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On parle beaucoup de liberté d’expression dans le cadre des commémorations autour de Charlie Hebdo. Elle est contrebattue aujourd’hui par la question de « respect », des religions, des communautés. Où en sont les dessinateurs par rapport à ces questions ?
Ce n’est pas la liberté d’expression dans le monde du dessin de presse qui est mise à mal aujourd’hui, c’est la presse entière dans son rôle premier d’informer qui est menacée et affaiblie, désavouée et attaquée. Les ennemis sont nombreux et ont un nom : les grands patrons multimilliardaires qui possèdent et contrôlent les médias et ont la main mise sur l’information qu’ils veulent formater selon leurs besoins économiques : l’industrie des fake news, le monde cybernétique souterrain, le wokisme dans ce qu’il a de virulent et d’intolérant, les réseaux sociaux accessibles à chacun où s’exprime une pseudo-démocratie directe illusoire qui fait des ravages partout, les algorithmes et l’IA quand elle est instrumentalisée.
Le dessin de presse faisant partie de la presse en souffre particulièrement. Depuis l’attentat du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, le nombre de cartoonists qui ont été licenciés sans préavis, menacés, censurés, jetés de leur journal ou contraints de demander l’asile politique hors de leur pays, ce nombre est exponentiel.
D’autres comme Ann Talneas du Washington Post a quitté son journal la semaine dernière en signe de protestation contre la censure inacceptable dont son dernier dessin a fait l’objet.
Les questions de “respect”, religions et communautés sont amplifiées et détournées par ce climat général qui caractérise notre XXIe siècle. Là aussi, les exemples sont nombreux : le procès contre Tintin au Congo, l’interdiction du Spirou de Dany, la campagne contre Vivès, pour ne citer que des exemples récents dont la presse francophone s’est faite l’écho.
La perception de l’humour a changé, non ? Aussi bien pour les dessinateurs que pour les lecteurs…
La perception de l’humour a changé en même temps que l’affaiblissement des démocraties, l’apogée de la « démocratie non libérale », vocable inventé par Victor Orban et dont il se targue, la montée des populismes de tout poil, les théories conspirationnistes, etc. Tout cela est accompagné d’une réelle perte du sens de l’humour. Et, bien que le dessin de presse ne soit pas que de l’humour, il est profondément affecté par l’esprit du temps. Mais un dessin qui n’énerve pas, ne dérange pas, ne met pas mal à l’aise ou à contrario ne fait pas rire, est un mauvais dessin de presse !
Vous êtes un dessinateur israélien, dans un pays où la voix des oppositions est oblitérée par les circonstances de la guerre. L’humour y a-t-il encore du sens ?
L’humour est plus nécessaire que jamais en Israël en cette longue période de guerre mais beaucoup ont de la peine à l’exprimer ou à le recevoir. Je les comprends. Les cartoonists font de leur mieux et dessinent comme avant. Deux émissions satiriques sur deux chaînes de télé différentes sont une bouffée d’oxygène hebdomadaire pour beaucoup d’israéliens.
Quel est votre sentiment après presque 20 ans de combat, quel bilan en tirez-vous ?
Mon sentiment est qu’il n’y a aucun acquis. Que le combat pour la liberté d’expression et la liberté d’opinion reste un combat de tous les jours et comme il fut celui des générations qui nous ont précédés depuis le XIXe siècle (Daumier, Philippon,…), et il devra être celui des générations qui nous succéderons. Les pouvoirs en place même dans les grandes démocraties, essayeront toujours de limiter cette liberté dès qu’elle les dérange. On doit rester le poil à gratter dans les médias, l’espace de liberté dont nous avons tous besoin.
Par ailleurs la question de l’éducation reste primordiale : éducation à la connaissance, à la tolérance, aux valeurs portées par la Déclaration Universelle les Droits de l’Homme et de la Femme, à la démocratie, à la solidarité humaine et à la culture. La partie n’est pas gagnée. La situation est grave mais, si nous le voulons, elle n’est pas désespérée !
Par Didier PASAMONIK
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