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La polémique déclenchée par la caricature de Rokhaya Diallo publiée par Charlie Hebdo aurait pu n’être qu’un épisode de plus dans la longue série des controverses opposant satire, indignation et liberté d’expression. Elle révèle pourtant quelque chose de plus profond et de plus durable : la persistance d’un imaginaire colonial qui continue de structurer nos réflexes visuels, nos hiérarchies symboliques et notre manière de disqualifier certaines paroles critiques, y compris en 2025-2026.
Réduire cette affaire à un affrontement entre un journal satirique et une intellectuelle serait une erreur d’analyse. Ce qui est en jeu ici ne relève pas d’un conflit de personnes, mais d’un conflit d’imaginaires et de cadres de pensée. Le dessin incriminé, signé par Riss, ne se contente pas de railler une position idéologique ou un discours public. Il mobilise un répertoire visuel ancien : celui d’un corps féminin noir réduit à la danse, à l’expressivité corporelle, à une présence spectaculaire censée se substituer à la parole et à la pensée.
Le recours à la figure de Joséphine Baker n’est pas anodin. Baker occupe une place paradoxale dans l’imaginaire français : figure célébrée, intégrée au récit national, mais dont la notoriété s’est construite sur une mise en scène profondément marquée par l’exotisation coloniale du corps noir. Qu’elle ait su jouer de ces codes, les détourner ou les instrumentaliser ne change rien à la nature du dispositif symbolique initial. Ce que cette iconographie charrie, ce n’est pas seulement une référence culturelle, mais une assignation : le corps noir comme spectacle, comme surface de projection, comme objet de rire plus que comme sujet pensant.
Retour sur une controverse qui ne date pas d’hier
La polémique s’inscrit dans un temps long. Charlie Hebdo et Rokhaya Diallo s’opposent depuis le début des années 2010 autour de conceptions divergentes de la laïcité, de l’antiracisme et de la liberté d’expression. Le désaccord trouve notamment son origine dans une tribune collective publiée en 2011 à la suite d’une attaque contre les locaux du journal, tribune que Rokhaya Diallo avait cosignée parmi d’autres intellectuels et journalistes, et qui lui sera durablement reprochée, souvent de manière individualisée.
Après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, cette conflictualité s’est encore durcie, allant jusqu’à des accusations publiques infondées visant à rendre Rokhaya Diallo symboliquement responsable de ces violences. Parmi les éléments les plus persistants figure l’affirmation selon laquelle elle aurait personnellement attribué un Ya bon Award à Charlie Hebdo — ce qui est factuellement faux. Ce prix avait été décerné à Caroline Fourest, par un jury collectif, et non par Rokhaya Diallo à titre individuel.
ActuaBD avait consacré en 2015 un entretien à Rokhaya Diallo revenant précisément sur l’origine de ce désaccord et sur la manière dont elle avait été prise dans cette séquence médiatique. La controverse actuelle autour d’une caricature publiée par Charlie Hebdo ne surgit donc pas de nulle part : elle réactive un conflit ancien, chargé d’affects, d’histoire et de malentendus, qu’il est nécessaire de rappeler pour comprendre la virulence des réactions et la nature des lectures opposées qu’elle suscite aujourd’hui.
Dans le droit fil de l’imagerie coloniale, Charlie Hebdo incapable de confronter les idées d’une femme noire sans la réduire à un corps dansant, exotisé, supposément sauvage.
Ce dessin hideux vise à me rappeler ma place dans la hiérarchie raciale et sexiste.(via @catboychevik) pic.twitter.com/EGXYyoVSWK
— Rokhaya Diallo (@RokhayaDiallo) December 24, 2025
Laïcité, rire et position dominante
C’est précisément à cet endroit que la critique de Rokhaya Diallo prend sens. Sa réaction ne relève ni d’un refus de la satire en tant que telle, ni d’une demande de traitement de faveur. Elle pointe un mécanisme récurrent : la manière dont certaines paroles critiques, lorsqu’elles émanent de femmes noires, sont ramenées à leur corps, à leur supposée nature, plutôt qu’affrontées sur le terrain des idées. La caricature ne répond pas à un argument par un contre-argument ; elle déplace le débat vers une scène où la pensée est disqualifiée par la mise en image.
Face à cette critique, certaines réactions ont consisté à renvoyer dos à dos la caricature et la réaction qu’elle a suscitée, en évoquant une « provocation de part et d’autre » ou en estimant que cette polémique ne constituerait pas une « bonne base de débat », notamment sur la laïcité. Cette posture se présente comme modérée, raisonnable, presque pacificatrice. Elle mérite pourtant d’être interrogée, car elle repose sur une équivalence trompeuse qui gomme des asymétries fondamentales.
Mettre sur le même plan une caricature produite par un média institutionnalisé, doté d’un fort capital symbolique, et la réaction critique d’une intellectuelle qui en est la cible revient à ignorer les effets différenciés de la provocation selon la position occupée. Provoquer depuis une position dominante n’a ni la même portée ni les mêmes conséquences sociales et symboliques que provoquer depuis une position minorisée.
Parler de « provocation depuis une position dominante » ne signifie en aucun cas minimiser la violence extrême subie par Charlie Hebdo. Le journal a été la cible de deux attentats terroristes, dont celui de janvier 2015, particulièrement meurtrier, visant explicitement ses journalistes et dessinateurs pour leurs positions éditoriales, notamment sur l’islam. Ces crimes constituent une attaque directe contre la liberté de la presse et un traumatisme collectif dont la gravité ne saurait être relativisée.
Mais reconnaître cette réalité n’interdit pas d’analyser une autre dimension, distincte : la position symbolique qu’occupe Charlie Hebdo dans l’espace médiatique et culturel français. Malgré les attentats, ou peut-être aussi à cause d’eux, le journal bénéficie aujourd’hui d’un capital symbolique exceptionnel. Il est érigé en icône nationale de la liberté d’expression, protégé par un récit héroïque, soutenu par un large consensus politique et médiatique. Sa parole dispose d’une forte légitimité, et toute critique de ses choix éditoriaux est rapidement soupçonnée de franchir une ligne rouge.
C’est ici que la laïcité intervient, non plus comme simple principe juridique, mais comme récit national mythifié. Dans ce cadre, le rire joue un rôle décisif. Il ne s’agit pas d’un rire qui trouble l’ordre symbolique, mais d’un rire qui le confirme, qui soude un « nous » implicite et relègue la figure caricaturée à une position d’altérité. Refuser de rire, ou analyser ce rire, devient alors une transgression immédiatement suspecte.
L’illusion du sens unique
Un autre type de réponse, tout aussi révélateur, consiste à rappeler que « le dessin doit être lu à la lumière de l’édito qui l’accompagne ». Cette position, fréquente dans ce type de controverse, repose sur une idée simple : le bon cadrage serait celui de l’émetteur, et toute interprétation qui s’en écarterait serait, par définition, erronée, excessive ou « hors sujet ».
Or, les études de réception ont précisément montré que le sens d’un message médiatique ne se réduit jamais à l’intention de celui qui le produit. Dès les années 1970, le sociologue britannique Stuart Hall a mis en évidence que tout message médiatique fait l’objet de décodages multiples — dominants, négociés ou oppositionnels — selon les positions sociales, culturelles et historiques des publics qui le reçoivent. Une image, a fortiori une caricature, n’est donc jamais un simple support illustratif au service d’un texte : elle possède une autonomie sémiotique et produit des effets qui peuvent échapper à son auteur.
Dans le prolongement de ces travaux, la chercheuse Ien Ang a montré que la réception n’est jamais abstraite : elle est traversée par des expériences vécues, des rapports de pouvoir et des appartenances sociales qui conditionnent la manière dont une œuvre est perçue, acceptée ou rejetée. Autrement dit, ce que certains reçoivent comme de l’humour ou de la provocation peut être vécu par d’autres comme une assignation ou une violence symbolique, sans que cette divergence puisse être disqualifiée comme un simple « contresens ».
Enfin, les travaux de David Morley rappellent que les publics ne sont ni passifs ni homogènes. Ils interprètent les images à partir de cadres sociaux différenciés, et ces interprétations concurrentes révèlent moins un malentendu qu’un rapport de forces symbolique autour de la production du sens. Insister sur le « bon » cadrage ou sur l’intention éditoriale revient alors à naturaliser une lecture dominante et à délégitimer les lectures dissidentes, souvent portées par des groupes historiquement minorisés.
Cette caricature de Rokhaya Diallo en Joséphine Baker dansant aux Folies Bergères vient illustrer un article de notre hors-série (toujours en kiosque !) sur les fossoyeurs de la laïcité, ci-dessous. 1/4 pic.twitter.com/tDKDs1Wq3I
— Charlie Hebdo (@Charlie_Hebdo_) December 24, 2025
Boucs émissaires, autocensure et avenir de la BD politique
Si plusieurs médias généralistes ont couvert cette polémique de manière factuelle, cette visibilité ne doit pas être confondue avec un véritable travail critique sur les enjeux qu’elle soulève. Le cadrage dominant privilégie l’équilibre narratif et la restitution des faits, mais laisse largement hors champ l’analyse des imaginaires mobilisés, des héritages coloniaux et des rapports de pouvoir symboliques révélés par l’image.
Dans certains espaces éditoriaux, cette limite prend la forme d’une retenue analytique. Non pas un silence absolu, mais une prudence diffuse. Cette prudence est renforcée par le fait que Rokhaya Diallo est devenue, au fil des années, une figure de bouc émissaire médiatique, concentrant sur sa personne des peurs et des crispations qui la dépassent largement. Ce mécanisme a atteint un seuil particulièrement préoccupant lorsque certains discours ont fini par suggérer un lien, explicite ou implicite, entre ses prises de position et les attentats contre Charlie Hebdo.
Ce déplacement de la violence vers une figure identifiable permet d’éviter l’analyse des causes structurelles et rend toute lecture nuancée immédiatement suspecte. Il alimente l’autocensure, la retenue, et contribue à figer les cadres dominants du débat public.
Ce que révèle cette affaire dépasse donc la polémique elle-même. Elle interroge l’état de la satire et de la bande dessinée politique aujourd’hui. Une satire qui refuse d’interroger ses propres routines, ses angles morts et son héritage historique risque de devenir un geste automatique, confortable et prévisible. Si la BD politique veut rester un espace de pensée critique, elle devra accepter que ses formes, ses rires et ses mythes soient interrogés à leur tour — non pour être neutralisés, mais pour continuer à troubler les certitudes, y compris les siennes.
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En médaillon : Rokhaya Diallo, lors de la Black Fashion Xperience, juillet 2025.
Photo © WilChrist
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