Pouvez-vous vous présenter et parler de votre parcours ?
Je m’appelle Estelle Lévêque, je suis illustratrice et bédéiste basée à Québec. Je travaille sur différents projets en illustration et en BD, ça peut être culturel, avec des organismes, pas mal de choses. La BD est venue via un parcours que j’avais suivi en journalisme. J’ai étudié le design graphique, donc c’est un peu ça qui m’a ouvert la porte aux arts visuels. Je travaille pour le Carrefour de Québec, un média local basé à Québec. Et ça m’a replongée, on va dire, dans l’écriture. Avec ce mix entre l’illustration et ce bagage-là en écriture que j’ai développé, j’ai fini par me pencher un peu plus sur le médium de la bande dessinée. J’ai commencé à me former plus auprès de professionnels en formation continue. Pas forcément dans une école, mais j’ai eu entre autres le soutien dans le cadre d’un mentorat pour un projet personnel avec le bédéiste Paul Bordeleau. Ça a été un suivi sur plusieurs mois avec lui.
Racontez-nous cela...
L’idée était d’avoir un mentorat sur un projet en particulier. J’avais un projet de bande dessinée qui s’appelle À Satiété, sur lequel je travaille depuis maintenant deux ans. Le mentorat a été un accompagnement régulier sur une des étapes de ce projet-là. Pour moi, c’était sur la partie du storyboard. Je voyais régulièrement Paul Bordeleau, on se rencontrait une heure, deux heures, puis on parlait de mon projet et on essayait de voir ensemble comment je pourrais avancer. Il me donnait des conseils, et je retravaillais dessus de mon côté pendant un mois, et puis on se revoyait. Ça permet vraiment d’avoir un regard professionnel, parce qu’il travaille dans la BD depuis des dizaines d’années. C’est quelqu’un de vraiment compétent, qui peut avoir un regard hyper-éclairé et personnalisé. En fait, le fait d’être dans un contexte de mentorat, cela permet vraiment d’avancer dans un projet en évitant des erreurs de débutant.
Que raconte cette série Jusqu’à Québec ?
C’est une série de 12 épisodes qui ont été faits en collaboration avec le Carrefour de Québec. Et ce projet-là, qu’on a monté vraiment ensemble depuis le départ, avait pour but de faire des portraits de personnes immigrantes à Québec. L’idée, c’était, à chaque épisode, de faire le portrait d’une personne que je rencontrais. C’est un projet que j’ai fait de A à Z, dans le sens où je faisais les rencontres avec les gens, je faisais les recherches, le scénario et le dessin. L’idée, c’était de faire un portrait diversifié de personnes qui viennent vivre à Québec. Ça pouvait être des personnes immigrantes qui étaient là depuis six mois, comme des personnes qui étaient là depuis 40 ans, qui venaient de plein de pays différents, qui s’étaient installées pour plein de raisons différentes. Et l’intention avec tout ça, c’était d’essayer de contourner un peu les préjugés sur les personnes immigrantes. Beaucoup de personnes savent qu’il y a de l’immigration à Québec, mais sans vraiment porter attention à qui ces gens-là sont réellement, pourquoi ils viennent là, ce qu’ils ont vécu.
Comment s’est passé ce processus de création collaborative avec le Carrefour de Québec ?
Moi, je travaillais comme journaliste pour le Carrefour, mais mes collègues savaient que j’avais mon activité en illustration et BD à côté. L’éditeur du journal a toujours montré de l’intérêt pour essayer de monter ça ensemble. Mais il s’avère que, pour les petits médias, avec le budget qu’ils ont, c’était difficile de se lancer là-dedans seuls. Ce qui a fait la différence, c’est qu’on a reçu une subvention du ministère de la Culture et des Communications qui visait à aider les petits médias à développer leur présence numérique. Ça a été vraiment très libre et le gouvernement n’a pas influencé quoi que ce soit dans la création.
Moi, je travaillais de mon côté sur certaines choses, j’envoyais mes travaux à l’éditeur, il me faisait des retours, et puis on décidait comme ça quelle forme on voulait que le projet prenne. Je n’ai pas eu carte blanche, dans le sens où on ne m’a pas dit : « Travaille sur tes trucs et puis tu les publies. » Par contre, comme j’avais déjà travaillé pendant trois ans en tant que journaliste, j’avais quand même bien conscience des enjeux, des choses qui pouvaient toucher le lectorat, etc. Donc, le fait que j’aie ce bagage-là, je pense que ça a aidé à établir une relation de confiance dans la création.
Quelle a été la motivation pour créer Jusqu’à Québec ?
Il y a beaucoup de gens qui ignorent beaucoup de choses sur l’immigration. Ce n’est pas un sujet qui fascine tout le monde. Parfois, certains montrent du mépris pour ça, c’est quelque chose qu’on peut remarquer sur les réseaux sociaux, dans les commentaires. On sent qu’il y a beaucoup d’ignorance sur ce sujet-là. L’idée, c’était d’en faire quelque chose d’accessible à n’importe qui. On voulait titiller la curiosité des gens. Le Carrefour, c’est un journal qui peut avoir des sujets très variés : du culturel, du politique, du communautaire, plein de choses. C’est un sujet dont on n’avait pas forcément beaucoup parlé jusqu’à maintenant, et c’était l’occasion de le faire via la BD.
Quel a été le processus d’approche des personnes interviewées ? Parce que c’est quand même douze épisodes, ce sont autant de personnes qu’il faut trouver et convaincre.
J’ai essayé de passer par pas mal de biais différents pour rejoindre les gens, via des organismes basés à Québec qui aident des personnes immigrantes à s’intégrer, via des annonces dans la rue avec des codes QR, via les réseaux sociaux. Au final, ce qui a le mieux fonctionné, c’est le bouche-à-oreille. J’en ai parlé autour de moi, et ces personnes en ont parlé aussi autour d’elles. Il y a quand même quelque chose d’assez intime, là-dedans, dans le fait de raconter son histoire, ce qu’on a vécu, les chocs culturels qu’on a pu rencontrer, etc. Les épisodes sont assez personnels. Quand on parle d’histoires d’immigration, on ne parle pas que de visas et de travail. L’immigration, ça vient chambouler toute une vie.
Une fois que je rentrais en contact avec les personnes, on trouvait un moment pour les rencontrer, toujours en personne, justement pour les mettre dans une relation de confiance. Et on parlait une heure, deux heures, selon les personnes, parfois trois. Elles m’expliquaient un peu comment elles avaient vécu leurs choses. Moi, j’avais des questions de base pour tout le monde, mais c’était très individuel à chaque fois. Selon ce qu’on me racontait, on adaptait un peu la conversation pour approfondir tel ou tel point. Par la suite, moi, je rentrais chez moi pour travailler sur l’épisode et je les ai vraiment intégrées dans le processus du début à la fin. Je leur envoyais le storyboard en cours de création, puis la BD avant qu’elle soit publiée pour avoir leurs retours.
À vous entendre, il y a eu finalement plus de candidats que prévu. Y a-t-il eu un processus de triage pour sélectionner les personnes interviewées ?
Oui, j’ai fait un processus de triage, notamment à propos des pays d’origine des personnes. Parce qu’à Québec, quand on regarde les statistiques, il y a certaines populations qui sont très présentes dans l’immigration et d’autres beaucoup moins. Les personnes qui viennent d’Europe, et particulièrement de France, sont très nombreuses. Ensuite, ce sont les personnes qui viennent d’Amérique du Sud, d’Amérique latine. Sauf que, comme on parlait de choc culturel, je voulais avoir des personnes qui viennent de cultures très différentes. Donc j’ai fait un tri à ce sujet-là, parce que sinon, j’aurais pu faire une série avec seulement des Français. Le tri s’est fait à ce niveau-là pour essayer d’avoir des personnes qui venaient d’Asie, qui venaient d’Australie, de Nouvelle-Zélande… Mais en majorité, la plupart des gens que j’ai rencontrés étaient originaires d’Amérique, d’Afrique ou d’Europe.
Avez-vous eu des retours de participants qui vous ont particulièrement marqués ?
J’ai trouvé ça vraiment très flatteur, la plupart des gens ont trouvé qu’on avait bien représenté leur histoire. Il y a une personne en particulier qui m’a dit qu’elle avait du mal à accepter son histoire, mais qu’en la voyant représentée comme ça, cela lui faisait aimer un peu plus son parcours. J’ai trouvé ça vraiment très flatteur. Au départ, c’était une démarche que je faisais pour ouvrir les lecteurs à d’autres histoires. Mais en fait, je me suis rendu compte que pour les participants eux-mêmes, c’était aussi une expérience de faire le bilan sur leur lieu d’origine et de voir où ils en sont maintenant.
Quelles étaient les perspectives des participants sur leur arrivée et leur vie au Québec ?
Quelque chose qui est revenu assez souvent auprès des participants, c’est de se dire : à partir de quand on se sent Québécois. On sent que c’est quelque chose de très personnel. Ça vient apporter de la nuance et ça vient apporter quelque chose qui montre que c’est vraiment assez individuel. Qu’il n’y a pas un moment précis où on peut dire à quelqu’un : c’est bon, aujourd’hui, tu es Québécois. Ça ne vient pas d’un visa ou d’un papier, ça vient justement de ces questions d’intégration, parce que c’est vraiment un échange constant. Et je pense que ça rajoute au débat de se demander : est-ce qu’on veut être complètement fermé aux autres cultures ou est-ce qu’on admet que les personnes qui viennent s’installer ici ont des choses à apporter et deviennent Québécoises d’une certaine manière, mais en apportant leur bagage d’avant ? Ça crée quand même un joyeux mélange.
Parmi les participants, il y avait un homme qui venait du Brésil, et je lui ai demandé s’il rentrait régulièrement au Brésil. Il m’a dit que pour lui, il ne rentrait pas au Brésil, parce que rentrer quelque part, c’est rentrer à la maison, et qu’il rentrait au Québec, mais qu’il allait visiter le Brésil. Son chez-lui, sa maison, les choses qu’il avait construites, c’était au Québec.
Cette série est disponible sur le site web du Carrefour de Québec, mais aussi sur les réseaux sociaux. Les réseaux ont-ils joué un rôle important dans la diffusion de la série ?
Il y a eu des commentaires super positifs. Il y a eu un commentaire en particulier que je trouvais intéressant. L’épisode portait sur un participant né au Burkina Faso, puis qui avait vécu au Japon et en Chine avant de venir au Québec. Et parmi les commentaires, il y avait des gens qui disaient que c’était super chouette de voir que même dans un seul parcours d’immigration, il peut y avoir plusieurs cultures en même temps. Mais après, il y a eu aussi, et ça nous a convaincus de la pertinence de cette série, des commentaires négatifs qui étaient presque décourageants. Des personnes qui étaient contre l’immigration, peu importe la forme qu’elle prenait, et qui prenaient le temps de l’inscrire sur les publications. Ça peut être décourageant de se dire que ces personnes-là n’ont pas envie de se montrer plus ouvertes face à un récit d’humains. Mais de l’autre côté, on se dit qu’il y a encore du chemin à faire et que ce genre de projet peut être une petite pierre à l’édifice pour essayer d’ouvrir un peu les mentalités.
Graphiquement, vous intégrez beaucoup de symboles dans vos illustrations, malgré un propos très scientifique et terre-à-terre. Comment décidez-vous d’intégrer ces éléments ?
Je trouve que c’est là vraiment tout l’intérêt d’utiliser la bande dessinée. Certaines choses ressortaient de mes discussions avec les participants. Il y avait souvent des concepts forts, qui peuvent être liés à l’identité, au manque, etc. C’est quelque chose qu’on peut exprimer avec des mots, mais qui peuvent parfois être plus parlants en images. J’ai l’impression que c’est tout l’intérêt de la bande dessinée : pouvoir un peu donner une image efficace de certains concepts, qu’on va vraiment comprendre assez rapidement sans avoir à rentrer dans de longues explications qui peuvent perdre le lecteur. Mais j’ai eu aussi envie de garder un regard très réaliste. J’ai fait pas mal de recherches, par exemple au niveau des paysages que je représentais, ceux des pays desquels venaient les participants.
Quels sont vos projets futurs ? Vont-ils aussi s’inscrire dans cette démarche ?
Oui, on commence à travailler sur une deuxième série, dans la lignée de cette subvention qu’on a eue avec le Carrefour de Québec. L’intérêt de cette subvention, c’est d’élargir le lectorat du journal. On s’est dit alors qu’il serait temps de passer à un nouveau sujet. Donc, pour l’instant, je travaille sur une série de vulgarisation scientifique autour de sujets environnementaux et économiques. Le but, c’est de rencontrer des personnes, des organismes, des spécialistes basés à Québec, sur différents sujets liés à l’environnement. L’idée, c’est encore une fois de ne pas s’adresser à des lecteurs spécialistes du domaine. Cette nouvelle série va commencer à partir de fin septembre, pour à peu près trois mois aussi, avec un rythme de publication hebdomadaire.
En parallèle de ça, j’ai un projet personnel d’album d’autofiction sur les questions de voyage, d’expatriation et de nourriture en Italie. Mais je pense que, même dans mes projets personnels, cette démarche journalistique d’aller interviewer des gens, c’est quelque chose que j’ai envie de garder. Par exemple, je me pose la question du voyage en tant que femme en solitaire à différentes époques. Pour ça, j’ai essayé d’aller recueillir des témoignages. Je trouve que c’est vraiment quelque chose qui nourrit ce qu’on veut raconter, qui permet de sortir de sa bulle.
Voir en ligne : Le site web de la série Jusqu’à Québec
Par Akira OIKAWA
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Crédit photo : Maude Banville
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