Bonsoir Guillaume Meurice. Nous sommes en janvier à Bruxelles. En octobre dernier, vous avez publié chez Dargaud une bande dessinée intitulée La Révolte sans précédent. C’est une œuvre humoristique mais, curieusement, elle est classée dans la catégorie “Tous publics”. Pourquoi ce choix ?
Guillaume Meurice : Je n’ai pas fait gaffe à ça. C’est vrai que c’est une œuvre un peu difficile à catégoriser. J’ai envie de dire : pourquoi pas “Tous publics” ? Mais finalement, ça dépend de la définition qu’on donne à la jeunesse. Jusqu’à quel âge est-on considéré comme jeune ? Et d’ailleurs, vous, quel âge avez-vous ?
J’ai 45 ans.
Je vais avoir 44 ans. C’est bien du coup.
Un des personnages, le bonobo, répète constamment qu’il “veut baiser”. Cela peut interpeller : est-ce vraiment une BD à mettre entre les mains des enfants ?
Ça a été un sujet de discussion. On s’est finalement dit que cela relevait de l’éducation populaire : parler de la reproduction, de la vie des animaux, notamment celle des bonobos. Après tout, les enfants regardent bien des documentaires animaliers. Certes, le terme utilisé peut être considéré comme un “gros mot”, mais je pense qu’ils en entendent déjà dans la cour d’école. C’est peut-être l’occasion pour les parents d’aborder le sujet avec pédagogie.
Le récit débute avec une chienne abandonnée par ses maîtres partis à Center Parcs. Alors qu’elle espère leur retour, elle rejoint un groupe d’animaux qui prépare une révolution. D’où vous est venue cette idée ?
L’idée est née en discutant avec Sandrine Deloffre, car cette BD est vraiment le fruit d’un travail à deux. Nous sommes tous les deux très sensibilisés à la question de la souffrance et de la maltraitance animales, qui sont généralement le fait des humains. Partir de cette thématique pour imaginer comment les animaux pourraient se rebeller contre leurs oppresseurs nous a beaucoup amusés.
Cela nous a aussi permis d’aborder un autre sujet qui nous tenait à cœur : l’organisation d’une lutte sociale. Ce type de mobilisation comporte toujours des profils variés : certains plus radicaux, d’autres réformistes ou même collabos. En utilisant des animaux comme personnages, on pouvait explorer un large éventail de militants et de formes de militance. Les anthropomorphiser — si le mot existe ! — nous a permis de leur donner une parole humaine et de refléter les travers des humains : mauvaise foi, hypocrisie, fourberie. Mais ils savent aussi s’organiser pour mener un combat légitime. Enfin, traiter ces deux sujets tout en faisant des blagues était important, parce que l’humour reste la base de cette BD.
Cette BD aborde des thématiques engagées, comme les critiques autour du “wokisme”, la cause animale, la consommation de viande ou encore la déforestation. Était-ce une volonté délibérée d’intégrer tous ces sujets d’actualité ? Et ne craignez-vous pas qu’elle puisse paraître rapidement datée dans quelques années ?
On ne s’est pas vraiment posé la question. Et même si c’était le cas, on pourrait dire que cette BD témoigne d’une époque. Mais, malheureusement, je ne pense pas qu’elle sera datée dans 2 ou 3 ans. On y parle de rapports de force, et ces rapports existent depuis toujours. Il y a toujours eu des dominants et des dominés, des oppresseurs et des opprimés. Et, heureusement, il y a aussi des dominés qui résistent et tentent de s’organiser, comme je le disais plus tôt.
Pour répondre à votre question, j’aimerais qu’on ne parle plus de souffrance et de maltraitance animales dans quelques années. Mais, malheureusement, je crois que ce sera encore d’actualité.
Dans vos émissions, ces thématiques reviennent régulièrement. D’ailleurs, il me semble que vous êtes végane, non ?
Je suis végétarien.
En tant que végétarien, était-ce naturel d’aborder ces thématiques dans la BD, ou aviez-vous envisagé de traiter d’autres sujets ?
En discutant avec Sandrine, on s’est mis rapidement d’accord sur ce sujet. Déjà, dessiner des animaux, c’est amusant, et les faire parler comme des humains crée un décalage immédiat. Cela nous plonge directement dans un univers absurde, différent. On aurait pu partir sur une BD plus documentaire, par exemple en traitant une autre lutte sociale, comme une grève contre la réforme des retraites. Ce serait alors devenu quelque chose de plus proche du roman graphique ou du reportage.
Ici, on voulait ancrer l’action dans l’absurde : les animaux ont Internet, regardent la télé, et reproduisent des comportements humains, avec tous leurs travers. Cela nous faisait rire, et c’est vraiment à partir de ce qui nous amuse que nous avons construit l’histoire.
Quant à la thématique, c’est ce qui nous réunissait. On aurait pu traiter d’autres sujets, car finalement, toutes les luttes sociales se ressemblent dans leur organisation. Mais on a choisi les animaux, car leur cause est encore très peu mise en avant. On commence à peine à parler de végétarisme, de maltraitance ou de bien-être animal dans les abattoirs, mais ce sont des débats encore très timides. On s’est dit que ce serait intéressant de les placer un peu plus au centre de l’attention et d’encourager les discussions autour de ce sujet.
Un passage amusant : celui où la chienne, habituée à vivre avec des humains, utilise des expressions imagées sur les animaux, et le raton laveur lui répond qu’elle devrait revoir son identification. Ces jeux de mots sont-ils venus naturellement ou étaient-ils réfléchis à l’avance ?
À l’origine, ce projet devait être publié uniquement sur Instagram. Clotilde Palluat, notre éditrice chez Dargaud, nous avait proposé de créer 10 strips pour le compte Mâtin Journal, publié sur Insta. On avait alors imaginé une thématique par strip, et le rapport entre les animaux et le langage humain nous faisait beaucoup rire. On avait même consacré un strip entier à ce sujet.
Quand l’idée d’un projet Instagram a été abandonnée au profit d’une vraie BD en librairie, on a repris certains éléments déjà développés. Ce thème des expressions animales — “être bête comme une chèvre”, “malin comme un renard”, “myope comme une taupe” — reflète en fait notre manière de considérer les animaux, qui sont nos colocataires sur la planète. Ces expressions en disent long sur notre rapport à eux et sur la façon dont on les traite.
On a vraiment pris beaucoup de plaisir à écrire ces passages. D’ailleurs, pour l’anecdote, il y avait tellement de gags au départ que notre éditrice nous a demandé d’aérer le récit, car cela devenait illisible. Certains gags ont été mis de côté, mais on les a gardés pour le tome 2, qui est en préparation. En fin de compte, ce travail sur le langage nous a permis d’explorer comment les mots révèlent bien plus que leur simple sens.
À quelle période avez-vous travaillé sur cet album ?
Je dirais qu’on a mis environ un an à écrire cet album, mais je ne me souviens plus exactement quand on a commencé. Le projet initial sur Instagram a dû débuter en 2023, peut-être en juin. Ensuite, quand on a décidé d’en faire un album, il me semble que la validation finale, avant impression, s’est faite vers fin juin. Donc oui, ça a pris un bon moment.
À la fin du récit, on croise plusieurs personnalités internationales comme Poutine et Elon Musk. Ce dernier prend une résonance particulière avec la réélection de Donald Trump. Était-ce une volonté de jouer sur cette actualité ?
Vous voulez dire qu’il est visionnaire ?
Ce genre d’actualités nourrit-il votre créativité ? Comptez-vous les traiter dans un tome 2 ou dans d’autres sketchs ?
Dans le tome 2 de La Révolte sans précédent, on aborde un peu la question de l’intelligence artificielle, donc Elon Musk y aura forcément sa place. On peut espérer qu’on n’entendra plus parler de lui dans deux ans, même si on n’y croit pas trop. Et si jamais c’était le cas, on se demanderait : “Mais qui était Elon Musk ? Ah oui, ce mec qui voulait aller sur Mars et imaginer une nouvelle vie pour l’humanité !” C’est une sorte de témoin de son époque.
Poutine sera toujours présent aussi. Et puis, il y a Gerald Darmanin dans la BD, qui n’était plus en poste au moment de sa sortie, mais qui est revenu entretemps. C’est malheureusement assez cyclique, ces histoires.
Votre parcours montre un cheminement atypique : après des études commerciales et une carrière dans la gestion, vous vous êtes tourné vers le théâtre et le one-man-show. Comment en êtes-vous arrivé à la bande dessinée ? Était-ce une envie de longue date ou un projet spontané ?
J’ai toujours été un grand lecteur de BD, surtout de BD jeunesse quand j’étais gamin. Pour l’anecdote, mes parents tenaient une maison de la presse dans un petit village de Franche-Comté. Elle faisait aussi librairie, et moi, à 10 ou 12 ans, je m’occupais de la partie BD. Chaque année, on allait dans un énorme entrepôt Hachette pour s’approvisionner en livres. Mes parents remplissaient un caddie pour les BD, et me laissaient libre de choisir tout ce que je voulais. C’était un rêve pour un enfant : je remplissais le caddie, je lisais les BD en rentrant, puis je les mettais en rayon.
J’ai toujours aimé la BD, mais je ne m’étais jamais imaginé scénariste. C’est vraiment grâce à Dargaud que le projet a vu le jour. Avec Sandrine, qu’à l’époque je ne connaissais que via les réseaux sociaux, on a été mis en contact par Clotilde Palluat, éditrice chez Dargaud. Elle voulait qu’on travaille ensemble sur un projet commun. On s’est rencontrés à Lyon, et ça a tout de suite collé : on a passé deux heures à rire et à brainstormer des idées. Honnêtement, Sandrine est l’une des personnes les plus drôles que je connaisse, et pourtant, j’en côtoie pas mal. Elle me surprend toujours.
En tant qu’homme de radio, abordez-vous l’écriture de scénarios de bande dessinée avec la même méthode que celle utilisée pour préparer vos émissions, ou adoptez-vous une approche totalement différente ?
J’ai envie de dire les deux. C’est très différent, et c’est justement ce qui me plaît : cela me sort de mes habitudes. Pour la première fois, j’ai dû penser en images, réfléchir au découpage et au cadrage. J’ai beaucoup appris en travaillant avec Sandrine. Par exemple, elle me disait que parfois, c’était plus drôle qu’un animal ne soit pas visible dans la case, mais qu’on entende juste sa voix à travers une bulle venant de l’extérieur.
C’est un type de réflexion que je n’avais jamais eu à mener, notamment à la radio, où ce genre de détails n’existe pas. J’ai adoré cet aspect un peu “écriture cinématographique” : penser les cadres, le rythme, l’agencement des dialogues. Comme je vous le disais, j’aime découvrir de nouvelles choses, et là, je me suis vraiment régalé.
Nous sommes en janvier 2025, dix ans après les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Casher. En tant que chroniqueur et humoriste radio, quel bilan tirez-vous de l’évolution de la liberté d’expression au cours de cette décennie ?
Beaucoup de choses ont changé en dix ans. Le Charlie Hebdo d’aujourd’hui n’est évidemment plus le même qu’il y a dix ans. Ce que je trouve le plus paradoxal, c’est que j’aimais Charlie Hebdo pour son esprit d’attaque contre le sacré. En tant qu’humoriste, je crois que rien ne devrait être sacré. La religion et le pouvoir, qui reposent sur cette idée de sacré, doivent être désacralisés, et Charlie incarnait bien cet esprit-là.
Mais après les attentats, j’ai l’impression que Charlie Hebdo est lui-même devenu sacré. Aujourd’hui, on te somme de dire “Je suis Charlie”, un slogan qui a perdu de son sens. On assiste à des commémorations en hommage à la liberté d’expression, avec des gens qui répètent “Je suis Charlie”, tout en appelant, parfois dans le même temps, à me faire virer de France Inter. Cela soulève une vraie question : où placent-ils leur limite de la liberté d’expression ? Est-ce celle définie par la loi française ou par leurs propres règles internes ?
Il y a énormément d’hypocrisie autour de ce sujet. Moi, je suis pour que Charlie Hebdo continue à faire ce qu’il veut, comme il veut, mais aussi pour que ceux qui n’aiment pas Charlie puissent le dire, argumenter, et même utiliser l’humour pour le faire. Ce débat doit pouvoir exister librement.
Ce que vous dites fait écho à la polémique autour de la nouvelle Miss France Angélique Angarni-Filopon et son choix de « ne pas se prononcer » à la question « Est-ce que vous êtes Charlie ? » Quel est votre point de vue sur ce sujet ?
Exactement, c’est une injonction absurde. On se souvient qu’on avait demandé à Danielle Obono, députée, de dire “Vive la France” dans une émission. C’est complètement dingue ! Parce qu’elle est noire, on la soupçonnait de ne pas être suffisamment républicaine, comme si, pour être légitime, il fallait être un homme blanc, catholique, de plus de 50 ans.
Et ce sont souvent les mêmes qui tiennent des propos racistes, homophobes ou sexistes en toute impunité. C’est pour cela que je parle d’hypocrisie. Mais, pour être honnête, c’est surtout un vaste foutage de gueule.
Cette polémique autour de votre sketch vous a-t-elle personnellement affecté, ou vous y attendiez-vous et vous étiez-vous préparé ? Comment avez-vous vécu cette période ?
Ni l’un ni l’autre, je ne m’y étais pas vraiment préparé, et ça ne m’a pas particulièrement touché. Cela m’a plutôt intéressé, parce que, d’un coup, l’actualité dont je parle dans mes chroniques est devenue centrée sur moi. C’était une expérience étrange d’être aux premières loges.
Ce qui m’a marqué, c’est de voir comment les gens se positionnent. Par exemple, des personnes qui défendent “Je suis Charlie”, y compris Riss, le directeur de publication de Charlie Hebdo, sont venues me faire la morale en disant : « On ne peut pas dire tout et n’importe quoi, il faut de la nuance ». Alors que, connaissant bien le travail de Riss, je sais qu’il n’y a pas toujours de nuance, et c’est très bien ainsi. Mais c’était surprenant qu’il se positionne comme le garant de la liberté d’expression tout en me critiquant pour une blague.
J’ai aussi reçu énormément de soutien, bien plus que de menaces, même si ces dernières étaient nombreuses. Beaucoup de gens s’inquiétaient, non pas pour moi, mais pour l’état de la liberté d’expression. À un moment, je me suis retrouvé à la police judiciaire pour une blague. Une enquête était ouverte contre moi. Même des figures de la fachosphère, qui me détestent, ont trouvé que cela allait trop loin. Certains disaient : « On déteste Meurice, mais là, c’est too much, laissez-le tranquille ». Ça a pris des proportions complètement démesurées. Mais moi, j’avais l’impression d’être un simple spectateur, de regarder ce manège tourner tout seul.
En tant qu’humoriste, le climat politique en France depuis les élections du printemps 2024, avec le désordre qu’elles ont engendré, est-il pour vous une source d’inspiration stimulante, ou auriez-vous préféré une vie politique plus apaisée ?
Est-ce que je suis cynique au point de souhaiter le chaos juste pour pouvoir rigoler ? Non, pas à ce point-là. En tant que citoyen, je déplore évidemment ce genre de situation. Mais, honnêtement, je ne suis même pas sûr que ce soit un bon carburant pour un humoriste.
Regardez les humoristes américains face à Trump : c’est presque impossible de se moquer de lui, car il est déjà une caricature. Quand vous caricaturez un clown qui dit des absurdités en permanence, vous ne faites que décrire la réalité. Et on commence à vivre la même chose en France, avec un peu de retard sur les États-Unis.
Par exemple, un ministre de l’Intérieur qui dit : « L’état de droit, on s’en fout », c’est Bruno Retailleau qui a dit ça. Le garant de l’état de droit ! C’est sa fonction, il n’a quasiment que ça à faire. On est dans l’ère de la post-vérité, comme l’appellent les chercheurs en sciences sociales, et c’est très compliqué pour un humoriste. Avant, notre boulot était de caricaturer le réel, mais aujourd’hui, le réel ressemble déjà à une caricature.
Regardez Le Gorafi. C’est devenu une référence tellement les actualités ressemblent à des blagues du Gorafi. On parle même de “société gorafisée”. Ce n’est pas seulement un problème pour les humoristes, c’est aussi inquiétant pour les citoyens, et j’en fais partie.
On peut dire qu’ils vous ont mis au chômage ?
Quasi ! Et puis, s’ils arrivent au pouvoir, ils finiront par nous mettre au chômage, c’est sûr. Donc oui, c’est un gros problème pour la démocratie, mais c’est normal qu’on continue à le faire.
Quels sont vos prochains projets en dehors des émissions sur Nova ?
En ce moment, je tourne un spectacle avec un ami astrophysicien, centré sur le thème de l’infini. On s’est inspirés de cette phrase attribuée à Einstein : « Il y a deux infinis, l’univers et la bêtise humaine, mais pour l’univers, je ne suis pas certain ». Lui aborde l’infini de l’univers, et moi, celui de la bêtise. On joue ce spectacle un peu partout en France, et il me semble qu’on a aussi une date prévue à Uccle (Bruxelles), en Belgique, mais je n’ai pas encore la date exacte.
En parallèle, j’ai une nouvelle BD qui sortira en octobre chez Delcourt, axée sur les océans, la surpêche et la protection des aires marines. Ce sera une série en deux tomes.
Enfin, je travaille aussi sur le tome 2 de La Révolution précédente, qui sortira en septembre. Je suis actuellement à mi-parcours du scénario.
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En médaillon : Guillaume Meurice
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
La révolte sans précédent, par Guillaume Meurice et Sandrine Deloffre, éditions Dargaud/collection Mâtin. Album paru le 11 octobre 2024. 48 pages, 210 x 282 mm. 13,95 euros.
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