Favori de la rédaction
7 février 2025
Notre aventure prend place dans la seigneurie du Prince Gourignot de Fouët, fils d’Eude L’ahuri et d’Élianor la fourbasse. Érotomane colérique, l’homme fantasme la splendeur de son règne vêtu de ses frustes de despote inéclairé. Un insupportable personnage, de ceux à qui on rêve de faire goûter quelques tartes aux doigts. Dans son château, dans les champs où le peuple s’adonne à un dur labeur et jusque dans les conversations de son entourage, la conviction est la même : il faut se débarrasser du prince.
Un matin, celui-ci se réveille dans une mare après avoir été transformé en grenouille. Rien n’est de nature à le rassurer. Deux grenouilles mélomanes, Mouillette et Kikker van de Vijver viennent à sa rencontre, tandis qu’une libellule lui diagnostique une crise d’angoisse. Pendant ce temps, la plus fine lame du seigneur de Fouët, la chevalyère Gounelle, est en quête de la princesse à la peau d’albâtre, la promise du prince, flanquée de son ménestrel frappadingue et son « gling gling » tapageur.
« Mensonges ! Mon peuple m’adore. Et vous avez mandé une hérétique pour fomenter vos diableries. Cette vieille ribaude de sorcière que je m’échine à exiler depuis des mois. » (Prince Gourignot de Fouët)
Évidemment, rien ne se passe comme prévu. Tandis que le prince Gourignot brave des mares hostiles dans l’espoir de regagner son château, le nouveau pouvoir s’émeut des velléités de démocratie qui gagne la populace. Quant à Patine, libérée de sa tour par Gounelle, elle se refuse à ses fiançailles et préfère parcourir le monde. À chacun(e) sa ballade.
« - Vous estiez juste censée déployer vostre chevelure depuis le fenestron.
– Ah ouais ? Et quelle chevelure je vous prie ? Elle est con celle-là.
– Attention douce princeysse, y va quand même falloir rester polie !
– Allez brailler sous le fenestron de quelqu’un d’autre, incompétente. »
(dialogue entre la chevalyère Gounelle et la princesse Patine)
Pour un premier album, Camille Potte fait preuve d’une maturité artistique tout à fait saisissante. Nous l’avons précisé ci-dessus, à la lecture de l’album, on décèle de nombreuses influences, F’murrr et son Jehanne au pied du mur en premier lieu. Toutefois, cela serait sous-estimer l’autrice que de la réduire à cela, un ersatz d’un artiste talentueux. Bien au contraire, Camille Potte a digéré ses influences. De l’underground à l’étasunien Vaughn Bodé, de Kaamelott d’Alexandre Astier aux aventures de Garulfo, le monde médiéval qui surgit dans ces cases est le sien.
Sur le plan graphique, la dimension cartoonesque est omniprésente, que ce soit dans l’esthétique même des personnages ou leurs mouvements. Cela accompagne évidemment l’humour du scénario et celui des dialogues. La forme et le fond ne font qu’un.
On distingue par ailleurs une patte graphique, qui semble puiser ses références dans des sources communes à celles de plusieurs auteur(e)s contemporains de maisons d’édition alternatives, que ce soient les éditions Misma, 2042, l’Agrume, etc. Il existe un jeu sur l’élasticité des corps qui confère une exagération constante à l’ensemble.
Une exagération brillamment exploitée par des personnages savamment caractérisés, du nom à l’esthétique, en passant par le caractère et le phrasé. Tout y est. Au-delà des protagonistes et du troubadour pète-au-casque, on retiendra la sorcière et sa comparse toujours nue, Simonette, le dragon peu zélé dans sa tâche ou encore la salamandre qui parle picard, sans parler de l’aréopage de paysans qui revendiquent une plus grande horizontalité du pouvoir. La truculence de ces héros donne à voir d’un même tenant la joie palpable de l’autrice à bâtir ce récit.
« Dame Élianor vous prie d’entrer, ils vont commencer. Elle a aussi dit : « Les gros bourrins de la gouarde, ils restent à l’extérieur » ». (Valet de la famille du prince)
Ballades n’est pas qu’une farce pseudo-médiévale, mais une satire du patriarcat où bien des situations, gestes et paroles ne font pas écho à un monde d’un autre temps, mais à celui d’aujourd’hui. La violence masculine est omniprésente, de l’autoritarisme et des normes sociales du prince aux marchands et leur culture du viol. En jouant sur un inversement des situations, on n’oubliera pas ces femmes qui commentent avec salacité et lubricité le corps d’un homme aux habits particulièrement moulants.
Pas de misérabilisme pour autant. La modernité du propos se conjugue avec le réemploi de stéréotypes. Se mêlent des héroïnes classiques et revisitées, allant de la sorcière, figure du féminisme contemporain, à la mère du prince, une complotiste qui, si elle ne recourt pas au poison, n’en recourt pas moins à la magie afin d’obtenir le pouvoir. On citera enfin la princesse Patine, qui tente de prendre en main son destin, la chevalyère Gounelle qui occupe ce rôle traditionnellement masculin dans les récits – alors qu’il a véritablement existé des femmes chevaliers (ou chevalières) -, ainsi que Simonette, cette Ève médiévale qui exploite son jardinet comme retirée du monde.
Cet éparpillement façon puzzle du conte chevaleresque, entre tradition et modernité, est absolument jubilatoire. Dans un rythme enlevé, avec des couleurs vives et chaudes, on suit les aventures rocambolesques de héros cartoonesques dans un univers médiéval merveilleux. Ayant un graphisme fluide et dynamique, hanté par le son et la musique, on referme Ballades avec un grand sourire aux lèvres. Entre humour, féminisme, pouvoir et aventure fantastique, ce sont 144 pages à ne pas manquer et éditées aux éditions Atrabile. Camille Potte ? Une autrice à suivre !
Par Romain GARNIER
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Ballades - Par Camille Potte - Éd. Atrabile - Collection Ichor - 144 pages - 21 × 28 cm - Paru le 05-11-2024.