à Raoul Cauvin et Louis-Michel Carpentier avec leur série Du côté de chez Poje. Était-ce une volonté délibérée de votre part d’ancrer le récit dans cet imaginaire belge de l’époque ?
Bernard Swysen : Oui, c’était tout à fait assumé. J’avais même oublié le clin d’œil à Poje ! J’aime glisser, çà et là, quelques clins d’œil à la bande dessinée belge. Mais ce n’est jamais quelque chose de prémédité ou de forcé : ces références apparaissent naturellement lorsqu’elles trouvent leur place dans le récit.
Par exemple, le clin d’œil à Hergé lorsque Léonie s’installe dans son appartement m’amusait beaucoup. Quant à la référence à Du côté de chez Poje, c’est aussi un clin d’œil personnel, puisque je suis très ami avec Louis-Michel Carpentier. Il y a également quelques références plus discrètes à des personnes de notre entourage. Ainsi, Rodolphe, un grand ami de Mimi, a inspiré le personnage du directeur du Métropole dans l’album.
Au fond, c’est avant tout un plaisir d’auteur. Mais, comme le disait Goscinny, cela ne doit jamais nuire à l’histoire. Ces références sont un petit supplément pour les lecteurs qui les repèrent. Ceux qui les remarquent s’en amuseront ; pour les autres, cela ne change absolument rien à la lecture du récit.
Mimi Lebon : Ça fait plaisir quand c’est perçu par quelqu’un qui a bien lu le livre.
L’album restitue le Bruxelles populaire et artistique de l’après-guerre, notamment la commune de Laeken où a grandi Annie Cordy. Selon vous, quels aspects de cet environnement ont le plus contribué à façonner sa personnalité et sa vocation artistique ?
Mimi Lebon : Annie Cordy était profondément attachée à Laeken, où elle est née et a grandi, avenue de la Reine. Elle aimait rappeler avec humour qu’elle avait grandi à deux pas du domaine royal de Laeken, allant jusqu’à plaisanter que « le roi était son voisin, pas son cousin ».
Mimi Lebon : Annie Cordy reste très présente dans la mémoire de Laeken. Elle a notamment fréquenté l’école des Ursulines, à laquelle elle demeurait très attachée.
Pour l’anecdote, un parc porte aujourd’hui son nom, juste en face de l’église Notre-Dame de Laeken. Quant à la fresque qui lui était consacrée, elle a été détruite dans un incendie. Une nouvelle fresque devrait toutefois voir le jour prochainement rue Fransman.
Le grand public retient souvent l’image d’une artiste populaire et pleine de fantaisie. Son exigence professionnelle et son immense capacité de travail ne sont-elles pas des aspects de sa personnalité que l’on a tendance à oublier ?
Mimi Lebon : C’est tout à fait possible, et c’était même en partie volontaire. Les grands artistes n’ont généralement pas envie que le travail se voie. Annie travaillait énormément. Dans ses spectacles, tout était réglé avec une extrême précision, mais l’objectif était que cela paraisse naturel, spontané et décontracté aux yeux du public. Le spectateur ne doit pas percevoir les heures de répétition et de préparation qui se cachent derrière la performance. Comme on dit, cela ne doit pas « sentir la chandelle ».
Je pense que beaucoup de gens ne se rendaient pas compte à quel point Annie remettait sans cesse son travail sur le métier. Même pour des chansons aussi populaires que Tata Yoyo ou La Bonne du curé, rien n’était jamais figé. Elle pouvait encore modifier une entrée en scène, revoir un final ou ajuster quelques mesures. Tout était réfléchi, travaillé et perfectionné en permanence.
Un documentaire consacré à Annie Cordy soulignait son rejet de la vulgarité. Est-ce un trait de caractère que vous lui reconnaissez également ?
Mimi Lebon : Oui, absolument. Pour Annie Cordy, il était essentiel de ne jamais tomber dans la vulgarité. Elle refusait notamment de recourir à un humour facile ou grivois pour faire rire le public.
Elle accordait également une grande importance à l’allure et à la tenue des artistes sur scène. Elle estimait que chaque détail comptait et que le respect du public passait aussi par la manière de se présenter. À ses yeux, un artiste devait faire preuve d’élégance, de dignité et de professionnalisme. Cette exigence faisait pleinement partie de sa conception du spectacle et du respect qu’elle portait à son métier comme à son public.
Le dessinateur Christophe Alvès n’a malheureusement pas pu être présent aujourd’hui. Comment s’est mise en place votre collaboration avec lui ? Son choix s’est-il imposé dès le départ ou est-ce une proposition de l’éditeur ?
Bernard Swysen : Je recherchais un dessinateur capable de travailler dans une veine graphique proche de la ligne claire, un style particulièrement adapté à ce type de récit, mais qui n’est pas toujours facile à trouver aujourd’hui.
Un jour, j’ai vu passer sur Facebook un message de Christophe Alvès, qui venait notamment de terminer un album de Lefranc pour Casterman. J’ai eu l’impression qu’il était disponible et je l’ai contacté immédiatement. Je lui ai présenté le projet et envoyé le scénario. Il a tout de suite été séduit par l’histoire et a accepté de se lancer dans l’aventure.
Je dois dire qu’il s’est investi pleinement dans l’album. Le livre comporte énormément de décors, de personnages et de scènes exigeantes. En tant que dessinateur moi-même, je mesurais parfaitement l’ampleur du travail que cela représentait. D’ailleurs, je plaisantais souvent avec lui en lui disant qu’il finirait par vouloir se venger du scénariste tant certaines pages étaient complexes à réaliser.
Mais Christophe n’a jamais cherché la facilité. Il n’a pas contourné les difficultés en simplifiant les décors ou en multipliant les gros plans. Au contraire, il a réalisé chaque page avec un soin et une générosité remarquable. Son implication a été totale du début à la fin du projet.
Mimi Lebon : Et puis le sujet lui plaisait.
Bernard Swysen : Bien sûr, le sujet a joué un rôle essentiel. Christophe Alvès n’aurait sans doute pas accepté le projet s’il n’avait pas été sensible à l’univers d’Annie Cordy et à l’histoire que nous souhaitions raconter.
Au-delà du dessin, ce qui a particulièrement bien fonctionné, c’est la dynamique de groupe. Nous avons formé un véritable quatuor avec Mimi (Michèle Lebon-Cooreman), l’éditeur Nicolas Anspach, Christophe Alvès et moi-même. Chacun a apporté ses compétences et sa sensibilité au projet, dans un excellent esprit de collaboration.
Cette entente a été déterminante pour la réussite de l’album. Michèle et moi, notamment, avons très bien travaillé ensemble tout au long de la conception du livre.
Mimi Lebon : Tout de suite !
Bernard Swysen : Oui. Franchement, on rigole des mêmes bêtises.
Mimi Lebon : Au même niveau.
Bernard Swysen : On est très haut.
Mimi Lebon : Oui (rires) !
Bernard Swysen : Non, non, mais c’est vrai.
Mimi Lebon : Bernard et moi partageons le même humour, et puis nous sommes tous les deux bruxellois. Cela crée naturellement une certaine complicité et une manière commune de voir les choses. D’ailleurs, vous êtes laekenois, donc vous voyez certainement ce que je veux dire. Il y a un état d’esprit, une sensibilité et un humour propres à Bruxelles qui ont sans doute facilité notre collaboration.
Bernard Swysen : Mimi disposait d’une connaissance unique d’Annie Cordy. Elle a passé plusieurs décennies à ses côtés. Elle était à la fois sa nièce, sa filleule et, d’une certaine manière, sa fille adoptive. À cela s’ajoute le fait qu’elle connaissait également très bien les parents d’Annie Cordy, qui étaient ses grands-parents. Elle possédait donc une mémoire familiale et personnelle irremplaçable. Pour moi, il était évident qu’elle était la personne la mieux placée pour transmettre cette histoire et m’aider à restituer au plus juste la personnalité d’Annie Cordy et son environnement familial.
Mimi Lebon : On a eu la même éducation.
Bernard Swysen : Ce sont surtout des informations et des souvenirs que l’on ne peut trouver dans aucun livre ni dans aucune archive publique. Grâce à Michèle, nous avons eu accès à une source directe et privilégiée sur Annie Cordy, sa famille et son environnement. Cette connaissance intime a nourri le projet à tous les niveaux et lui a apporté une authenticité que nous n’aurions pas pu obtenir autrement.
Vous m’avez indiqué avant notre entretien que cette BD s’inscrivait dans une série au long cours. Comment envisagez-vous la suite de ce projet et quelles périodes de la vie d’Annie Cordy souhaitez-vous explorer dans les prochains albums ?
Bernard Swysen : Nous avons effectivement conçu le projet avec la possibilité de le développer sur plusieurs albums. Mais, au final, ce sera le public qui en décidera. Si les lecteurs sont au rendez-vous et que l’album rencontre son public, nous pourrons poursuivre l’exploration de la vie d’Annie Cordy. La suite dépendra donc avant tout de l’accueil réservé à ce premier tome.
Même si la poursuite de la série dépendra de l’accueil du public, avez-vous déjà imaginé un arc narratif sur plusieurs albums, voire les grandes lignes d’une trilogie ?
Bernard Swysen : Nous avons déjà quelques pistes et quelques idées pour la suite, mais les possibilités sont pratiquement infinies. Annie Cordy est un personnage extrêmement riche, qui offre encore de nombreuses histoires à raconter.
Ce qui a rendu ce premier album particulièrement stimulant, c’est que nous ne sommes pas partis d’un personnage fictif. Grâce à Mimi, nous disposions d’une connaissance très précise d’Annie Cordy, de ses parents et de leur manière d’être. Lorsque j’imaginais une situation ou un dialogue, nous vérifiions ensemble si leur réaction paraissait crédible. Si quelque chose sonnait faux, Michèle me le signalait immédiatement : elle me disait qu’Annie n’aurait pas réagi ainsi ou qu’elle ne se serait pas exprimée de cette façon.
C’est ce travail commun qui nous a permis de trouver un équilibre entre la fiction et la vérité des personnages. Cette alchimie fonctionne si bien qu’elle donne naturellement envie de poursuivre l’aventure.
Pour conclure, Annie Cordy demeure une figure majeure du patrimoine culturel belge et francophone. À travers cette bande dessinée, quel héritage ou quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ? Et s’il ne devait rester qu’une seule chose à retenir d’elle, laquelle serait-ce ?
Mimi Lebon : J’aimerais avant tout que l’on retienne sa positivité, sa générosité et son sens du travail. Ce sont des qualités qui la définissaient profondément et qu’il me semble important de transmettre à travers cette bande dessinée.
Annie Cordy était une femme lumineuse, capable d’apporter de la joie autour d’elle tout en faisant preuve d’une immense rigueur professionnelle. J’aimerais qu’elle continue à vivre dans la mémoire de ceux qui l’ont connue, mais aussi qu’elle soit découverte par les jeunes générations, qui ne mesurent pas toujours l’importance qu’elle a eue dans le paysage culturel belge et francophone. Si cet album peut contribuer à faire connaître ou redécouvrir cette femme exceptionnelle, alors il aura pleinement rempli sa mission.
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En médaillon : Michèle "Mimi" Lebon-Cooreman
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Nini Cordy 1949 - Bernard Swysen & Christophe Alvès – éditions Anspach. Album paru le 24 avril 2026. 56 pages (dont dossier historique de 8 pages), format 240 x 320 mm, 16,50 euros.