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Pas mal
1er mai 2025
Le retour d’un genre désuet ?
C’est dans les années 1960 et 1970 que le roman photo fit les beaux jours d’une partie de la presse française en mettant en scène des histoires sentimentales. Ce genre narratif proche de la BD associe images photographiques et textes, mais pas systématiquement.
Popularisé avec le magazine Nous deux qui présentait les idoles yéyé comme Johnny Hallyday, il fut détourné entre autres par Gébé et le Professeur Choron dans la revue Hara Kiri, ou développé sous un angle différent avec le regretté Jean Teulé (Bloody Mary, Gens de France). La tradition avait été perpétuée sur un mode parodique plus soft par Gotlib et Léandri dans Fluide Glacial, non sans un détour par la littérature en 1983, lorsque la photographe belge Marie-Françoise Plissart publie aux éditions de Minuit Fugues, un roman-photo qu’elle co-signe avec Benoît Peeters (réédité aux Impressions Nouvelles).
Le procédé fait son retour dans les années 2000 dans la scène alternative avec notamment les éditions FLBLB qui se sont fait une spécialité de ce type d’ouvrages et, plus récemment encore en 2022, avec le Guacamole Vaudou de Fabcaro et Eric Judor qui l’ont tourné en dérision avec un certain succès commercial.
Sur le même ton, Marguerite Abouet propose Les Amours de Machérie, avec Albin de la Simone interprétant Julio et Isabelle Maya dans le rôle de Machérie. Les photos sont de Kader Diaby.
Un roman-photo avec Albin de la Simone et Isabella Maya
Les Amours de Machérie débute avec un humour décalé à la fois dans les dialogues et les situations banales multipliant les clichés et des choix parodiques et absurdes dissimulés qui pourront déconcerter certains et qui, il faut bien le dire, détonnent en 2025.
Ainsi, Machérie se fait larguer par son amoureux Bienaimé, qui fait par la même occasion son coming-out. Désespérée, marchant seule dans les rues d’un Paris pluvieux et touristique (la Tour Eiffel, le Centre Pompidou,…, elle tente de sauter dans la Seine mais une souris blanche l’effraie : la voilà sauvée !
Pendant ce temps, ses parents à Abidjan s’impatientent car proches plus ou moins éloignés et voisins s’interrogent : quand va-t-elle se marier ? La tradition doit être respectée. Ils l’invitent donc à rentrer au pays sous deux semaines pour qu’elle leur présente officiellement Bienaimé.
Impossible pour elle d’avouer sa rupture. La solution se présente alors (littéralement) sous ses yeux en la personne d’un clochard-chanteur romantique, Julio Iglasis, qui dort sous ses fenêtres. Mais l’idée géniale en est-elle vraiment une ?
S’ensuivent diverses péripéties absurdes qui manquent parfois de légèreté : une voisine avec un dédoublement de personnalité, Julio couvert d’une grossière perruque blonde pour imiter Bienaimé, les cousins censés monter la garde devant la porte et qui s’endorment chaque soir, Julio irrésistible séducteur malgré lui…
Le format souple de l’album rappelle les magazines dans lesquels les romans-photos étaient publiés. Et c’est bien cette dynamique du pastiche qui marque l’album. Tombé en désuétude, le genre très codifié use ici des mêmes grosses ficelles. Les intrigues et les gags jouent sur le grotesque à outrance, à l’image d’une comédie de boulevard ou d’un vaudeville. Des histoires de couples et d’enquêtes burlesques où même le jeu des acteurs ne fait pas dans la demi-mesure.
Les ficelles sont énormes, peut-être trop pour un public qui n’est plus habitué depuis longtemps à ces codes bien particuliers et qui pourrait clairement se méprendre sur l’intention de l’autrice, aucune explication n’étant donnée sur les raisons du choix de ce format spécifique. À l’heure également où les femmes luttent toujours plus pour leurs droits et la liberté de disposer de leurs corps et de leurs vies qu’elles perdent dans certains pays, voir tous les personnages féminins céder au "charme" d’un homme blanc alcoolique et aux sirènes du mariage, sans véritable réflexion ou dénonciation (même humoristique), a un côté désespérant.
Ceci étant, on retrouve l’univers de Marguerite Abouet, son optimisme, ce pont entre la France et l’Afrique, les couples mixtes, le rôle majeur de ses personnages féminins...
Certains dialogues sont ciselés (« heureusement que la tristesse ne tue pas subitement, même si elle mine lentement. »), d’autres moins (« ma fille, ce que ton père veut dire c’est que tu prends de l’âge »), (« cette perruque ne vient pas d’Inde mais de Chine. ») et certains très typiques-authentiques (« que le meilleur buveur de koutoukou gagne ! »), (« avec les mains c’est meilleur l’attiéké, non ? »).
Les Amours de Machérie n’est donc pas un album grand public et est clairement en décalage avec son époque, peut-être plus que ne l’était Guacamole Vaudou il y a trois ans mais il pourra combler les lecteurs et amateurs d’absurde et sans doute quelques curieux.
Une exploratrice des formes artistiques distinguée par les professionnels et les institutions
Née en 1971 à Abidjan (Côte d’ivoire) où elle vit ses douze premières années, Patricia N’Gbandjui (qui signe Marguerite Abouet) est envoyée en France par ses parents pour faire ses études. Après avoir exercé différents métiers (nounou, serveuse, opératrice de saisie, assistante juridique...), elle crée avec l’aide du dessinateur Clément Oubrerie, son mari de l’époque, le personnage d’Aya de Yopougon ; Youpougon étant un quartier populaire d’Abidjan où l’autrice a vécu.
Loin des clichés sur l’Afrique, cette série, dit-elle, lui « permet d’aborder des sujets de société de tout ordre, des plus légers aux plus sérieux (l’éducation, le poids des traditions, l’homosexualité, le mariage forcé, la sororité, etc.) ». En s’appuyant sur la culture et le expressions linguistiques ivoiriennes, en donnant une place centrale aux femmes,... ses BD rencontrent un succès considérable : environ 1,3 millions d’albums vendus de la série Aya.
Elle reçoit en 2006, le prix du Premier album au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Portée par le succès de ses albums, elle en réalise l’adaptation en film d’animation (sorti en juillet 2013) et obtient une nomination pour le César du meilleur film d’animation.
Elle a fondée l’association Des livres pour tous, pour rendre le livre plus accessible aux enfants d’Afrique.
En 2015, on la retrouve scénariste pour la télévision sénégalaise de C’est la vie. En 2022, Akissi devient un court métrage d’animation (avec Alexandre Coste). Cette même année, ActuaBD la désigne comme personnalité BD, après avoir reçu le Prix Jacques Lob de la meilleure scénariste, la récompensant pour l’ensemble de sa carrière.
Marguerite Abouet a été mise à l’honneur lors de la 53e édition du festival d’Angoulême.
En 2024, elle reçoit des mains de l’ancien ministre de l’éducation Pap Ndiaye, les insignes de Chevalier de l’ordre national du Mérite. La même année, elle a été la cible d’une campagne raciste sur les réseaux sociaux à l’occasion de la sortie d’un nouvel album d’Akissi (avec Mathieu Sapin).
Enfin, personnalité engagée, elle est l’une des 400 signataires d’un appel à boycott paru dans le journal L’Humanité après les révélations sur la gestion problématique du Festival International de la bande dessinée.
Par Christian GRANGE Kelian NGUYEN Gaëlle BEDIS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
– Une exposition a lieu en gare Saint Sauveur à Lille jusqu’au 8 juin 2025. Le public est invité à se promener dans les décors du roman-photo.