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Tout commence en répondant à un concours de dessins
L’association "Dessiner Créer Liberté" qui a vu le jour juste après les attentats, lance en 2018 un concours pour les jeunes dessinateurs amateurs sur thème "le rire" ou "la peur". Biche, qui termine alors sa cinquième année aux Beaux-Arts de Caen, y participe. C’est l’engrenage : « Un soir, la rédaction de Charlie m’a appelé pour savoir si j’avais d’autres dessins à leur proposer. Ils proposaient que je leur en envoie pour leur prochain numéro. Deux d’entre eux ont été sélectionnés. Les choses se sont lancées petit à petit. J’ai pu assister aux réunions de bouclage, alors qu’il me restait encore trois mois pour finir les études. Au bout de dix mois, on m’a proposé un CDI », confie le dessinateur.
Il est vrai que le journal était alors en manque de main-d’œuvre, mais éprouvait également un besoin de renouveau. Quelques temps auparavant c’est Salch qui intégrait l’équipe ; Alice le rejoignait deux mois plus tard. Chacun put garder sa personnalité et son style.
Il ne s’agissait pas uniquement de remplacer les disparus ou de faire comme eux : « On ne nous a pas mis ce poids sur le dos, ni celui de nous obliger à récupérer un héritage et de le poursuivre. Je ne me considère pas comme l’hériter de tel ou tel dessinateur. On ne nous à pas mis cette pression-là. Bien au contraire. Chacun a pu mettre en avant sa singularité. L’essentiel était de se mettre au service d’un journal, de ses idées et des valeurs qu’il défend. Ce qui, bien sûr, ne m’empêche pas aujourd’hui d’aller voir parfois comment Cabu ou Charb traitait l’un ou l’autre des sujets ou comment Cabu réalisait ses reportages dessinés par exemple », précise Biche.
Le dessinateur connait bien ce que l’on a l’habitude de nommer l’« esprit Charlie ». Et pour cause : « J’ai découvert les dessins de Charlie un peu par hasard, quand j’étais adolescent et que je parcourais les rayons des magasins. Les recueils de dessins et l’irrévérence m’attiraient. Mon œil d’ado adorait voir caricaturées et ridiculisées les personnalités politiques que je voyais défiler au journal télé. J’étais même étonné que ce soit possible, raconte Biche, tout en rajoutant : Je le dis un peu bêtement, mais c’était pour moi un rêve d’intégrer cette équipe. Et ce rêve s’est réalisé ».
Le procès de Peter Cherif : une première expérience de dessinateur d’audience …
Biche s’engage par le dessin. La première fois qu’on lui commande un reportage sur un procès, ce n’est pas n’importe lequel. La pression est d’ailleurs double dans la mesure où il est chargé, avec Yovan Simovic, de rendre compte du déroulé des audiences dans un numéro hors-série de cinquante pages : « Avec Yovan, on était parti en Pologne pour réaliser un reportage autour de la préparation à la guerre et des réfugiés ukrainiens. On a grandement apprécié de travailler ensemble. Quand Riss nous a proposé d’assister au procès de Peter Cherif, on n’a pas hésité », affirme Biche.
Le concours de circonstances fait qu’au même moment se déroule le Procès de Mazan. Pour cette occasion, le comité de rédaction de Charlie l’envoie avec d’autres dessinateurs couvrir le procès. Puis il y eut aussi celui des complices de l’assassin de Samuel Paty, celui de Mehdi Nemouche et, plus récemment, celui des femmes djihadistes revenues de Syrie. À chaque occasion, Biche est présent, crayon à la main pour raconter les échanges et les débats.
Chez Charlie Hebdo, on ne se cantonne pas à raconter des procès. La ligne éditoriale est bien plus variée et le choix des sujets se fait de différentes façons : « Ce sont les sujets chauds et qui font les gros titres de l’actualité qui sont traités dans Charlie. Ce qu’on souhaite, c’est relater les choses de façon originale. On ne désire pas être une énième caisse de résonnance. On en parle avec le ton Charlie. On arrive souvent avec nos idées sur tel ou tel sujet. Ensuite, on se répartit les 16 pages du journal, et on fait selon la place qui nous y est consacrée. Les pages centrales sont en général dédiées à une enquête. Quelques fois, on confie le sujet à un dessinateur en fonction de son style graphique », explique Biche.
… et une expérience particulièrement marquante
« On arrive avec le badge sur lequel il est écrit qu’on est dans l’équipe de Charlie Hebdo », poursuit le dessinateur. Forcément, dans des procès liés aux attentats islamistes et aux caricatures, l’accueil peut être particulier. Biche raconte ne jamais avoir été pris à parti par les familles ou les défenseurs des accusés. Des situations l’ont cependant interpellé : « Lors du procès Paty, la maman d’un des accusés m’avait dit que je ne l’avais pas arrangée dans mes dessins. Mais elle ne l’avait pas mal pris. Ce n’était d’ailleurs pas méchant et je n’ai fait que mon travail en réalité... »
Être face aux assassins de dessinateurs revêt forcément un caractère particulier, surtout quand on est artiste soi-même : « L’objectivité journalistique est un grand mot, assume Biche, même quand on fait juste de l’information, il y a toujours une manière de traiter le sujet et on ne peut pas être complètement neutres. Chez Charlie, s’il y a bien une chose qu’on ne nous demande pas, c’est d’être neutres. On doit avoir un ton et un regard qui colle à Charlie ».
Mehdi Nemouche a certainement été le terroriste qui a le plus marqué Biche : « Le procès a duré presque un mois. Il avait déjà été jugé en Belgique pour les assassinats commis au musée du Bruxelles. Il comparaissait cette fois pour la prise d’otages de quatre journalistes français en Syrie. Il avait un regard à la fois fuyant et très noir. Je sentais que je le dérangeais. Entre un dessinateur et un accusé, il y a souvent une relation d’acceptation. Mais avec lui c’était différent. Ça ne lui plaisait pas. Dans ces cas-là, on ne baisse pas les yeux et on poursuit son travail ».
Positionné tout autour de la barre, le dessinateur dispose d’une assez grande latitude pour trouver le meilleur point de vue. En général, et en accord avec le président du tribunal, il peut se déplacer. Trois moments ont été particulièrement marquants pour Biche lors du procès de Peter Cherif : « Le deuxième jour, l’ex-femme de Peter Cherif a témoigné. On l’entendait à l’extérieur de la salle. Elle avait peur. Elle n’avait pas revu celui qui lui avait fait vivre un enfer pendant la durée de son mariage. Elle-même issue d’une famille islamiste, elle était séquestrée par sa belle-mère, torturée et violée par son mari. Elle a pu s’enfuir le jour où la belle-mère avait oublié de fermer la porte à clef. C’était terrible de se retrouver face à une victime comme elle. Elle était vraiment en colère, tout en ayant encore très peur. Ce moment a été très fort ».
Lorsque les humanitaires pris en otage par Al-Qaida au Yémen sont venus à la barre, il s’est également déroulé un évènement extraordinaire. Ces derniers, revenus de captivité, avaient mentionné la présence d’un traducteur, mais pendant longtemps on n’était pas sûr qu’il s’agissait de Peter Cherif. Après l’avoir entendu parler, l’une des humanitaires présentes affirma avec certitude avoir reconnu sa voix. Biche raconte la suite : « S’en suit l’habituel tour de prises de parole : les avocats des parties civiles, de la défense… Arrive alors ce moment crucial. Peter Cherif se lève, vraiment comme dans un film. Il se penche vers son micro et, après deux ou trois secondes de silence, il dit « je suis le traducteur ! ». J’ai immédiatement vu l’avocate des humanitaires ouvrir grand les yeux et pousser un soupir de soulagement. Il venait d’avouer ce qu’il avait jusqu’à présent nié ».
Tout le monde aurait aimé qu’il en fasse autant pour assumer son rôle dans l’attentat commis dans les locaux de Charlie. C’est le troisième temps fort relaté par le dessinateur : « Il y avait tout pour qu’il parle et qu’il avoue. On était sûr qu’il allait le faire. Il a parlé d’abord aux policiers présents sur les lieux du crime. Mais quand les gens de Charlie sont venus à la barre et ont parlé de religion, de liberté de croyance et d’expression, il s’est refermé sur lui-même et n’a rien voulu dire. Riss a abordé l’évènement sous l’angle politique. Simon Fieschi avec une teneur quasi spirituelle. Mais rien, il n’a rien voulu lâcher. Coco, très en colère, l’a traité de lâche ».
Dessins de presse et dessins d’audience
Le dessin de presse a pour vocation de faire réagir, de dénoncer et de porter un message. En ce sens, il participe de la construction de l’opinion individuelle et de l’opinion publique. Le dessin d’audience relate, quant à lui, des faits et des paroles réels.
Biche travaille de concert avec Yovan Simovic, auteur des textes qui accompagnent des dessins dans le numéro hors-série. Pour éviter d’être redondants, dessinateurs et rédacteurs s’accordent pour savoir qui transmettra quoi. « Je dessine sur des feuilles grand format. Je fais plusieurs dessins et je note à côté des paroles échangées pendant les audiences. Ensuite, j’assemble le tout avec Photoshop pour créer mes pages », explique Biche. « Une page pour Charlie, c’est un peu comme un meuble Ikéa. Tout est assemblé », précise le dessinateur. Pour les décors, Biche profite des moments pendant lesquels des témoins sont auditionnés derrière des vitres floutées pour conserver leur anonymat. C’est alors au rédacteur que la tâche incombe de rendre compte des discussions.
Dans le langage des dessinateurs et des caricaturistes, certaines techniques, certains codes sont récurrents. Biche raconte qu’« Il faut qu’il y ait des « gueules ». C’est ça qui nous intéresse. Il faut attraper le regard ou une manière de parler. Moi, ce sont surtout les bouches qui m’intéressent. Comment la bouche bouge quand la personne s’exprime. Et comme Cabu le disait aussi, il faut s’attacher au port de tête, la manière dont les personnes se tiennent ». Biche représente alors Peter Cherif avec son regard de chien battu, parce que ses yeux tombent un peu, bien que son regard reste tout de même noir. Il a la tête rentrée dans les épaules mais, chose surprenante, comme une marque de respect, il tient à toujours se présenter habillé en costume trois pièces. Ce que remarque également Biche, ce sont « ses gestes très maintenus et très marqués », un peu comme ceux d’un prédicateur…
« Tout ça pour ça »
C’est ainsi qu’était titré le numéro spécial de Charlie Hebdo paru alors que le procès du 7 janvier venait de débuter en septembre 2020. La rédaction en profitait pour republier les caricatures, prétextes aux assassinats commis cinq ans plus tôt. « Tout ça pour ça », mais surtout une volonté pour la relève de poursuivre l’engagement du journal dans sa lutte contre les extrémismes de tous genres et contre la connerie humaine. Pour Biche, « en France, on a le droit de pratiquer sa religion et Charlie n’est pas contre ça. Mais il faut accepter aussi le fait qu’on puisse critiquer les religions, comme toute autre idée politique. On n’impose pas ses croyances aux autres ».
Biche donne un conseil aux jeunes : « Soyez curieux. Les réseaux sociaux ne confrontent les jeunes qu’avec les idées qui vont dans leur sens. C’est le jeu des algorithmes. Quand ils tombent sur un contenu qui n’épouse pas leurs convictions, ils le prennent comme un affront ou comme une menace, alors qu’ils devraient écouter ces arguments, surtout s’ils souhaitent les combattre ».
Pour conclure, le dessinateur fait un constat : « En 2015, on a voulu faire taire Charlie ; mais c’est tout l’inverse qui s’est produit, car on n’a jamais autant entendu parler de Charlie que depuis cette date. Charlie cherche à bousculer ses lecteurs. Plutôt que de s’exciter sur les dessins, il vaudrait mieux les regarder pour les comprendre et d’aller voir dans le journal pourquoi ils ont été réalisés. La vraie question que tout le monde doit se poser est celle de savoir comment est-ce qu’on peut vivre le plus libre possible et quelle société on veut pour s’y exprimer librement, avec toutes nos différences, sans que quelques-uns nous imposent leurs façons de penser. Charlie ne s’est pas couché en 2015 et ne se couchera jamais ! ».
Le crayon et le papier seront toujours plus forts que la haine et les fusils.
Par Romain BLANDRE
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