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Aude Mermilliod : L’art de raconter l’intime

Par Christian MISSIA Dio Favori de la rédaction 16 septembre 2024 
Aude Mermilliod s'impose comme une figure incontournable de ce second semestre 2024. Après avoir marqué les esprits avec « Les reflets changeants », prix Raymond Leblanc 2015, elle revient sur le devant de la scène avec le premier tome de la trilogie « Les Vents ovales », coécrit avec Jean-Louis Tripp et illustré par Horne, tandis que le second tome est attendu pour le 11 octobre. En parallèle, la rentrée littéraire est enrichie par la sortie chez Casterman de « Éclore », un récit intime qui s'inscrit dans la continuité de son œuvre engagée et féministe. En attendant la publication de l'entretien qu'elle nous a accordés pour parler de ses nouveautés, voici une rétrospective sur l'œuvre de cette autrice talentueuse.

Des débuts peu conventionnels

Aude Mermilliod est aujourd’hui une autrice reconnue, mais son parcours pour arriver dans le monde de la bande dessinée est loin d’être classique. Avant de se consacrer à cet art, elle travaillait comme serveuse à Bruxelles et avait également créé un blog de voyages, La fille voyage, qu’elle tenait activement. C’est en explorant différentes carrières qu’elle finit par découvrir le dessin comme moyen d’expression.

Cette rencontre avec le dessin s’est faite tardivement. Elle a suivi des études d’art appliqué au lycée mais n’avait jamais véritablement envisagé la BD comme carrière. D’ailleurs, son parcours académique n’a pas toujours été un succès : « J’ai à peu près tout raté », avoue-t-elle avec un sourire. Les études de mode, le passage aux Beaux-Arts, tout cela ne la satisfaisait pas pleinement. Finalement, elle s’est lancée dans la bande dessinée, en autodidacte. Un processus ayant lentement mûri avec le temps.

Le prix Raymond Leblanc, un tournant décisif

C’est en remportant le prix Raymond Leblanc, organisé par Le Lombard, qu’Aude Mermilliod entre de plain-pied dans le monde de la bande dessinée. « C’était la façon la plus inespérée du monde de rentrer dans le milieu de la BD », se souvient-elle. Le soutien d’une grande maison d’édition, avec une aide financière importante, lui a permis de se consacrer pleinement à la création. Cette expérience lui a permis de mieux comprendre les rouages du secteur, et de se sentir plus à l’aise pour se lancer dans son premier album : Les Reflets changeants.

Aude Mermilliod : L'art de raconter l'intime
Les Reflets changeants
Aude Mermilliod © Le Lombard

Les Reflets changeants (2017) : Un premier album touchant et personnel

Publié en 2017, Les Reflets changeants est l’album qui révèle au grand public le talent narratif et artistique d’Aude Mermilliod. Ce premier ouvrage raconte l’histoire de trois personnages dont les destins vont se croiser : Elsa, 22 ans, une jeune femme brillante mais déstabilisée par ses échecs amoureux ; Jean, 53 ans, un homme divorcé, ancien marin devenu conducteur de train, frustré par une vie qui ne correspond plus à ses rêves de liberté ; et Émile, 79 ans, un Algérois devenu sourd après un accident survenu lors d’une manifestation. L’album raconte avec beaucoup de sensibilité leurs parcours respectifs et les connexions qui naissent entre eux.

Aude Mermilliod nous confie que cette histoire est en partie inspirée de sa propre vie :

« Mon projet est basé sur l’histoire de mon grand-père. C’est vers l’âge de 21 ou 22 ans que j’ai réalisé que je ne connaissais pas les circonstances de sa mort. Ma curiosité m’a poussé à poser la question à mon père, bien que cela concerne le père de ma mère. Quand j’ai finalement appris la vérité, j’ai trouvé que c’était une histoire intéressante. Elle s’articule autour des trains et des trajets, et j’ai pensé que raconter un même événement à travers les points de vue de différentes personnes, avec des perspectives et des âges variés, pourrait donner un récit captivant. J’ai écrit cette histoire en plusieurs étapes, en la laissant mûrir au fil du temps. »

En effet, l’album explore des thèmes universels tels que la perte, la solitude et la quête de soi. La figure du train, qui apparaît comme un motif récurrent, symbolise les trajectoires de vie qui s’entrelacent sans jamais véritablement se rencontrer.

La création de cet album a été un processus long et méditatif, mûri sur près d’un an et demi. Aude explique :

« Il y a des éléments de ma vie qui ont inspiré le personnage d’Elsa. Mon grand-père a inspiré celui d’Émile, et un ancien conjoint a servi de modèle pour Jean. On puise souvent dans sa propre vie, mais au bout d’un moment, dans mon cas, les personnages ont commencé à prendre leur propre autonomie. Ainsi, certains aspects de ma vie ou des faits réels ne correspondaient plus à l’évolution de l’histoire. Je me disais alors qu’il fallait les retirer, car mon personnage n’est pas exactement comme moi. »

Il fallait que je vous le dise
Aude Mermilliod © Casterman

Il fallait que je vous le dise (2019) : Le corps comme territoire d’expression

Pour son second récit graphique, Aude Mermilliod s’aventure dans un récit autobiographique poignant où elle partage son expérience personnelle de l’avortement. Le sujet est abordé avec beaucoup de sincérité et sans pathos excessif. Ce qui en fait une lecture aussi émotive que nécessaire. À travers des scènes parfois dures, parfois légères, Mermilliod nous plonge dans ses doutes, ses questionnements et son cheminement vers l’acceptation de son choix. Dans l’entretien qu’elle a accordé en 2019 à notre collègue Thomas Figuères, elle confiait ceci :

« Si je commence à penser au lecteur, je perds l’émotion que je veux transmettre. Certains passages du livre m’ont fait douter ; j’hésitais à les raconter car ils me gênaient. Mais en y réfléchissant, j’ai compris que c’était exactement ces passages que je ne devais pas éluder. Par exemple, lorsque je donne un prénom à l’embryon dont je vais avorter, je me suis dit que j’allais peut-être un peu loin… Mais en fait non, je pense que ce genre de passage peut rassurer certaines femmes qui ont eu la même démarche que moi.

Je ne suis pas dans une démarche prescriptrice, je n’ai pas écrit cette bande dessinée pour expliquer ce que devrait être une IVG, j’ai raconté la mienne. Mais si tu la racontes, tu la racontes au complet et je pense n’avoir rien trié. La seule scène qui me mette encore aujourd’hui vraiment mal à l’aise reste celle de l’agression sexuelle dont j’ai été victime.

On discutait du regard des autres avec Jean-Louis Tripp lorsqu’il a sorti "Extases" (Ed. Casterman), et il s’est beaucoup entendu dire qu’il était courageux d’avoir écrit ça, et je me l’entends également dire depuis la sortie de cet album. En réalité, nous étions d’accord sur ce point : à partir du moment où tu es totalement tranquille avec un évènement de ta vie, le raconter ne te demande plus aucun courage. Cette scène de l’agression sexuelle était désagréable à dessiner, elle fait huit planches, c’était long. Mais je tenais tout de même à la raconter, car l’agression découlait directement de mon expérience d’IVG et me permettait de montrer l’état de confusion émotionnel dans lequel j’étais. »

Le livre s’enrichit également du témoignage du docteur Zoffran, un gynécologue ayant vécu la dépénalisation de l’avortement en France, et dont le parcours éclaire d’un regard médical et humain cette question complexe. Le dessin, simple mais chargé d’émotions, permet au lecteur de se connecter intimement à l’expérience vécue par l’autrice. Il fallait que je vous le dise est une œuvre puissante qui résonne au-delà des genres et touche quiconque s’interroge sur le rapport au corps et à la maternité.

Le Chœur des femmes
Aude Mermilliod © Le Lombard

Le Chœur des femmes (2021) : L’art de l’écoute et de l’empathie

En 2021, à l’occasion de la parution de son troisième roman graphique Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod nous avait accordé une interview éclairante sur son processus créatif et son engagement féministe. Artiste engagée, Mermilliod ne sépare pas son travail de ses convictions personnelles. Elle explore des thématiques sociales profondes avec une sensibilité particulière, notamment autour des questions de genre, de sexualité et du système médical.

Lorsqu’elle évoque Le Chœur des femmes, une adaptation du roman de Martin Winckler, Aude Mermilliod explique comment ce livre, qu’elle avait d’abord refusé d’adapter, est venu résonner avec l’expérience qu’elle a raconté dans son précédent récit :

« Au départ, j’ai refusé parce que je n’avais même pas encore à la moitié de ma précédente BD, "Il fallait que je vous le dise" , sans réaliser que je travaillais déjà en partie avec Martin Winckler sur ce livre. L’idée de m’engager pour deux ans supplémentaires sur des thèmes similaires ne m’attirait pas vraiment. Mais ensuite, j’ai relu le roman, et je me suis demandé si je pouvais l’adapter de manière à lui donner du sens. Finalement, j’ai décidé d’accepter. »

Cette expérience a nourri sa volonté de donner une autre vie au roman à travers l’adaptation graphique :

« J’ai lu pour la première fois Le Chœur des femmes à l’époque où j’ai avorté, à 24 ans. Ce livre m’a accompagnée durant cette période difficile, en me révélant ce que les soins pourraient être, mais aussi ce qu’ils ne sont souvent pas. Il m’a confrontée à une réalité oppressante que je subissais parfois sans même m’en rendre compte. Depuis sa sortie, il a apporté du réconfort à de nombreuses personnes, surtout des femmes, pendant 12 ans. Alors, l’idée de prolonger son impact en lui donnant une nouvelle vie et un autre lectorat était très précieuse. »

Le personnage principal de son adaptation, Jean, une jeune femme médecin, incarne ces tensions entre le savoir médical traditionnel, souvent hiérarchisé et peu attentif au confort des patients, et une approche plus humaine, plus empathique :

« Jean, je la trouve particulièrement touchante. Elle a ce mauvais caractère qui, pour moi, est une forme de résistance. Ce n’est pas une vraie "méchante", mais elle a tellement souffert durant ses études qu’elle s’est construit des mécanismes de défense. Elle reproduit ce qu’elle a enduré sur ses patients, mais on voit qu’en seulement quelques jours, elle est capable de remettre en question son comportement. C’est un personnage fascinant parce qu’elle n’est ni manichéenne ni parfaite, et ses failles sont exposées de manière très humaine. »

explique Mermilliod. À travers Jean, elle met en lumière les pressions et les failles des études médicales, où le rapport à la douleur et à l’accompagnement des patients est souvent négligé. Un point sur lequel elle s’interroge longuement :

« En France, on est hyper mauvais. Nous sommes persuadés que le savoir médical, le bon, le juste, le vrai, c’est le nôtre, et on est très peu ouvert à des savoirs médicaux qui viendraient d’autres pays. »

Mermilliod s’intéresse aussi aux questions de genre, abordant les ambiguïtés identitaires de manière nuancée. Dans Le Chœur des femmes, elle joue avec ces frontières, offrant une représentation complexe et riche de personnages aux identités mouvantes. « Quand tu lis le roman, les premières pages, tu penses que tel personnage est un homme. Et en fait, tu te rends compte que c’est une femme. Tu es face à cet état de fait aussi qu’une femme recevant une éducation sexiste va devenir elle-même sexiste », confie-t-elle, en décrivant comment ces dynamiques sont au cœur de son récit.

Au-delà des questions médicales et de genre, Aude Mermilliod s’attaque également à l’impact de la culture sexiste sur les relations humaines et interpersonnelles. Elle admire la manière dont Winckler évite de tomber dans les clichés, en proposant une vision nuancée de ses personnages :

« Jean, c’est une femme et elle est maltraitante avec d’autres femmes. Karma est un homme et il n’est pas maltraitant avec les femmes. [...] Martin Winckler n’a pas cédé à l’un ou l’autre des clichés. »

Lors de cette interview, Mermilliod aborde aussi l’impact personnel de son travail. « Les thématiques autour du féminisme, c’est vrai que c’est du militantisme que j’ai dans mon travail et dans ma vie personnelle », avoue-t-elle. Ses récits, souvent intenses et intimes, demandent un équilibre délicat entre l’empathie et la distance nécessaire à la création. Si certaines scènes sont émotionnellement difficiles à dessiner, elle explique qu’elle a appris à se protéger pour ne pas être submergée par ses propres récits.

Les Vents ovales T. 1/3 - Yveline
Horne, Aude Mermilliod & Jean-Louis Tripp © Air Libre/Dupuis

Les Vents ovales T1 – Yveline (2024) : L’héritage et l’émancipation

Avec Les Vents ovales, co-scénarisé avec Jean-Louis Tripp, Aude Mermilliod s’aventure dans une nouvelle direction en revisitant le passé français à travers le prisme du sport et de la ruralité. Ce premier volume, dessiné par Horne, intitulé “Yveline”, raconte l’histoire d’une jeune femme vivant dans le Sud-Ouest de la France, au cœur d’un village où le rugby est une véritable institution. Le récit met en scène Yveline, tiraillée entre son désir d’émancipation et l’attachement à ses racines et aux valeurs traditionnelles.

Ce projet marque un tournant dans l’œuvre de Mermilliod, qui s’éloigne (temporairement) ici de l’introspection personnelle pour s’intéresser à des questions plus larges sur l’héritage et la transmission. Cependant, elle reste fidèle à sa manière d’explorer les tensions entre l’individu et la société, entre le désir de liberté et les contraintes imposées par les traditions. L’authenticité du cadre rural et l’importance accordée aux relations humaines et aux dynamiques familiales en font une œuvre forte, qui aborde des thématiques universelles à travers un contexte très spécifique.

Éclore (2024) : Un nouveau témoignage intime et résilient

À la recherche de sérénité et d’équilibre, l’autrice nous présente un nouveau récit personnel. Après Il fallait que je vous le dise, elle poursuit avec Éclore son exploration profonde de l’intimité sexuelle, sentimentale et psychologique. Avec une sincérité et une liberté désarmantes, elle analyse ses expériences passées qui l’ont parfois construite, parfois fragilisée, mais dont elle a toujours su tirer des enseignements.

Éclore retrace le parcours résilient d’une femme s’aventurant au cœur de son propre univers intime. C’est un témoignage essentiel, un album empli d’harmonie et de grande sensualité, où Aude s’éveille, grandit et s’épanouit, invitant les lectrices et les lecteurs à la suivre dans sa quête d’équilibre.

Nous aborderons plus en détail ces deux nouvelles BD dans l’interview que l’autrice nous a accordée lors du BD Comic Strip Festival.

Une œuvre engagée et introspective

À travers ses albums, Aude Mermilliod développe une œuvre cohérente et intime, où féminité, rapport au corps et introspection se croisent. Ses récits, qu’ils soient autobiographiques ou adaptés comme dans Le Chœur des femmes, abordent des sujets délicats avec sensibilité, tout en ancrant les problématiques sociales dans des émotions humaines universelles.

Loin de se contenter de raconter des histoires, l’autrice cherche à provoquer une réflexion chez ses lecteurices, avec des thématiques comme l’émancipation, la douleur ou l’identité, qui trouvent un écho profond. Son univers, à la fois personnel et solidaire, propose des personnages confrontés à leurs propres luttes.

Autodidacte et convaincue de la puissance expressive de la BD, Mermilliod appartient à une nouvelle génération d’artistes qui conçoivent ce médium comme un moyen d’expression émotionnelle profonde.

Éclore
Aude Mermilliod © Casterman

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782203243897

En médaillon : Aude Mermilliod
Photo © Christian Missia Dio

Agenda :

  • Clermont-Ferrand : Aude Mermilliod animera une rencontre suivie d’une dédicace à la librairie Les Volcans le 21 septembre à partir de 17H.
  • Lyon : Aude Mermilliod animera une rencontre, suivie d’une dédicace à la Librairie à soi.e le 26 septembre

À lire sur ActuaBD.com :

Éclore - Par Aude Mermilliod - Ed. Casterman. Format 22 x 29 cm. 296 pages couleur. 27 €. Album paru le 11 septembre 2024.

Les Vents ovales T. 1/3 : Yveline - Par Aude Mermilliod, Jean-Louis Tripp & Horne (couleurs : Delf) - Ed. Dupuis, coll. Air Libre. Format 310mm (H) / 237mm (L). 136 pages couleur. 26 €. Album paru le 17 mai 2024.

Le Chœur des femmes - Par Aude Mermilliod - Ed. du Lombard. Format 213 x 278 mm. 240 pages couleur. 24,50 €. Album paru le 23 avril 2021.

Il fallait que je vous le dise - Par Aude Mermilliod - Ed. Casterman. Format 222 x 295 mm. 168 pages couleur. 24 €. Album paru le 8 mai 2019.

Les Reflets changeants - Par Aude Mermilliod - Ed. du Lombard. Format 202 x 268 mm. 200 pages couleur. 24,50 €. Album paru le 25 août 2017.

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