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Excellent
21 janvier 2025
Inspirés des parents de l’auteur, James et Hilda Bloggs vivent une retraite bien paisible dans une maison de campagne aux alentours de Londres. Ils mènent une existence simple et tendre, rythmée par les petits biscuits et le thé au lait, ainsi que des mots doux à la fin de chaque phrase. Indifférents aux tumultes du monde extérieur, leur routine est soudainement interrompue par des nouvelles alarmantes émanant de leur poste de radio : les tensions internationales s’accentuent, la menace nucléaire se précise. « La Bombe arrive ! », prévient le gouvernement.
Confiant dans les directives officielles, James fait appel a ses souvenirs de la dernière guerre et applique à la lettre les instructions d’un guide de survie emprunté à la bibliothèque. Pour Hilda, ces préparatifs relèvent d’une lubie un peu infantile. Pourtant, tous deux s’efforcent de transformer leur salon en abri de fortune, tout en continuant à s’inquiéter de choses anodines comme la propreté des rideaux ou l’état de la tapisserie.
La force de l’album réside dans son ton : un équilibre subtil entre humour et tragédie. L’auteur sait jouer sur la corde émotive des lecteurs, qui découvrent les personnages au fur et à mesure que la catastrophe avance. La première partie joue sur le contraste entre l’ampleur de la menace nucléaire et la naïveté presque absurde des Bloggs. Persuadés que leur expérience des bombardements de la Seconde Guerre mondiale les prépare à affronter cette nouvelle crise, ils abordent la situation avec un détachement désarmant (l’esprit Keep Calm and Carry On en d’autres termes). Empreints d’un humour décalé, leurs dialogues suscitent tour à tour le rire et la tendresse. Et ce, notamment quand on les voit confondre les russes avec les allemands ou encore attendre le retour de Monty aux commandes des Desert rats.
Le récit bascule vers une tonalité plus sombre, lorsque la réalité de l’attaque nucléaire arrive, avec une double page pleine en blanc - une nouveauté à l’époque pour le 9e art anglais. La confiance aveugle des personnages envers les autorités et leur obstination à minimiser la gravité de la situation accentuent le décalage. L’humour et les couleurs chaudes cèdent peu à peu la place à des tons verdâtres et gris, avant-coureurs de la poignante tragédie inéluctable. La fin douce-amère laisse le lecteur osciller entre rire et larmes. .
À travers Quand souffle le vent, Raymond Briggs (1934-2022) dénonce avec une ironie acerbe les stratégies gouvernementales, qui prétendent offrir des solutions simples à des problèmes d’une complexité et d’une gravité immenses. La foi inébranlable de James et Hilda dans les institutions devient une critique implicite de cette dépendance aveugle. Elle lui permet de placer son récit dans le spectre d’une réalité anodine, loin des ouvertures plus proches du pamphlet qui circulaient à l’époque.
Si l’album charme par son ton et son écriture, il peut aussi dérouter par sa densité. Les nombreuses cases et dialogues, truffés de références très anglaises, peuvent s’annoncer comme une lecture un poil laborieuse pour un lectorat contemporain. Le style graphique s’appuie sur un gaufrier dense (4x7 cases en moyenne), rappelant les illustrations jeunesse, avant de devenir plus brouillon au fur et à mesure que l’histoire s’assombrit. Ce choix particulier "empêche" les personnages d’accomplir de longues réflexions, puisque les actions et les interrompions se suivent sans arrêt. Ce qui crée une succession de phrases faites, arrondies par les "amour" et "chou", dépourvues de moments pour véritablement comprendre ce qu’ils sont en train de vivre. « Le langage qui efface la langue », dirait Derrida.
Enrichi par une postface du commissaire et critique Paul Gravett, les lecteurs pourront situer l’album dans son contexte historique et artistique dans l’Angleterre de Margaret Thatcher - il s’agit d’un des tout premiers albums destinés à un public adulte -, ainsi que son impact auprès des lecteurs. L’ouvrage devient une icône de la lutte contre le réarmement nucléaire.
Sélectionné dans la catégorie patrimoine du FIBD 2025, Quand souffle le vent reste, 40 ans après sa sortie, une œuvre marquante par ses qualités esthétiques et sa critique de la menace nucléaire face à la fragilité humaine. Toujours résolument actuel, cet album illustre un passage de cohabitation entre les adeptes des formules classiques de la BD et ceux qui s’attendent à la gravité narrative des romans graphiques.
Par Jorge SANCHEZ
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Quand souffle le vent - Par Raymond Briggs, traduction Patrick Marcel.
Éditions Tanibis. 48 pages - 17€.
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