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Yuki Suenaga et Takamasa Moue : « Je voulais écrire un manga qui puisse plaire même à ceux qui ne s’intéressent pas au rakugo » [INTERVIEW]

Par Malgorzata NATANEK Akira OIKAWA 20 juillet 2026 
À l'occasion de leur venue à Japan Expo 2026, Yuki Suenaga et Takamasa Moue, les auteurs d'Akane-banashi, se sont prêtés au jeu des questions-réponses avec un petit groupe de médias. L'occasion de revenir sur la création de cette série, qui est parvenue à faire découvrir le rakugo à un large public tout en s'imposant comme l'un des shōnen les plus originaux du Weekly Shōnen Jump.

Au cœur d’Akane-banashi se trouve le rakugo, un art traditionnel japonais vieux de plus de 400 ans. Seul sur scène, muni d’un éventail et d’un petit tissu, le conteur interprète à lui seul tous les personnages d’une histoire en jouant uniquement sur sa voix, ses expressions et sa gestuelle. Héritier des conteurs et des moines qui utilisaient déjà l’humour pour transmettre leurs récits, le rakugo continue d’être pratiqué au Japon, même s’il reste aujourd’hui un art de niche et demeure méconnu en France. Il existe pourtant quelques passionnés qui œuvrent à faire découvrir cette discipline au public francophone, parmi lesquels Cyril Coppini, consultant rakugo sur l’édition française d’Akane-banashi et l’un des rares artistes à pratiquer cet art en français.

Yuki Suenaga et Takamasa Moue : « Je voulais écrire un manga qui puisse plaire même à ceux qui ne s'intéressent pas au rakugo » [INTERVIEW]
Akane-banashi illustration
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

Akane-banashi transforme le rakugo quasiment en manga de combat. Avez-vous peur que l’aspect « shônen » devienne trop important ?

Yuki Suenaga (scénariste) : Akane-banashi a été conçu comme un shônen dès le début. Je mets beaucoup d’énergie dans cette histoire, et j’emprunte le talent de Monsieur Moue pour les dessins. Je veux que les lecteurs soient impressionnés par ce manga.

Takamasa Moue (dessinateur) : Le rakugo est un art très traditionnel que l’on continue à pratiquer aujourd’hui. De la même manière, je pense aux grands mangas shônen d’autrefois, et je continue à faire vivre aujourd’hui cet art du shônen. Le sujet correspond parfaitement à notre volonté de création.

L’histoire de Shibahama occupe une place particulière dans Akane-banashi. Pourquoi avoir accordé tant d’importance à ce récit ?

Yuki Suenaga : Même au Japon, tout le monde n’écoute pas de rakugo tous les jours. En réalité, rares sont les pièces dont tout le monde a, au moins, entendu parler, et Shibahama en fait partie. C’est parce que cette pièce est connue de tous qu’elle rassemble les gens. Nous voulons être les héritiers des conteurs de rakugo d’origine, et c’est pour cela que nous faisons très attention à ne pas les dénaturer.

Les personnages féminins restent rares dans le Shônen Jump, surtout les héroïnes fortes comme Akane. Pensez-vous qu’il a été difficile de créer ce personnage ?

Yuki Suenaga : Non. Le Shônen Jump et son lectorat recherchent avant tout des personnages nouveaux qui rendent le manga intéressant à suivre. Tant que l’œuvre est bonne, peu importe que le personnage principal soit un homme ou une femme.

Takamasa Moue : Je vais vous faire une confidence : je n’ai jamais aimé dessiner de jeunes filles mignonnes. Mais avec Akane-banashi, j’ai appris à dessiner une héroïne forte de shônen, que tout le monde trouve avant tout charismatique. L’équipe du Shônen Jump a bien compris ma démarche et je pense être parvenu à créer un personnage féminin assez unique au sein du magazine.

Akane
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

En France, on a l’habitude de classer les mangas en catégories (sport, comédie romantique, combat…). Mais Akane-banashi joue sur plusieurs tableaux. Est-ce une décision consciente ?

Yuki Suenaga : Encore une fois, le rakugo n’est pas un art apprécié par tout le monde, même au Japon, et j’en étais bien conscient. Je voulais avant tout écrire un manga qui puisse plaire même à ceux qui ne s’intéressent pas au rakugo. Je voulais aussi créer un manga qui trouve sa place dans le Jump, aux côtés des autres shônen.

Dans l’état actuel de l’industrie, pensez-vous qu’Akane-banashi possède quelque chose qui le distingue des autres séries du moment ?

Takamasa Moue : À titre personnel, je pense qu’Akane-banashi est le manga qui représente le mieux l’humain parmi les séries actuelles. Les émotions, la gentillesse et l’amitié y sont particulièrement bien illustrées. Pour parler de l’amour, par exemple, nous ne faisons pas simplement dire : « Je t’aime » à nos personnages. Nous cherchons à exprimer ce sentiment au-delà des mots, de manière plus concrète et plus crédible. Chaque personnage possède sa propre personnalité, et j’essaie, à travers mon dessin, d’en retranscrire au mieux toutes les nuances.

Yuki Suenaga : Je suis tout à fait d’accord. J’ai entièrement confiance en Monsieur Moue. Lorsqu’il représente la tristesse, il montre aussi un mélange de chagrin, de colère et de frustration, simplement à travers le dessin. Je laisse alors son trait parler de lui-même, sans avoir besoin d’y ajouter du texte.

Akane-banashi planche tome 3
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

Feriez-vous certaines choses autrement maintenant que le manga est publié depuis plusieurs années ?

Yuki Suenaga : Lorsqu’on travaille au rythme hebdomadaire, les délais deviennent de plus en plus exigeants. Je me rends compte aujourd’hui que je ne m’étais pas vraiment fixé d’objectif à atteindre semaine après semaine. Le Jump est un milieu très intense et très compétitif. Aujourd’hui, je ne changerais rien, mais je ressens une véritable satisfaction d’avoir réussi à tenir ce rythme pendant tout ce temps.

Takamasa Moue : Au début, mon dessin était assez maladroit. Parfois, je me dis que j’aimerais pouvoir redessiner mes premières planches avec le niveau que j’ai aujourd’hui. Mais je pense que les lecteurs apprécient aussi de voir cette évolution. Mon dessin a grandi avec Akane-banashi.

Lorsque vous écrivez ou dessinez une représentation de rakugo, quel est votre processus créatif ?

Yuki Suenaga : Lorsque je choisis une pièce de rakugo, je détermine d’abord quels passages je souhaite mettre en scène. Ensuite, je superpose les émotions de mes personnages au récit et je choisis les techniques qu’ils vont employer pour surprendre le public et faire avancer l’histoire. C’est ensuite ce mélange que Monsieur Moue met en images avec sa propre sensibilité.

Takamasa Moue : Une fois que je reçois le storyboard de Monsieur Suenaga, je m’attache à lui donner le bon rythme grâce au dessin. Je veille également à ce que la lecture soit la plus fluide et la plus claire possible. Enfin, je fais toujours en sorte que la dernière case laisse une forte impression au lecteur.

Akane-banashi planche tome 1
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

Le rakugo étant un art traditionnel japonais, on pourrait imaginer que le jeune public n’y adhère pas. Or, il y parvient très bien. Akane-banashi contribue-t-il à populariser le rakugo auprès des jeunes ?

Yuki Suenaga : Je pense sincèrement qu’une partie du jeune public a découvert le rakugo grâce à Akane-banashi, à travers le manga comme l’anime. J’ai envie de faire rayonner le rakugo, mais notre priorité reste de raconter une bonne histoire. L’important est que le rakugo devienne divertissant pour les lecteurs.

Takamasa Moue : Je me considère comme un cuisinier qui décore un plat afin de faire saliver ses clients. Je n’ai pas choisi les ingrédients, mais je suis celui qui les rend appétissants. Le rakugo, c’est ce plat que je rends irrésistible.

Vous accordez beaucoup d’importance à la mode, aux vêtements et aux coiffures de vos personnages. Ils paraissent très dynamiques et très actuels. Est-ce un choix volontaire ?

Takamasa Moue : Je regarde énormément les gens dans la rue. Il m’arrive de voir une marque dans une boutique et de me demander quel personnage pourrait porter ce type de vêtements. Mais j’effectue aussi beaucoup de recherches en parallèle.

Comment le projet a-t-il été proposé au Shônen Jump ?

Yuki Suenaga : Pour comprendre la naissance d’Akane-banashi, il faut revenir à mes débuts comme mangaka. J’ai remporté un concours organisé par le Jump, ce qui m’a permis d’entrer en contact avec la rédaction. J’ai ensuite participé à d’autres concours et échangé avec plusieurs éditeurs, qui m’ont encouragé à poursuivre dans cette voie. C’est alors qu’est née l’idée d’écrire un manga sur le rakugo. À l’époque, Monsieur Moue et moi travaillions chacun de notre côté, mais nous avions le même responsable éditorial, qui nous a présentés. Nous avons ensuite participé ensemble à un concours, remporté le prix et obtenu ainsi l’opportunité d’être publiés.

Akane-banashi planche tome 4
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

Avez-vous des influences artistiques ? Si oui, lesquelles ?

Yuki Suenaga : Oui. J’ai beaucoup lu Subaru, danse vers les étoiles, un manga consacré au ballet, ainsi que Capeta, centré sur le sport automobile. Ces deux œuvres de Masahito Soda m’ont énormément inspiré. Je citerais également Slam Dunk et Blue Giant.

Takamasa Moue : Mon dessin est nourri de nombreuses influences : One Piece, Naruto, Bleach, Slam Dunk et Hikaru no Go. Ce sont probablement les cinq œuvres qui m’ont le plus marqué.

Akane-banashi compte de nombreux personnages variés et développés. Y en a-t-il un dans lequel vous vous reconnaissez ?

Yuki Suenaga : Dans mon cas, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit. Au départ, Akane était un personnage très différent de moi et j’avais même du mal à l’écrire. Mais, au fil du temps, je me suis peu à peu rapproché d’elle. Finalement, c’est elle qui m’a influencé.

Takamasa Moue : De mon côté, c’est Guriko. C’est un personnage un peu loser et maladroit, qui se fait dépasser par des élèves plus jeunes que lui, mais qui refuse malgré tout d’abandonner.

Akane-banashi oppose la tradition du rakugo à la modernité incarnée par Akane et la jeune génération. Pourquoi ce choix ?

Takamasa Moue : Lorsque j’étais petit, je voyais beaucoup de gens très à la mode dans le quartier de Tokyo où je suis né. J’aimerais parvenir à retranscrire les émotions que j’ai ressenties à cette époque.

Akane-banashi illustration
AKANE BANASHI © 2022 by Yuki Suenaga, Takamasa Moue / SHUEISHA Inc.

Le Japon est connu pour créer des œuvres intemporelles qui rassemblent plusieurs générations. Il en va de même du rakugo. Pensez-vous que votre manga s’inscrit dans cette continuité ?

Yuki Suenaga : Lors de mes dédicaces à Japan Expo, plusieurs visiteurs m’ont expliqué qu’ils lisaient Akane-banashi avec leurs enfants. Je me mets à la place des parents qui ne souhaitent pas forcément faire découvrir le manga à travers des séries violentes et sanglantes, et je pense qu’Akane-banashi est une œuvre qui peut être appréciée à tout âge. J’espère que les enfants pourront parler de rakugo avec leurs grands-parents.

Par Malgorzata NATANEK Akira OIKAWA

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Code EAN : 9791032715413
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