Favori de la rédaction
9 février 2025
Sorti chez Futuropolis 24 heures après les grandes commémorations du 7 janvier 2025, presque a sotto voce, l’album d’Aurel nous offre un portrait cru et très inquiétant de l’état des faits. Auteur rompu au dessin de presse et à la BD politique, Aurel (Grand prix de l’humour vache 2012) peut bien se positionner pour donner son avis sur l’état actuel de « l’esprit Charlie ».
Ayant fait le tour de la majorité des grandes rédactions du pays avant ses 35 ans, et quelques albums d’enquête sur les affaires sensibles de la classe politique à son palmarès, son essai met en lumière la récupération cynique des élites et les systèmes de quadrillage ayant pris place depuis les attentats pour museler le dessin de presse, tout en feignant d’en encourager la pratique.
Faisant feu de tout bois, Aurel s’évertue à déployer un arsenal graphique et iconographique particulièrement efficace, afin de rendre la lecture d’un sujet sensible et complexe, une expérience accessible, capable de déverser l’équivalent de trois dossiers Mediapart en quelques planches. Humour grotesque, métaphores littéraires, allégories, etc. Tout concourt ici pour nous dévoiler la face cachée du « Je suis Charlie » en 2025, sans oublier d’en tirer de nous, bien malgré tout, un sourire.
Le constat est sans appel. Le dessin de presse semble atteint d’un mal incurable depuis trop longtemps. Une maladie inexorable et terrifiante qui, à l’instar du Mal bleu de Thorgal, relègue les souffrant a des léproseries distantes, afin qu’ils meurent en silence sans contaminer ses confrères journalistes. Les postes de dessinateur ferment dans les grandes rédactions [1] et la majorité des auteurs peinent à rejoindre les deux bouts du mois. Mais comment en est-on arrivés là ?
Aurel nous propose trois dispositifs semi-indépendants, mais qui, de concert, semblent destinés à rayer des journaux le noble métier. Dans un premier temps, et cela ne surprendra pas les connaisseurs, la précarité. Celle-ci, nous le savons déjà [2], affecte de grands pans des catégories professionnelles des artistes, mais dans le cas des dessinateurs de presse, plusieurs embûches s’enchevêtrent au moment de rémunérer les auteurs.
L’auteur pointe en particulier les tarifications défavorables, paramétrées sans la prise en compte de l’avis des artistes, la stratégie de démultiplier les contrats avec plusieurs prestataires afin de ne pas justifier un emploi salarié à temps plein dans l’équipe de rédaction,"l’oubli" des dessinateurs dans les négociations syndicales, l’inéluctable chute libre de la vente en papier aux kiosques, doublé d’un manque de volonté des directions d’accompagner ses dessinateurs vers la transition numérique… Tout cela concourt à décourager de nouveaux aspirants !
Selon lui, la plus grande menace contre la démocratie aujourd’hui réside dans le contrôle exercé par les ultrariches sur les espaces d’expression libre, tels que la presse et les réseaux sociaux. La dernière illustration de ce phénomène remonte à début janvier, lorsque Ann Telnaes, caricaturiste au Washington Post et lauréate du prix Pulitzer, a claqué la porte du journal après 16 ans de collaboration. En cause : la décision de la rédaction en chef de ne pas publier l’un de ses dessins, qui tournait en dérision Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et propriétaire du quotidien, cherchant à s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump.
Le deuxième étau est bien plus redoutable. Il s’agit d’une frange de la classe politique dont Aurel dénonce la mainmise sur les médias afin de monopoliser les discours sur ce que le dessin de presse doit ressembler, tout en le désarmant de son potentiel critique.
Pour Aurel, les attentats de 2015 ont été utilisés par une partie de ce que l’on nomme parfois la « gauche caviar », pour s’auto-titrer les défenseurs de « l’esprit Charlie », tout en s’arrogeant un droit de veto sur ce que celui-ci signifie.
Nuance a noter : Aurel néglige des termes plus taquins comme « progressistes à Rolex » ou « champagne socialists », pour utiliser celui qu’il trouve plus adéquat, celui de « néo-réacs » [3]. Il remarque que depuis 2015, c’est constitué un réseau de copinage entre des mouvements, selon lui, prétendument progressistes comme Le Printemps républicain ou l’actuelle direction de Charlie, avec le complexe Bolloré de médias conservateurs. Un réseau qui depuis sa nouvelle posture d’arbitre de ce qui est « l’esprit Charlie », s’autorise à censurer et attaquer toute critique à son système idéologique conservateur en dehors du cadre légal.
Notamment, en restructurant les débats autour de la laïcité afin d’en créer un fer de lance pour « cacher [son] racisme antimusulman », et s’attaquer aux intellectuels qui militent pour l’inclusivité en les assimilant a des « crypto-terroristes ». Une sorte d’ « éditocratie » ayant fait du dessin de presse son armure pour véhiculer sa lecture étroite et auto-refférencielle.
L’auteur utilise comme exemple le cas de Guillaume Meurice, humoriste chez France Inter, expulsé de l’antenne, suite à une blague sur le Premier ministre d’Israël, Benjamin Netanyahu, actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt -fortement contesté- par la Cour Pénale Internationale, pour « crimes contre l’humanité ». Une décision suivie par de nombreux départs d’humoristes de l’antenne.
En dépit du classement sans suite de son cas, son licenciement fut salué par de nombreux défenseurs de « l’esprit Charlie » (Riss, le directeur de Charlie Hebdo, a précisément ciblé Guillaume Meurice en déclarant : « L’esprit Charlie n’est pas une poubelle pour y jeter ses propres cochonneries » [4].
Aurel recontextualise cette mise au carreau extrajudiciaire de la liberté d’expression dans un contexte plus large en rappelant qu’en 2010, les humoristes Didier Porte et Stéphane Guillon, furent licenciés suite à leurs critiques de Dominique Strauss-Kahn. Des licenciements plus tard déclarés « sans cause réelle ni sérieuse » par le tribunal des Prud’hommes.
Forts de ce système monopolisant les discours publics, cette élite ferait usage, selon Aurel, d’un arsenal idéologique déployés comme axes thématiques pour les grands débats télévisés, telle l’omniprésente et pourtant insaisissable, “Cancel Culture”), un terme issu de l’extrême droite américaine, tout en critiquant les mouvements progressistes d’être sous l’emprise de mouvances tentaculaires venues d’outre-Atlantique.
Incidemment (ou à propos selon d’autres), il en découlerait un système de préférences non-avouées, celui des auteurs dénommés les « Coco-Plantu », désignant la caste des quelques dessinateurs se passant le relais des projeteurs en proposant une production peu risquée en ligne avec les vues des dites élites, très loin de susciter le grincement des dents qu’Hara-Kiri, La Gueule Ouverte, L’Enragé ou... Charlie Hebdo, suscitait jadis auprès de la bourgeoisie bien-pensante.
Le troisième étau décortiqué par Aurel est celui de l’auditoire dit « woke », celui d’une « société plus chafouine », comme le dit l’auteur, qui opère avec un certain décalage référentiel et analytique par rapport à la tradition du dessin de presse francophone et qui se retrouve souvent à lire et à condamner certains auteurs ou caricatures comme offensants, voire complaisants envers des injustices comme le racisme, la misogynie, etc.
Dans ce sens, nous remarquons depuis des années comment beaucoup d’artistes se confrontent souvent au mur invisible de la vitesse. La vitesse de la communication d’images et de mots-clés (souvent sous la forme de hashtags ou de slogans), qui re-contextualisent la création artistique dans des registres étrangers à ceux de sa production, et parfois bien à ses dépens.
Extrait de son cadre éditorial, le post d’un cartoonist est twitté (ou blueskypé pour les plus alternatifs), puis transformé en meme ou en gag de reel, quelques dizaines de milliers de fois, avant même que l’auteur ai pris sa pause dej et aille regarder son portable sur le comptoir du café.
Ainsi, une métaphore sur la violence indiscriminée peut-être lue comme une apologie de la maltraitance animale ou une satire de l’orthodoxie religieuse relue sous le prisme des invectives conservatrices contre les communautés des Musulmans et des Arabes en France.
Au lieu de chercher le rire sans aucun recul par facilité et paresse intellectuelle, Aurel nous invite a dépasser nos a priori, et voir dans les arguments des nouvelles générations plus que des censeurs « wokistes ». Sans renoncer à l’irrévérence, il enjoint ses confrères et ses lecteurs à garder à l’esprit l’importance de ne pas blesser inutilement et d’exercer notre liberté d’expression avec discernement. Il ne s’agit point d’autocensure, mais de prendre le temps de réfléchir aux idées et aux stéréotypes que les blagues peuvent véhiculer.
En somme, l’humour n’est pas menacé sur ce front, mais il doit évoluer en tenant compte des changements de société.
Autopsie d’une mort annoncée (ou presque), le dessin de presse dans son format actuel semble destiné à disparaître par le concours de toutes ses forces concomitantes. Funambules des comités de rédaction, les dessinateurs ont un long chemin de croix devant eux.
Au-delà de l’appel à lire de la presse dessinée, selon Aurel, le renouveau du dessin de presse, qui traduit souvent ce que le journaliste ne peut exprimer par écrit, passera par un retour à son esprit d’irrévérence primaire. Cependant, de véritables changements systémiques doivent aussi être au rendez-vous, afin qu’on ne décapite pas le dernier fou qui se moque de la nudité du roi, puisque le rire, n’en déplaise aux nantis, est trop souvent notre seul canari prévenant du grisou par les temps obscurs.
Voir en ligne : Traits engagés Les dessinateurs de presse parlent de leur métier
Par Jorge SANCHEZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Charlie quand ça leur chante - Par Aurel. Éditions Futuropolis. 32 pages - 6€ 90.
– La chronique "L’hommage à Charlie Hebdo : 10 BD pour mieux commémorer" par Didier Pasamonik
– La chronique "Les 3 vies d’Arminé" par Oussama Karfa
– La chronique "Singes" par David Taugis
– La chronique "Faire la Loi" par Didier Pasamonik
– La chronique "La Menuiserie, chronique d’une fermeture annoncée" par David Taugis
[1] Selon la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, en 2024, seulement 36 dessinateurs et dessinatrices de presse étaient rémunérés en tant que salariés en France, dont cinq en CDI.
[3] Il s’agit ici de réactionnaires au premier sens du mot en politique, à savoir, tout courant opposé à un changement du statu quo social et/ou économique.
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